Aujourd’hui on se demande comment se remettre des feux de forêt en Nouvelle-Aquitaine.
C’est devenu presque une routine estivale : les feux de forêt rythment l’actu. Ce week-end encore, plus de 5 hectares de pins sont partis en fumée à Luxey, dans les Landes, après un impact de foudre.
C’est un enjeu bien connu en Nouvelle-Aquitaine, qui avec ses 3 millions d’hectares boisés est la première région forestière de France. Ici, le phénomène est loin d’être rare : depuis les années 1950, ce sont en moyenne 2 000 hectares qui brûlent chaque année. Mais est-ce inévitable ?
Dans cette newsletter, on vous explique pourquoi les feux de forêt sont si fréquents dans la région, ce qu’on pourrait faire pour mieux s’en prémunir, et comment, à La Teste-de-Buch, une forêt touchée par les incendies hors norme de 2022 tente de renaître, grâce à un pari risqué : celui de la régénération naturelle.
Le coup de loupe
Pourquoi les forêts brûlent autant ?
C’est une combinaison de facteurs climatiques, humains et structurels. Le dérèglement climatique est au cœur du problème : sécheresses prolongées, vagues de chaleur, hivers sans pluie… Ces conditions assèchent les forêts et appauvrissent les sols, rendant la végétation plus inflammable. En France, la surface exposée au risque d’incendie a augmenté de 18 % entre 1961-1980 et 1989-2008, et cette tendance continue !

Le réchauffement global favorise aussi des phénomènes inédits. À Hostens, en Gironde, l’incendie de 2022 a donné naissance à un phénomène encore jamais observé en France ; un feu zombie. Ce feu invisible, sans flammes, se nourrit du charbon naturel appelé lignite, enfoui sous terre. L’incendie a ainsi pénétré le sol et a continué de brûler lentement, parfois visible seulement grâce à de petites fumées qui s’échappent et à des relevés précis de température.
Au-delà de ces phénomènes exceptionnels, il faut rappeler que 90 % des départs de feu sont liés à l’activité humaine. Engins agricoles, mégots, barbecues… autant de causes qui, combinées à l’urbanisation croissante, augmentent le risque d’incendie en zone forestière.
La géographie de la Nouvelle-Aquitaine renforce encore cette vulnérabilité. La région abrite le plus vaste massif forestier d’Europe : les Landes de Gascogne. Cette vaste monoculture de pins maritimes, plantés en ligne depuis le XIXe siècle, forme un paysage à la fois homogène, très productif… et particulièrement inflammable.
Pourquoi est-ce qu’on continue de planter des pins si c’est dangereux ?
Parce que ce modèle est rentable, institutionnalisé… et difficile à remettre en question. Dans les Landes, c’est l’État qui a imposé la plantation des pins maritimes pour fixer les dunes, drainer les marécages et dynamiser un territoire rural pauvre, alors principalement consacré à l’élevage.

Aujourd’hui cette culture rapporte encore beaucoup ! Le pin maritime pousse vite, même sur sol pauvre, et alimente toute une filière bois : scieries, granulés, papier… En Nouvelle-Aquitaine, on récolte jusqu’à 13 millions de m³ par an. C’est plus du quart de la production française !
Face à ces enjeux économiques majeurs, les politiques publiques continuent de soutenir massivement ce modèle. En 2023, Emmanuel Macron annonce vouloir planter un milliard d’arbres en dix ans pour compenser les pertes forestières et renforcer les forêts françaises. Mais dans 85 % des projets financés, la forêt est d’abord rasée avant d’être replantée souvent avec les mêmes essences résineuses. Autrement dit, on perpétue la monoculture de pins maritimes, qui, bien que rentable et facile à exploiter, reste plus inflammable et vulnérable aux incendies.
Pourtant, les alternatives existent : mélanger les essences, introduire des feuillus, préserver les peuplements naturels. Des scientifiques, comme l’écologue Christopher Carcaillet, le rappellent depuis des années : « L’uniformisation des plantations de pins implique des risques de propagation du feu que seule une gestion raisonnée du territoire permet de limiter. », écrit-il pour The Conversation.
Est-ce qu’il y a des solutions pour protéger les villes et les habitations ?
Oui. Mais elles demandent de sortir d’une logique de réaction, pour intégrer le feu dans la façon même d’habiter le territoire.
Première mesure : le débroussaillement. En théorie, chaque propriétaire situé près d’une forêt doit dégager 50 mètres autour de son logement. Cela ralentit le feu, réduit les dégâts. En pratique, la règle est mal connue et rarement contrôlée.

Deuxième piste : les zones tampons. Ces espaces vides — prairies, cultures, vignes — freinent la progression du feu vers les maisons. Historiquement, on le faisait déjà. L’airial landais, cette clairière traditionnelle autour d’une maison isolée, a précisément été conçu pour ça. Mais ce modèle suppose de « perdre » du foncier, donc de la valeur. Et il est peu repris aujourd’hui.
Troisième levier : repenser les lisières. Le paysagiste Jordan Szcrupak plaide sur Reporterre pour qu’elles deviennent des « biens communs », entretenus collectivement, avec l’appui des communes et des habitants. Des pâturages, des vergers, des vignes pourraient jouer le rôle de pare-feu, tout en créant du lien au territoire.
Enfin, les villes doivent anticiper ! Cela passe par l’urbanisme : éviter les zones trop exposées, imposer des matériaux résistants, désenclaver les routes. En Gironde, certaines communes expérimentent même la surveillance par intelligence artificielle des massifs pour détecter les départs de feu en temps réel. Mais ces réponses restent isolées. « Le feu est toujours traité comme une exception », rappelle le chercheur Christopher Carcaillet.
Le sachiez-tu ?

2 ans et demi. C’est le temps qu’il a fallu pour venir à bout du feu zombie de Hostens, démarré en juillet 2022. Invisible en surface, ce feu souterrain, alimenté par du lignite enfoui dans le sol, a continué à brûler à plus de 200 °C jusqu’en mars 2025.
C’est arrivé près de chez nous
À La Teste-de-Buch, on laisse la forêt repousser naturellement
À La Teste-de-Buch, le feu a détruit 7 000 hectares en 2022. Trois ans plus tard, la nature a commencé à reprendre sa place. Lentement, parfois inégalement, mais avec une vigueur qui a surpris jusqu’aux forestiers.
Face à cette situation, l’Office national des forêts (ONF) a fait un choix qui peut étonner : ne pas replanter systématiquement. « On a pris le parti de voir ce que la nature nous donne. On ne fera jamais mieux qu’elle », explique Mathieu Brugère, technicien forestier territorial en poste à La Teste. Ce pari de la régénération naturelle, encore peu documenté après des incendies sur sols dunaires, semble aujourd’hui en partie gagné.
Inventorier plutôt qu’intervenir
Dès 2024, l’ONF a lancé un inventaire précis sur l’ensemble de la zone incendiée pour suivre la dynamique de la régénération. « On a installé 8 000 points d’observation, chacun géolocalisé. Sur chaque placette, on compte les jeunes pins, on mesure, on qualifie », décrit Mathieu Brugère. Ce maillage fin, relevé au printemps puis à l’automne, permet d’identifier les zones où la nature reprend ses droits et celles où elle peine encore.

Résultat : environ deux tiers des surfaces brûlées présentent une régénération jugée satisfaisante. Un tiers reste peu ou pas recolonisé, en particulier à l’est du massif. Plusieurs facteurs expliquent ces disparités : l’âge des peuplements (certains arbres n’avaient pas atteint la maturité nécessaire pour produire des graines), la qualité des sols et surtout la proximité de l’océan.
Avant même ce suivi, une étape incontournable a été la sécurisation du massif. En forêt domaniale, plus de 80 000 m³ de bois ont été abattus, l’équivalent de dix années de récolte, pour prévenir la chute des arbres calcinés. À cela s’ajoute une surveillance continue des scolytes, ces insectes attirés par les arbres affaiblis. Leur impact est resté limité jusqu’ici, mais ils restent sous étroite surveillance.
Dans les secteurs où la régénération naturelle est absente, des plantations ciblées sont prévues. Environ 85 hectares seront replantés dès l’automne 2025. Le pin maritime reste l’essence dominante, car il est le plus adapté aux sols sableux du littoral et joue un rôle de stabilisation des dunes. Mais une diversification mesurée est amorcée, notamment avec le chêne-liège, déjà présent dans le massif et reconnu pour sa résistance au feu. « Ce n’est pas un catalogue qu’on applique, mais des choix de terrain, adaptés à chaque sol », résume Mathieu Brugère.
Attentes du public, réponses techniques
Ce choix d’attendre n’est pas toujours compris du grand public. « Sur les réseaux, les gens demandent ce qu’on attend pour replanter. Mais on travaille sur le temps long. », rappelle le technicien. Dans la forêt très fréquentée, soit environ un million de visiteurs par an, les jeunes semis restent discrets, souvent masqués par la fougère. Ils risquent aussi d’être piétinés ou concurrencés par des espèces plus envahissantes.
Malgré tout, les signes de résilience s’accumulent. « C’est la première fois qu’on observe une régénération naturelle aussi massive après un incendie de cette ampleur, dans un massif dunaire », note Mathieu Brugère. Dans certains secteurs, notamment à l’ouest, les jeunes pins atteignent déjà plus d’un mètre. « Ceux-là, c’est gagné pour eux. » D’autres espèces comme l’arbousier, le chêne ou le saule roux repoussent, soit à partir de graines conservées dans le sol, soit par rejets de souche. Certains arbres brûlés ont aussi été volontairement conservés : ils ont permis de diffuser des graines en retenant leurs cônes.

La faune revient elle aussi progressivement. Les oiseaux, les chevreuils, les sangliers ont réinvesti les lieux. Seuls les reptiles, plus sensibles à la chaleur et à la déstructuration des sols, peinent encore à retrouver leur place.
Mais il faudra du temps pour que le paysage forestier retrouve sa densité d’avant. « Ce qu’on plante aujourd’hui, c’est pour les générations futures. D’ici 50 ans, la forêt sera redevenue semblable à ce qu’elle était. Mais dans 10 ans déjà, quelqu’un qui ne sait pas qu’il y a eu un incendie pourrait ne pas le deviner. »
Pour aller plus loin
🏚️ Deux ans après les incendies comment habiter les forêts des Landes ? Dans un reportage publié par Vert, habitant·es, forestiers et chercheur·ses racontent comment ils vivent au milieu des arbres calcinés, entre reconstructions matérielles, mémoire du feu et solidarités nouvelles.
🌡️ Feux de forêt : à quoi s’attendre dans une France à 4 °C ? Dans Reporterre, la météorologue Charlotte Couture alerte : avec +4 °C, le risque d’incendie deviendrait la norme sur tout le territoire. Moins de pluie, plus de chaleur, des forêts plus inflammables… un scénario bien réel, déjà en marche.
🔥 Ces grands incendies qui ont ravagé la Gironde et le Sud-Ouest depuis 1949. Depuis 1949, les feux de forêt marquent régulièrement le Sud-Ouest. De Saucats à La Teste-de-Buch, ces incendies ont laissé des cicatrices durables dans les paysages et les mémoires. Sud-Ouest revient en photos sur plus de 70 ans de brasiers à travers une chronologie détaillée, alors que la menace reste toujours bien présente.