Aujourd’hui, on s’interroge sur l’état du logement social en Nouvelle-Aquitaine… et sur comment réinventer l’habitat.
Début octobre, le journal Sud-Ouest signalait que de nombreuses personnes patientaient des mois avant d’obtenir un logement social dans la région. Pour certains, un simple chiffre ; pour d’autres, le reflet criant d’une pénurie qui touche toutes les générations et fragilise le quotidien.
En Nouvelle-Aquitaine, les demandes explosent tandis que le parc social reste limité et lent à se développer. Derrière ces chiffres, ce sont des personnes seules, des familles monoparentales, des primo-accédants qui attendent un toit adapté.
Dans cette newsletter, vous découvrirez la réalité du logement social en Nouvelle-Aquitaine, les profils des demandeurs et les coopératives d’habitants qui réinventent l’habitat autrement.

Le coup de loupe
Comment se porte le logement social dans notre région ?
Comme ailleurs en France, pas très bien. Pourtant la Nouvelle-Aquitaine tient une place importante dans le parc de logement français : elle abrite un dixième des logements. Mais le social, lui, reste sous forte tension. Sur 3,6 millions de logements disponibles, seuls 327 699 sont sociaux, soit un peu moins de 10% d’entre eux. Et leur progression demeure timide dans la région. En cinq ans, le parc n’a augmenté que de 1,5% avec surtout des poussées dans les départements littoraux comme les Landes – où la progression a été la plus importante – ainsi que la Charente-Maritime, la Gironde ou les Pyrénées Atlantiques.
Pendant ce temps, les demandes explosent. Fin 2024, 183 400 ménages attendaient un logement social, contre 150 000 trois ans plus tôt. Autrement dit, pour chaque logement attribué – seulement 27 200 l’an dernier – six à sept dossiers sont restés sur le carreau. L’attente moyenne s’étire à 13 mois, et certains territoires sont particulièrement tendus, comme la métropole bordelaise et la façade atlantique, de l’île de Ré à Hendaye.
Dans un contexte comme celui-ci, le logement social n’est plus un simple droit : c’est une ressource rare, un instrument de cohésion sociale que chacun convoite, mais que peu obtiennent.
Mais qui sont ceux qui attendent ?
Fini le stéréotype des familles nombreuses. En Nouvelle-Aquitaine, la moitié des demandeurs sont des personnes seules, et un quart sont des familles monoparentales. 46 % d’entre eux sont actifs, avec des revenus modestes, en dessous du salaire médian régional (22 710 € par an). Ce sont souvent des primo-accédants au parc social, venus du privé ou de la décohabitation (en quittant le foyer parental par exemple).
La demande reflète aussi une volonté de rester sur son territoire : 49 % cherchent un logement dans leur commune, 82 % dans leur département. Les motifs de déménagement, quant à eux, sont concrets : logements trop petits, trop chers ou bien non adaptés. Derrière les statistiques, ce sont des histoires bien réelles.
La flambée des loyers dans le parc privé et la rareté des alternatives accentuent la pression sur le parc social.
Le parc social se retrouve donc à jongler entre besoins immédiats et contraintes structurelles. Et la frustration grandit : moins de rotation, moins d’offres, plus de demandes.
Pourquoi la situation s’aggrave-t-elle ?
La crise du logement social n’est pas soudaine : elle résulte de plusieurs dynamiques qui se superposent. La production de nouveaux logements reste insuffisante : en 2024, seulement 10 416 nouveaux logements sociaux ont été agréés. Bien trop peu face à la demande qui ne cesse d’augmenter. Les coûts fonciers et la rareté des terrains compliquent l’équation, surtout sur le littoral et à Bordeaux.
La rotation des locataires diminue également. Elle est passée de 10,4 % en 2018 à 7,8 % en 2023. Moins de rotations, c’est donc moins d’opportunités pour les nouveaux entrants. La flambée des loyers dans le parc privé et la rareté des alternatives accentuent la pression sur le parc social.

La crise dépasse donc le simple déficit de construction. Elle interroge la structure même du parc social et ses capacités à répondre à des besoins diversifiés, tout en offrant un cadre sécurisé aux populations fragilisées. Dans ce contexte, les initiatives alternatives, comme l’habitat participatif, apparaissent comme des réponses collectives, modulables et humaines face à une tension qui ne faiblit pas.
Le sachiez-tu ?

6,1 € par mètre carré,c’est le loyer moyen des logements sociaux en Nouvelle-Aquitaine.
C’est arrivé près de chez nous
Habiter sans posséder
Face à la pénurie de logements sociaux, la réponse la plus évidente serait d’en construire davantage. Mais à Bordeaux, une association choisit de changer les règles du jeu. Depuis 2014, At’Coop (Atelier des coopératives d’habitants) défend une idée simple mais radicale : le logement ne doit plus être une simple marchandise. Ici, on parle d’habitat participatif non spéculatif, d’une manière de bâtir sans posséder, d’habiter tout en se déconnectant du marché immobilier. Fini la revente ou la spéculation, dans les coopératives d’habitants vivre devient un acte collectif.

« Notre cœur de métier, ce sont les coopératives d’habitants », explique Alia El Gaied, coordinatrice d’At’coop. Mais de quoi s’agit-il exactement ? C’est un regroupement de personnes qui veulent créer, gérer et améliorer ensemble leur habitat. Leur souhait est de rendre accessible à toutes et à tous des logements. La redevance, c’est-à-dire le loyer, l’épargne et les charges, s’adapte aux ressources de chacun. Un foyer aisé pourra alors contribuer avec un apport plus important qu’un foyer modeste. Dans ces coopératives, trois principes demeurent : la participation de tous les habitants dans la conception et la définition de leur cadre de vie ; la mutualisation des espaces et la gouvernance partagée.
Dans une coopérative d’habitants, chacun est associé et détient des parts sociales. Les coopérateurs sont donc collectivement propriétaires de la structure. Mais juridiquement, c’est bien la coopérative, en tant que personne morale, qui possède le bâtiment. Le bien reste collectif, hors du jeu spéculatif. Ici, on ne « possède » pas son appartement : on construit un cadre de vie commun.
Une pédagogie du logement
Mais cette approche ne s’improvise pas. Depuis ses débuts, At’Coop mise sur la formation et l’accompagnement de celles et ceux qui souhaitent se lancer dans l’aventure. L’association organise des journées de formation dans toute la région et, depuis un an, propose une émission mensuelle sur La Clé des Ondes, Esprit Rebelle, où des membres de coopératives racontent leur expérience. Pour Alia, bâtir une coopérative, c’est aussi construire du commun.
Cette démarche d’éducation populaire est essentielle : le modèle reste largement méconnu et souvent perçu comme utopique. Pourtant, ailleurs en Europe, il s’est imposé comme une alternative crédible et durable.
Une idée encore fragile
En France, l’habitat participatif reste marginal : environ 10 000 personnes sont concernées. Près de 700 projets, soit environ 6 000 logements sont en cours d’émergence ou en construction, selon le réseau Habitat participatif France, qui estime qu’un tiers échappe à ce recensement. La loi ALUR de 2014 a enfin donné un cadre légal à ce modèle, après quarante ans d’interdiction, mais aucune véritable politique publique n’est venue soutenir son développement. Résultat : les pionniers avancent lentement, souvent seuls.

Et la Nouvelle-Aquitaine ne semble pas un terrain très fertile. « Les prix du foncier, surtout à Bordeaux ou sur le littoral, rendent les équilibres financiers très compliqués », explique Alia. Et les banques restent frileuses : « Elles ne savent pas dans quelle case nous mettre. Ce n’est ni de la promotion immobilière ni une société classique. » Alors pour qu’un projet voie le jour, il faut des partenaires, des collectivités volontaires et des habitants tenaces.
Heureusement, certaines collectivités jouent le jeu, comme Bordeaux Métropole qui accorde un abattement sur le prix du foncier et se prête garant pour les emprunts bancaires des habitats participatifs. Mais ces aides restent rares, et chaque projet doit imaginer ses propres solutions.
Autrement, mais ensemble
Chaque coopérative doit inventer et trouver son équilibre.
Certaines rassemblent plusieurs les générations, tandis que d’autres misent sur le « vieillir ensemble ».
« Les profils changent selon les territoires : à la campagne, on mêle souvent habitat et activités économiques, tandis qu’en ville, ce sont souvent des femmes seules retraitées qui s’accrochent au projet, y trouvant un cadre solidaire et sécurisé. » Mais au fond, tous partagent la même ambition : rendre le logement abordable, durable et humain.
En période de crise du logement, ces projets montrent qu’il est possible d’habiter autrement.
Pour aller plus loin
🎙️Pourquoi les HLM manquent en France ? L’Heure du Monde décrypte la pénurie de logements sociaux et le doublement des sans-abri en dix ans. Le podcast revient également sur les arbitrages politiques autour des logements intermédiaires et leurs effets sur l’accès au logement pour les plus fragiles.
🤲 Les coopératives d’habitants, un modèle révolutionnaire ? Reporterre revient sur un paradoxe : alors que les coopératives d’habitants incarnent une réponse audacieuse au logement, elles restent marginales en France. Le constat : sur environ 110 projets recensés, seuls 42 sont habités aujourd’hui. La raison ? Les banques et les collectivités locales sont souvent réticentes à aider ces structures non spéculatives.
⏩ La France à deux vitesses ! Dans cette vidéo Blast, Salomé Saqué explique comment l’inflation, le coût des matériaux et la flambée des taux rendent l’accès au logement de plus en plus impossible. Entre propriétaires installés et locataires précarisés, le logement devient un vrai marqueur d’inégalités et un facteur majeur de pauvreté.