Comment le retrait des financements publics laisse les associations seules face à la montée des discours antiféministes chez les jeunes.
Aujourd’hui, on se demande où les ados apprennent à détester les femmes et comment le masculinisme perce chez les jeunes.
En janvier 2026, le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCE) a publié un rapport qui met en lumière une tendance inquiétante : la progression des discours masculinistes, surtout chez les 15-25 ans. Des messages qui présentent les hommes comme victimes des politiques d’égalité circulent largement sur les réseaux sociaux et influencent la manière dont certains jeunes perçoivent les relations hommes-femmes.

En Nouvelle-Aquitaine, comme ailleurs, les associations jouent un rôle central pour éduquer et accompagner les jeunes. Mais elles doivent composer avec des moyens limités, des contraintes institutionnelles et des situations parfois délicates sur le terrain.
Dans cette newsletter, vous découvrirez ce qu’est le masculinisme, comment il se traduit chez les jeunes et pourquoi les associations locales restent indispensables pour prévenir les violences et sensibiliser à l’égalité.
Cette newsletter a été envoyée à nos inscrit·es le 03 mars 2026.
Le coup de loupe
Le masculinisme et le féminisme, c’est pareil ?
C’est l’argument favori de ceux qui veulent noyer le poisson. Le féminisme, mouvement né au XIXe siècle, réclame l’égalité des droits dans une société où les inégalités restent massives et documentées. Le masculinisme quant à lui, est un terme qui se présente comme son miroir, mais part d’un postulat radicalement différent. Il apparaît dès les années 1970 aux États-Unis, en réaction aux premières victoires féministes, avant de se structurer dans les années 1990 autour des droits des pères lors des divorces.
C’est plus récemment via internet et les réseaux sociaux qu’il prend de plus en plus de place. Ce seraient désormais les hommes les véritables opprimés, victimes d’un féminisme qui serait « allé trop loin ». Concrètement, ces discours affirment que les hommes sont discriminés à l’embauche, dépossédés de leur rôle dans la famille, voire persécutés par une société qui les rendrait responsables de tous les maux.
Deux tiers des 16-34 ans connaissent au moins un influenceur masculiniste
À Bordeaux, Annie Carraretto, directrice du Planning familial, met le doigt sur le paradoxe : « C’est parce qu’on avance et qu’il y a de plus en plus de choses qui bougent dans la société, qu’il y a une réaction à ça aussi, parce qu’aujourd’hui ils perdent leurs privilèges. »
Une rhétorique que le Haut Conseil à l’Égalité (HCE) qualifie, dans son rapport 2026, de système idéologique structuré qui ne cherche pas l’égalité, mais à freiner voire inverser les avancées. La nuance est essentielle, là où le féminisme dénonce un système, le masculinisme en protège un autre.
C’est vraiment répandu, ou c’est juste du bruit en ligne ?
Il y a dix ans, ces discours circulaient dans des recoins peu fréquentés d’internet, entre jeunes hommes convaincus de leur bon droit. Aujourd’hui, en France, chez les 16-34 ans, deux tiers connaissent au moins un influenceur masculiniste et plus d’un tiers en consomment régulièrement les contenus, selon une étude OpinionWay de 2025.
Le phénomène a fini par alerter les institutions. Le 10 juin 2025, la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les effets de TikTok sur les mineurs a convoqué plusieurs influenceurs français. Parmi les personnes auditionnées : Alex Hitchens, influenceur masculiniste autoproclamé « coach en séduction » et suivi par plus de 600 000 personnes sur TikTok. L’objectif : comprendre comment ces contenus atteignent chaque jour des milliers d’adolescents, et réfléchir à une meilleure régulation de la plateforme.
La séance a rapidement tourné au clash. Confronté à une de ses vidéos dans laquelle il remet en question la liberté des femmes à sortir après 22 h, Alex Hitchens s’est emporté, accusant les députés d’avoir « isolé son propos » avant de couper la connexion et de raccrocher au nez du Parlement. Les autres influenceurs convoqués ont surtout esquivé les questions, sans proposer la moindre piste concrète.

En Nouvelle-Aquitaine, le phénomène masculiniste a cessé d’être virtuel. En 2024, à Eysines en Gironde, un jeune homme de 26 ans était interpellé quelques heures avant le passage de la flamme olympique. Il projetait une tuerie de masse ciblant des femmes et se revendiquait des « incels », contraction anglaise d’« involuntary celibate », soit « célibataire involontaire ». Derrière ce terme se cache une communauté en ligne qui a transformé la frustration amoureuse en idéologie de la haine, allant jusqu’à glorifier les violences contre les femmes.
Mais pourquoi le masculinisme marche si bien chez les plus jeunes ?
Parce que derrière l’idéologie, il y a de vraies souffrances. Des jeunes hommes perdus, en échec scolaire, professionnel ou amoureux, qui cherchent des réponses à leur mal-être. Et le masculinisme en a toujours une, simple et implacable : ce n’est pas de leur faute, c’est celle des femmes, du féminisme, d’un système qui les aurait sacrifiés.
Les algorithmes de TikTok, YouTube ou Instagram font le reste. Un adolescent bordelais qui cherche des conseils sur la confiance en soi peut se retrouver en quelques clics exposé à des vidéos affirmant que ses échecs sont la faute des femmes.
L’ARS a arrêté totalement son subventionnement pour nos interventions en lycée
À Bordeaux justement, Annie Carraretto dirige le Planning familial et intervient auprès des plus jeunes de la région sur les thématiques de l’égalité femmes-hommes, de la sexualité et des relations affectives. « On voit chez certains jeunes une vraie légitimation de la violence dans les relations et les réseaux sociaux la nourrissent. Ça devrait bien plus alarmer. » Ce qu’elle observe l’inquiète profondément et les chiffres lui donnent raison. Selon le HCE, un quart des jeunes de 18 à 25 ans pensent désormais qu’il faut de la violence dans une relation amoureuse. Une donnée qui, pour elle, pose une question brutale, « qu’est-ce qu’ils ont appris pour en arriver là ? ».
Le sachiez-tu ?

17 % des Français de 15 ans et plus adhèrent à une forme de sexisme hostile, selon le rapport 2026 du HCE entre les femmes et les hommes.
C’est arrivé près de chez nous
Les associations face au masculinisme : un rôle vital qui peine à s’imposer
Parler de sexualité, de consentement, d’égalité entre filles et garçons à l’école, c’est une obligation légale depuis 2001. La loi impose trois séances d’éducation à la vie affective et sexuelle par an, du primaire au lycée. Concrètement, il s’agit d’apprendre aux jeunes à construire des relations respectueuses, à identifier ce qui relève de la violence, à comprendre leur corps et leurs émotions. Autant d’outils pour résister aux discours masculinistes.

Pendant plus de vingt ans, ce sont les associations spécialisées, comme le Planning Familial, qui ont comblé ce vide, avec une approche sans jugement ni tabou. « On n’arrive pas avec un programme préconçu, explique Annie Carraretto. On est à l’écoute de ce dont ils ont envie de parler. Ce sont les élèves eux-mêmes, à partir de ce qu’ils ont absorbé, vu, écouté, qui en font un vrai sujet. »
L’argent public se retire, les associations trinquent
En 2025, plusieurs associations dont SOS Homophobie ont obtenu gain de cause devant le Conseil d’État : le gouvernement était condamné pour non-application de sa propre loi de 2001. Un programme officiel a enfin été déployé dans toutes les classes, adapté du primaire au lycée. Mais dans le même temps, les financements qui permettaient aux associations d’intervenir, eux, ont disparu.
« L’ARS a arrêté totalement son subventionnement pour nos interventions en lycée », détaille Annie Carraretto. « La région a arrêté aussi. Et le conseil départemental, qui nous subventionne à hauteur de 20 000 euros sur les collèges, est en questionnement pour supprimer cette subvention en 2026. » Ce n’est pas un phénomène bordelais isolé. « C’est un peu partout en France que ce sujet se rencontre », confirme la directrice.
Qui leur expliquera que la domination n’est pas une preuve d’amour, que la violence n’est pas normale ?
Le Planning familial de Bordeaux n’intervient désormais plus qu’à la marge, sur quelques lycées agricoles financés par le ministère de l’Agriculture. « On n’est plus centré sur les jeunes vulnérables », regrette Annie Carraretto. Ce sont pourtant eux, les jeunes en parcours complexe, ceux qui consomment le plus de contenus masculinistes, faute d’autres repères, qui en auraient le plus besoin.
Moins de présence, plus de risques
Car ce transfert de responsabilité vers les enseignants ne compense pas le vide laissé. « Nos animatrices se sont formées sur plusieurs semaines, voire des mois, pour aborder ces sujets complexes et libérer la parole des jeunes », explique Annie Carraretto. « Les enseignants, eux, se forment sur une journée ou deux puis forment leurs collègues. Ce n’est pas comparable. » La différence ne tient pas qu’à la durée.
Dans une école libournaise de Gironde où le Planning familial intervenait encore récemment, des enfants sont venus se confier aux animatrices à la fin de la séance, pas à leur maîtresse. « L’enfant n’a pas perçu qu’il pouvait se confier à sa maîtresse », raconte la directrice. « La libération de la parole n’est pas la même auprès du corps enseignant et auprès d’un groupe externe pour des enfants ou des plus jeunes. » Ce sont pourtant ces confidences qui permettent de repérer les violences, de faire des signalements et d’accompagner. « À chaque intervention, ou presque, deux ou trois gamins viennent nous parler de situations préoccupantes. Parce que la réalité, elle est là. »
Sans ces professionnels formés et ce regard extérieur, qui leur expliquera que la domination n’est pas une preuve d’amour, que la violence n’est pas normale ? « Il ne se passe pas une semaine sans une, deux, trois affaires », conclut Annie Carraretto. « On plonge en permanence dedans. Et les gouvernants n’ont pas pris la mesure de ce qu’il fallait faire. »
« Le programme officiel est enfin en place, c’est positif, mais accompagner réellement les jeunes et les protéger reste un défi », conclut la directrice. Selon elle, il faut renforcer la formation des intervenants, garantir un financement pérenne et maintenir la place des associations. Il faut que l’éducation et la prévention soient efficaces et atteignent tous les jeunes, pas seulement ceux qui sont déjà dans des structures favorisées.
Pour aller plus loin
📻 Contre la rhétorique masculiniste — Les Couilles sur la table — Binge Audio. Un épisode de podcast en compagnie de Francis Dupuis-Déri, politologue, qui démonte les mythes de la « crise de la masculinité » et explique comment certains discours se diffusent chez les jeunes.
📺 Mascus : les hommes qui détestent les femmes. Plongez dans la manosphère avec ce documentaire France TV Slash qui montre comment certains jeunes hommes adoptent des discours masculinistes en ligne. Spoiler : beaucoup de ouin ouin.
💣 Violentomètre. Un outil simple et visuel pour repérer les signes de violence dans une relation et comprendre ce qui est inacceptable.