Aujourd’hui on se demande pourquoi les médecins de Nouvelle-Aquitaine ont fait grève.
Du 5 au 15 janvier dernier, plusieurs syndicats de médecins ont appelé à la grève dans tout l’Hexagone. Résultat : 15 000 médecins libéraux mobilisés dès le premier jour de grève, accompagnés d’étudiant·es, internes et externes. L’origine de cette grève ? Le Projet de Loi de Financement de la Sécurité Sociale 2026 (PLFSS), promulgué le 30 décembre 2025.
Dans cette newsletter vous découvrirez les motivations derrière cette grève, l’impact du dernier Projet de loi de Financement de la Sécurité sociale sur la profession et les revendications des étudiant·es en médecine de Bordeaux. Dans une ville où près de 18 500 étudiant·es suivent des études de santé à l’Université de Bordeaux, la mobilisation dépasse largement les cabinets et s’invite aussi sur les bancs de la fac.
Cette newsletter a été envoyée à nos inscrit·es le 03 février 2026.

Le coup de loupe
Mais pourquoi les médecins ont fait grève exactement ?
« Un manque de liberté d’exercice. » C’est le cri d’alerte des médecins à la promulgation du dernier Projet de Loi de Financement de la Sécurité sociale 2026 (PLFSS). Parmi les revendications principales : le Dossier médical partagé (DMP) et la Mise sous objectif (MSO).
Le Dossier médical partagé est un outil numérique qui regroupe les informations qui font le lien entre soignant·es et patient·es. Les traitements, résultats d’examens, ordonnances, carnet de vaccination… Le problème avec le DMP, c’est son ergonomie. Décrit par les syndicats et les praticien·nes comme peu pratique et fourre-tout, certain·es ne conçoivent pas d’imposer cet outil alors qu’il est aujourd’hui peu pratique d’utilisation.
En 2025, 18 460 médecins libéraux étaient en exercice en Nouvelle‑Aquitaine. Ils représentent 9,2 % des effectifs nationaux. Selon le PLFSS 2026, s’ils n’utilisent pas le DMP, ils encourent une amende allant jusqu’à 10 000 € par an. Le 30 décembre 2025, le Conseil constitutionnel a censuré cette obligation, la jugeant « hors sujet » pour un PLFSS. Mais dans la région, beaucoup de ces praticien·nes craignent que la mesure revienne sous un nouveau projet de loi.

La Mise sous objectif (MSO) concerne la surveillance des arrêts maladie. Il s’agit de vérifier les prescriptions d’arrêts maladie de certains médecins dont le taux serait « plus élevé » que celui de leurs confrères. L’État souhaite ainsi limiter les prescriptions jugées « excessives ».
Les médecins dénoncent une mesure vécue comme une mise sous pression qui remet en cause leur indépendance médicale. Le syndicat des Médecins généralistes ajoute que les premières victimes seraient les patient·es aux situations complexes « en particulier s’agissant de la santé mentale et des problématiques sociales ».
Y a-t-il réellement plus d’arrêts maladie ?
Oui, les arrêts maladie augmentent, mais pas de manière soudaine ou spectaculaire. En 2023, la Drees (Direction de la recherche, des études et de l’évaluation des statistiques) recense 8,4 millions d’arrêts indemnisés en France, pour un coût d’environ 17 milliards d’euros.
En Charente, 31 546 habitants ont bénéficié d’un arrêt maladie en 2024. Cela représente 1,8 million d’arrêts et 72 millions d’euros versés par la Caisse Primaire d’assurance maladie. Par rapport à 2023, les indemnités ont augmenté d’environ 6 % dans le département charentais. Ces arrêts maladie sont souvent liés à la fatigue, au stress, au burn-out ou encore à des pathologies chroniques. Des problématiques liées à la santé au travail qui sont déjà observées depuis plusieurs années.

Concrètement, les arrêts sont plus nombreux et plus longs, mais ils traduisent surtout une évolution de la santé des salarié·es, accentuée par la pandémie du Covid-19. Les chiffres montrent donc une progression mesurée, et non pas une « explosion » soudaine, comme certains discours politiques l’ont laissé entendre.
Et niveau budget, qu’est-ce qui change pour les patient·es ?
La nouvelle mesure qui fait déchanter les patient·es autant que les soignant·es c’est le déremboursement des soins réalisés par des médecins non conventionnés (secteur 3).
Les médecins dits « non conventionnés » représentent la part du corps médical qui n’adhère pas à la convention médicale et qui a des honoraires libres.
Principalement présents dans les domaines de la psychiatrie, dermatologie, ophtalmologie… les praticien·nes non conventionné·es sont peu nombreux en France. D’après le Sénat, on en compte 1347 aujourd’hui soit 1 % des libéraux. Mais l’impact reste important : depuis le 1er janvier 2027, tout soin prescrit par un médecin non conventionné n’est plus du tout remboursé par l’Assurance Maladie.

Autrement dit, si un médecin non conventionné vous prescrit des médicaments, des analyses ou encore des soins, ils seront 100 % à votre charge. Ce qui pose un problème encore plus grand pour les zones sous-dotées. Comme la Charente Limousine où la densité de médecins est très faible.
On y dénombre 3,4 praticien·nes pour 10 000 habitants, contre environ 6 pour 10 000 dans le reste de la Charente (déjà en dessous de la moyenne nationale). Dans ces territoires, les patient·es n’ont souvent pas d’autre choix que de consulter les praticien·nes du secteur 3. Avec le déremboursement de leurs prescriptions, l’accès aux soins risque de devenir encore plus difficile dans des zones déjà sous tension.
Le sachiez-tu ?

C’est le nombre de médecins réquisitionnés par l’ARS (agence régionale de santé) en Nouvelle-Aquitaine pendant la grève pour pallier le corps médical gréviste.
C’est arrivé près de chez nous

Quand les futurs médecins sont (aussi) en grève à Bordeaux
Vendredi 9 janvier, à Bordeaux, la grève nationale des médecins a fait descendre dans la rue les praticiens libéraux mais aussi ceux qui s’apprêtent à le devenir. Une centaine d’étudiant·es et internes ont battu le pavé aux côtés des syndicats, pour dénoncer la surcharge, la précarité et le manque de moyens dans les hôpitaux et la médecine de ville.
Raphaël Normand, étudiant en médecine et coprésident de la Reprez était de la mobilisation. La Reprez est un pôle de l’association des Carabins de Bordeaux qui assure la représentation des étudiant·es en médecine à l’échelle locale mais qui porte aussi la voix des futurs médecins bordelais lors des congrès nationaux de l’ANEMF (Association nationale des étudiants en médecine de France). Pour lui, la mobilisation n’est pas qu’un geste militant : « c’est un signal d’alerte sur la médecine que nous allons exercer demain. »
À leurs côtés, Achille Balaguer, président de l’AIHB (Association des Internes Hospitaliers de Bordeaux), témoigne du quotidien des internes. L’association compte environ 200 adhérents directs et représente tous les internes de spécialité en stage dans la subdivision de Bordeaux, Bayonne, Libourne, Dax ou Pau.
« On ne veut pas évoluer dans un système qui s’effondre. »
Derrière les pancartes et les slogans, la réalité du quotidien est brutale. Raphaël raconte que les étudiant·es participent déjà à « porter l’hôpital à bout de bras », en enchaînant stages, gardes et cours. Les internes, eux, vivent un rythme encore plus éprouvant. Achille décrit : « On travaille en moyenne 60 h par semaine, parfois jusqu’à 70-80 h dans certaines spécialités chirurgicales, pour un salaire horaire souvent inférieur au SMIC. »

En 2024, les internes étaient 1248 au CHU Pellegrin. Ce qui représente 7,9 % de l’effectif hospitalier, sans compter les étudiants en médecine. « Nous endossons des tâches médicales parfois dépassant notre compétence stricte à l’étape de notre formation, ou au contraire enchaînons les tâches qui devraient relever de secrétaires, d’assistantes sociales, etc. Nous sommes la rustine qui comble péniblement les fondations fissurées de l’hôpital », assure Achille. Les conséquences sont directes : fatigue, stress, risque d’erreurs médicales et formation compromise.
Pour Raphaël et Achille, la grève est aussi une réponse au PLFSS 2026 qui précarise la médecine et alourdit les tâches administratives. « On ne veut pas rester passifs face aux décisions prises à l’Assemblée nationale, souvent déconnectées de la réalité du terrain qui décident d’un budget qui n’est pas adéquat pour assurer la pérennité du système de santé, de l’hôpital et des étudiants en médecine. On ne veut pas évoluer dans un système qui s’effondre », souligne Raphaël.
« Nous voulons faire de la médecine humaine et pas à la chaîne. »
Face à ces conditions, les étudiant·es et internes cherchent à faire passer plusieurs messages. Ensemble, ils appellent à une révision des lois et budgets, mais aussi à une prise en compte réelle des conditions de travail : plus de moyens humains, meilleure organisation, respect des horaires légaux et suivi pédagogique des étudiant·es et internes. Le coprésident de la REPREZ conclut : « Nous voulons faire de la médecine humaine et pas à la chaîne. L’hôpital est déjà porté à bout de bras par les étudiants, il s’agirait d’y faire attention. »
Dans un système de santé bâti il y a 80 ans, le message des étudiant·es est unanime. L’État peine à répondre aux enjeux actuels : explosion des maladies chroniques, vieillissement de la population, perte d’attractivité de la médecine libérale.
Pour aller plus loin
📂 Le choix d’une grève administrative. Un podcast Radio France qui zoome sur ces médecins qui gardent leurs cabinets ouverts mais délègue la paperasse… aux patients.
🏋️ Parce qu’ils portent l’hôpital public à bout de bras. Ce numéro d’Envoyé Spécial plonge avec les internes en médecine dans leur quotidien très chargé.
🤑 Est-ce qu’on abuse ? En juillet dernier François Bayrou demandait aux Français un « effort de responsabilisation » sur les dépenses de la santé. Ce podcast France Culture décrypte avec l’économiste Frédéric Bizard l’économie du système de santé actuel. (Spoiler : vous n’abusez pas)