Mégabassines réservées aux gros, seuils d’élevage explosés, pesticides qui reviennent par la fenêtre… À Tresses, Léopold Soubie élève 250 poules et des chèvres bio. Il n’attendait pas grand-chose de la loi Duplomb. Il n’a pas été déçu.
Aujourd’hui, on parle de la loi Duplomb et de ce qu’elle change concrètement en Nouvelle-Aquitaine.
En août 2025, la loi Duplomb, initiée par le sénateur Laurent Duplomb, a été adoptée. Elle a pour but de changer les règles sur les pesticides, de faciliter la construction de mégabassines et permettre aux élevages industriels de s’agrandir plus facilement. En Nouvelle-Aquitaine, première région agricole de France, aucune de ces mesures n’est sans conséquences pour la biodiversité, les agriculteurs ou les habitants de la région.
Dans cette newsletter, vous découvrirez ce qu’est vraiment la loi Duplomb, pourquoi elle divise au sein du monde agricole et ce qu’elle change concrètement pour les territoires et les petits producteurs de Nouvelle-Aquitaine.
Cette newsletter a été envoyé à nos inscrit·es le 24 mars 2026.

Le coup de loupe
Duplomb par ci, Duplomb par là… mais c’est quoi la loi Duplomb ?
Promulguée le 11 août 2025, la loi a été portée par Laurent Duplomb, sénateur Les Républicains. Cet ancien éleveur est proche de la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire qui représente plutôt les grandes exploitations intensives. Cette loi touche à trois domaines.
Sur les élevages d’abord. Avant Duplomb, quand un éleveur veut dépasser un certain nombre de bêtes, il doit passer par une enquête publique. Consultation des riverains, étude d’impact, droit de parole pour les associations… c’est le seul moment où ceux qui habitent à côté d’une future ferme industrielle peuvent officiellement donner leur avis. La loi Duplomb augmente drastiquement le seuil autorisé sans consultation. Pour les volailles par exemple : la loi fait passer ce seuil de 40 000 à 85 000 pour les volailles. Une telle extension peut désormais se faire sans réunion publique préalable et avec une simple permanence en mairie.
Sur l’eau ensuite. La loi accorde désormais aux mégabassines le statut d’« intérêt général majeur », ce qui accélère leurs autorisations et rend les recours juridiques beaucoup plus difficiles à aboutir. La Nouvelle-Aquitaine est directement concernée. Le département des Deux-Sèvres concentre à lui seul l’essentiel du conflit national, avec un projet de 16 mégabassines portées par la Coop de l’eau 79 depuis 2011 (et définitivement acté en 2020).
Sur les pesticides enfin. La loi voulait réautoriser trois insecticides surnommés « tueurs d’abeilles », les néonicotinoïdes, interdits depuis 2018. Le Conseil constitutionnel a censuré cette disposition, mais le sénateur Duplomb a déposé en janvier 2026 un nouveau texte « Duplomb 2 » pour faire passer cette mesure en les réintroduisant un par un.
Voici les grandes lignes de cette loi. Et en Nouvelle-Aquitaine, première région agricole de France (avec un tiers du territoire cultivé ou pâturé), aucune de ces mesures n’est sans conséquences.
Et pour notre santé, cette loi est-elle dangereuse ?
Oui. Les néonicotinoïdes que Duplomb veut réintroduire agissent sur le système nerveux des insectes. Et surprise ! Les humains possèdent les mêmes types de récepteurs nerveux. L’INSERM établit depuis 2013 un lien entre une exposition aux pesticides et plusieurs cancers : lymphomes, cancers de la prostate, du rein, du poumon. La Fondation pour la recherche sur le cancer (ARC) est sans ambiguïté : cette loi « aggrave l’exposition des agriculteurs et de la population générale ».
Les données locales sont particulièrement accablantes. Dans la plaine d’Aunis, en Charente-Maritime, une étude du Registre des cancers de Poitou-Charentes publiée en mars 2025 a confirmé un surrisque de cancers pédiatriques dans plusieurs communes agricoles. Dans les communes viticoles à l’ouest de Saintes, ce surrisque dépasse les 90 % avec 54 cas observés pour 29 attendus. Des pesticides, dont certains interdits, ont été retrouvés dans les urines et les cheveux de 72 enfants vivant dans six communes du secteur. La loi Duplomb impacte directement la santé des habitants de Nouvelle-Aquitaine.

Duplomb fragilise aussi une loi de 2018 : la séparation entre vente et conseil en pesticides. Ce dispositif interdisait à celui qui vend des produits phytosanitaires de conseiller aussi les agriculteurs sur leur utilisation. La loi Duplomb les réunit à nouveau depuis le 14 décembre 2025 et assouplit un peu plus son accès et son utilisation.
Pourquoi on en parle autant ?
Parce que pour la première fois, une loi agricole a déclenché une réaction citoyenne d’une ampleur inédite. Deux jours après le vote du texte, Éléonore Pattery, une étudiante bordelaise de 23 ans, lance seule une pétition : elle recueille 2,1 millions de signatures.
En France, passées 500 000 signatures sur la plateforme officielle de l’Assemblée nationale, les députés sont obligés d’organiser un débat en séance publique. Et c’est ce qui s’est passé en février 2026. Ce débat n’avait aucun pouvoir contraignant, il ne pouvait ni modifier ni abroger la loi, mais il a mis en lumière une fracture profonde dans l’hémicycle. En Gironde, elle était déjà visible : 9 des 12 députés du département avaient voté contre le texte, y compris dans le camp majoritaire.
D’un côté, la FNSEA et ses alliés défendent un modèle productiviste tourné vers l’exportation. Ils font valoir que les agriculteurs français suffoquent sous les normes et perdent en compétitivité face à leurs voisins européens. De l’autre, la Confédération paysanne, les associations environnementales, l’ordre des médecins et la Ligue contre le cancer dénoncent une loi taillée pour l’agro-industrie, au détriment des petites fermes et de la santé publique. Et entre les deux, des millions de citoyens qui n’avaient jamais signé de pétition agricole de leur vie. Ce débat traverse le monde agricole depuis des années et la loi Duplomb l’a rendu visible à 2,1 millions de Français d’un coup.
Le sachiez-tu ?

7,5 %. C’est la part des agriculteurs du bassin du Clain, dans la Vienne, qui bénéficieront directement des mégabassines, financées à 70 % par de l’argent public. Les 92,5 % restants (éleveurs, maraîchers, viticulteurs) continuent à fonctionner avec les nappes phréatiques et les cours d’eau.
C’est arrivé près de chez nous

« Pour eux, on n’est pas de vrais agriculteurs » : ce que la loi Duplomb dit aux petits producteurs de Nouvelle-Aquitaine
À Tresses, sur la D936 qui file de Bordeaux vers Créon, Léopold Soubie élève 250 poules pondeuses, des chèvres laitières, des moutons et quelques cochons. Il tient sa ferme bio Équilibredouce avec sa compagne depuis cinq ans. Membre de la Confédération paysanne, troisième syndicat agricole de France, il fait partie de ceux que la loi Duplomb, promulguée en août 2025, dit vouloir aider. Il n’y croit pas.
La loi Duplomb est née dans un contexte de colère agricole réelle. L’hiver 2023-2024, des milliers d’agriculteurs bloquent les autoroutes françaises : revenus en chute libre, normes jugées trop contraignantes, concurrence étrangère perçue comme déloyale… Face à cette pression, Laurent Duplomb dépose en novembre 2024 une proposition de loi présentée comme un texte visant à « porter secours à la profession agricole ». Elle est adoptée le 8 juillet 2025.
Sauf que la crise agricole, ce sont avant tout des petites fermes qui disparaissent, des exploitants qui peinent à vivre de leur travail, une profession avec un taux de suicide élevé. Et ce sont ces réalités-là que la loi ne traite pas. Ce qu’elle fait concrètement, c’est assouplir les contraintes des plus grandes exploitations : elle relève les seuils à partir desquels un élevage doit passer par une enquête publique avant de s’agrandir, elle facilite la construction de mégabassines, elle tente de réintroduire des pesticides interdits.
Des mesures qui, dans les trois cas, bénéficient aux plus grandes structures selon Léopold : « Ça va dans le sens de favoriser les grosses entreprises au détriment des petites, vers cette centralisation qui n’est pas tenable sur le plan environnemental et à long terme même économiquement. » Il ajoute, « Avec cette loi, il parle à ces agriculteurs-là, les agro-industriels. Pour lui, ce sont les seuls qui comptent. »
La triple peine de la loi Duplomb en Nouvelle-Aquitaine
Pour Léopold et les 8 896 fermes bio de Nouvelle-Aquitaine (ce qui représente 13,9 % des exploitations de la région en 2024), les menaces ne sont pas toutes directes. Elles sont aussi structurelles.
La première, c’est la concurrence. En facilitant l’agrandissement des grandes exploitations intensives sans leur imposer les mêmes contraintes qu’aux producteurs sous label (bien-être animal, alimentation contrôlée, audits réguliers…), la loi creuse un écart que personne ne compense.
Les éleveurs sous label de la région comme « Limousine », « Blonde d’Aquitaine » ou encore « canard des Landes IGP », supportent des coûts que leurs voisins intensifs n’ont pas. Ces contraintes justifient leurs prix de vente. Faciliter l’extension des seconds, c’est rendre leur modèle encore moins compétitif. « Nous, on a 250 poules. 80 000, c’est tellement déconnecté de la réalité du métier. Pour eux, on n’est pas de vrais agriculteurs. Ce qui compte dans cette loi, c’est les grosses structures, pas nous. »
La deuxième menace de la loi Duplomb, c’est l’eau en Nouvelle-Aquitaine. Léopold n’irrigue pas, mais il voit ce que les mégabassines impliquent pour les petits producteurs qui en ont besoin. Ces réservoirs géants, financés en partie par de l’argent public, sont accessibles en priorité à ceux qui peuvent financer leur construction ou payer des cotisations élevées. Les petites exploitations, elles, n’en ont ni les moyens ni les volumes. « Ces mégabassines seront accessibles seulement aux gros, capables soit d’en posséder une, soit de payer une cotisation beaucoup plus élevée. Ça fait que seulement les agro-industriels pourront survivre. »
Et la troisième : les pesticides. Léopold a choisi de ne pas en utiliser. Mais si les néonicotinoïdes — ces insecticides qui persistent dans les sols des années après épandage et contaminent les nappes phréatiques — reviennent dans les champs voisins via la proposition « Duplomb 2 », c’est l’ensemble du territoire qui est affecté. Y compris les fermes bio qui n’en utilisent pas. Pour un producteur dont la valeur ajoutée repose sur l’absence de ces molécules dans ses cultures, c’est une menace directe sur son label et sur la confiance de ses clients. « Ça me dépite de voir qu’on continue à nous envoyer dans le mur. On lui a dit non. Il change le truc pour le faire passer quand même. C’est des pratiques très basses. »
« On a besoin d’une société civile pour se mobiliser avec nous. »
Léopold pense à la mobilisation qui vient pour contrer le nouveau texte du sénateur. Mais il est lucide sur les contraintes du calendrier agricole : « C’est les semis. Des périodes hyper intenses pour nous. On a besoin d’une société civile pour se mobiliser avec nous. » Le printemps est la période où l’on plante les cultures dans les champs, des semaines où un éleveur ne peut tout simplement pas s’absenter.
La loi Duplomb se présente comme une réponse à la crise agricole. À Tresses, Léopold soigne ses bêtes, tient son stand au marché de Pessac et attend toujours ses aides à l’installation, un an après le dépôt de son dossier. La crise agricole est réelle. La question, c’est de savoir pour qui on choisit de la résoudre.
Pour aller plus loin
🦋 Pesticides : un enjeu politique — France Culture. Un podcast qui replace la bataille autour des pesticides là où elle se joue vraiment. Non pas dans les labos, mais dans les couloirs du pouvoir.
👩⚖️ Comment la loi Duplomb retarde la recherche d’alternatives aux pesticides — Slate.fr. Un sociologue de l’INRAE décortique ce que la loi ne dit pas : pourquoi la chimie reste la solution par défaut, et comment ce texte saborde discrètement des années de recherche sur l’agroécologie.
🤥 Le sénateur Duplomb ment sur France Info : le lobby des pesticides passé au crible — Bon Pote. Argument par argument, déclaration par déclaration, une petite lecture fact checking pour lire entre les lignes du discours Duplomb.