Numéro 62
6 minutes de lecture
Mardi 8 juillet 2025
par Kinda Luwawa

Aujourd’hui on vous parle des sans domicile fixe face à la chaleur.

Cette newsletter a été envoyée à nos inscrit·es le 1er juillet 2025.

C’est l’été. Le soleil tape, les terrasses se remplissent, les vacances commencent. Mais pour des centaines de personnes sans-abri dans le Sud-Ouest, l’été est une des pires périodes de l’année.

En Nouvelle-Aquitaine, les vagues de chaleur sont de plus en plus fréquentes et longues. Pour les personnes sans-abri, cette exposition constante devient un risque sanitaire majeur, aggravé par le manque d’accès à l’eau et aux lieux frais. 

Cette réalité touche des milliers de personnes dans la région. À Bordeaux, 392 sans-abris ont été recensés en janvier, un chiffre sans doute en dessous de la réalité, notamment estivale avec l’arrivée des travailleurs saisonniers précaires. Sur la côte basque, environ 350 personnes vivraient également à la rue.

Dans cette newsletter, vous découvrirez comment l’été devient une saison à haut risque pour les sans-abris, les solutions étatiques pour leur venir en aide et pourquoi des lieux comme l’accueil des Lilas, à Langon, sont devenus des points d’ancrage essentiels en pleine canicule.

Le coup de loupe

Ça va, l’été c’est moins pire que l’hiver, non ? 

En réalité, non. L’été impose d’autres formes de précarité, tout aussi violentes. À Bordeaux, entre le 23 et le 30 juin 2025, les températures de l’après-midi ont atteint en moyenne 33,4 °C. Une chaleur suffocante, surtout lorsqu’on n’a ni toit ni endroit frais où se réfugier.

Dans de nombreuses villes de Nouvelle-Aquitaine, cette chaleur est amplifiée par un environnement urbain peu accueillant. À La Rochelle, seuls 3 % du territoire sont des espaces verts ; à Pau et Bayonne, à peine plus de 1 %. Dans ces villes très minérales, trouver un coin d’ombre devient un vrai défi pour celles et ceux qui vivent dehors.

À ces conditions s’ajoutent les contraintes du quotidien. Beaucoup de personnes sans-abri portent plusieurs couches de vêtements pour protéger leurs affaires, faute de lieu sécurisé. Une nécessité qui rend la canicule encore plus pénible. Et quand les fontaines publiques sont fermées en raison de la sécheresse, même s’hydrater devient difficile.

Par ailleurs, un autre phénomène touche les personnes à la rue pendant l’été : certaines, hébergées temporairement durant l’hiver, sont remises à la rue dès le retour des beaux jours. Les dispositifs saisonniers ferment, sans solution de remplacement, alors même que les températures continuent de grimper.

Quelles sont les conséquences sur la santé ?

Un engrenage mortel se met en place. Sans accès régulier à l’eau, à l’ombre ou à des espaces frais, les personnes sans-abri peuvent basculer rapidement dans une spirale de déshydratation. Celle-ci peut survenir en quelques heures, parfois aggravée par la consommation d’alcool. 

Les premiers effets arrivent rapidement : maux de tête, fièvre, vertiges, troubles neurologiques… puis, dans certains cas, une perte de connaissance. Le corps s’affaiblit. Les plaies ne cicatrisent pas. Les infections cutanées s’installent. Et si la personne souffre déjà d’une maladie chronique, tout se complique. Le manque de sommeil vient s’ajouter à tout ça. Quand les nuits sont trop chaudes, le corps ne récupère pas. La fatigue physique et mentale s’installe, et avec elle, un cercle vicieux : plus on est épuisé, moins on arrive à demander de l’aide, à marcher, à chercher un soin, un repas, un abri.

On estime qu’en France, près d’un tiers des décès de personnes sans-abri ont lieu en été. L’espérance de vie, elle, dépasse rarement les 50 ans soit 30 ans de moins que la moyenne nationale. Le réchauffement climatique rend ces situations encore plus critiques. Chaque vague de chaleur expose un peu plus les corps déjà affaiblis, avec des conséquences plus rapides et plus graves.

Que font les pouvoirs publics pour protéger les sans-abris pendant les vagues de chaleur ?

De façon efficace, pas grand-chose. Certes, les pouvoirs publics activent chaque été un plan canicule : ouverture de lieux frais, distribution d’eau, sensibilisation. À Bordeaux, cela passe par des fontaines, des gymnases climatisés, des maraudes ponctuellement renforcées.

Mais ce plan ne prévoit rien de structuré pour les personnes sans-abri. Contrairement à l’hiver, il n’existe pas de dispositif national qui impose l’ouverture de places supplémentaires ou le maintien de l’aide sociale. En juillet 2023, près de 6 000 personnes sont restées sans solution au 115, alors que les associations, elles aussi, tournent au ralenti, faute de bénévoles.

Les réponses restent donc locales, temporaires et surtout inégales. Elles soulagent à court terme, mais laissent intactes les causes profondes : absence de logement, isolement, fatigue chronique. Pour les sans-abris, l’été reste une saison à haut risque, sans vraie protection.

Le sachiez-tu ?

C’est le nombre de sans-abris décédés en France l’été dernier selon le décompte du collectif Les Morts de la rue. Ce chiffre reste non exhaustif : en raison de l’invisibilité sociale et de la marginalisation des personnes concernées, un recensement précis demeure impossible.

C’est arrivé près de chez nous

Dans le Sud-Gironde, une halte de jour pour protéger les sans-abris de la chaleur

En pleine campagne, les personnes sans-abri restent souvent invisibles, cachées dans les bois ou les parcs. Mais face aux vagues de chaleur de plus en plus longues, cet isolement devient un danger : nulle part où se laver, se rafraîchir, ni même s’abriter un moment. À Langon, dans le Sud-Gironde, l’accueil de jour Les Lilas tente de combler ce vide.

Ces dernières semaines, la chaleur s’est bien fait sentir par les bénéficiaires : « En ce moment, les gens restent plus longtemps chez nous pour profiter de la fraîcheur. Ils partent le matin, puis reviennent l’après-midi », constate Elsa Maillot, coordinatrice de l’association.

Dans ce petit local, la fraîcheur est précieuse. Une petite climatisation tourne en continu, et surtout, une douche est accessible librement. « C’est au niveau de l’hygiène qu’il y a de gros besoins. On a fait des travaux pour pouvoir l’installer, et on se rend vraiment compte de son utilité dans ces moments-là », souligne Elsa Maillot. Quand il fait très chaud, la douche devient un espace de soulagement autant que de dignité.

Une structure unique en Sud-Gironde

Fondée en 2020, l’association Les Lilas a ouvert son accueil de jour en 2022 à Langon. Le constat était simple : aucune autre structure d’accueil ou d’hébergement n’existait pour les personnes à la rue dans le secteur. « À l’origine, on voulait créer une structure avec hébergement, mais ce n’était pas dans la ligne de l’État. On a donc commencé par un accueil de jour », explique Elsa Maillot, également cofondatrice.

Ouvert quatre jours par semaine, de 9 h à 16 h, le lieu propose chaque midi un repas partagé, cuisiné avec les bénévoles, les stagiaires et les personnes accueillies. Depuis février, la fréquentation a nettement augmenté. « Le midi on a une capacité de 18 places, on était à 14 en février, maintenant on dépasse les jauges, on est plus 19, 20 », indique Éloïse Marten, éducatrice spécialisée auprès de l’association. « On dépasse la capacité d’accueil régulièrement. »

Au-delà des chiffres, la chaleur transforme les habitudes. « Ce n’est pas forcément une mauvaise chose qu’ils restent plus longtemps », remarque la coordinatrice Elsa Maillot. « Cela permet de créer des moments de sociabilité, de ne pas venir uniquement pour le repas. » L’après-midi, quand la rue devient étouffante, les jeux de société, les discussions ou les démarches administratives se partagent dans un cadre plus apaisé. « Ça change leur rapport à l’accueil », dit-elle

L’État absent, les associations au front

Contrairement aux idées reçues, la campagne n’est pas toujours plus clémente. « C’est vrai, ici, les gens peuvent parfois se réfugier dans des parcs ou des bois. Il y a un peu plus d’ombre qu’en ville. Mais ce sont des lieux d’errance, pas de repos réel. Ils n’ont pas de douche, pas d’endroit pour se poser dignement », note Éloïse Marten. Avant l’ouverture des Lilas, ces personnes vivaient hors de tout regard. « Elles dormaient dehors, dans les vignes, dans la forêt. Ici, elles sont devenues visibles. Et ça dérange », poursuit-elle. L’installation du centre a suscité des réticences : pétitions, plaintes de commerçants, appels à la police municipale.

L’accueil reste ouvert tout l’été, à l’exception de deux semaines en août. « On aimerait faire plus, mais on n’a ni les moyens humains ni les moyens financiers », confie Elsa. Pendant cette fermeture, aucune solution alternative n’est proposée par les pouvoirs publics. Et les besoins ne cessent de croître. « On est contacté par des structures de Villeneuve et d’autres communes éloignées. Ça montre que la demande dépasse largement notre périmètre. »

Problème : l’association ne dispose d’aucun financement pérenne. « On fonctionne uniquement grâce à des appels à projets, des subventions ponctuelles, des dons. Là, on a une chance : une autre association nous finance trois mois de fonctionnement. Mais après, c’est l’incertitude. » Face à cela, les institutions restent peu réactives. « L’État fait la sourde oreille. J’ai demandé un rendez-vous, je n’ai pas de réponse. Le département essaie de nous aider, mais il a peu de moyens. »

Pour aller plus loin

🤝 Comment aider les personnes sans-abri quand il fait chaud ? Claire Duizabo, responsable communauté de l’association Entourage explique en vidéo les petits gestes qui peuvent leur venir en aide.

🆘 Précarité et climat : le cri d’alarme de la Croix-Rouge. Canicules meurtrières, disparition des bains-douches, logements insalubres, Reporterre met en lumière comment le dérèglement climatique frappe d’abord les plus précaires.

💤 « Si je dors dehors, je vais mourir » : de plus en plus de personnes âgées de 75, 80 ans ou plus se retrouvent sans domicile fixe. France 3 Bordeaux est allé à la rencontre des personnes âgées sans domicile fixe logées dans le centre d’hébergement d’urgence Simone Nailles.

ℹ️ À Paris, des psys au chevet de sans-abri en détresse psychique. Sciences et Avenir s’est penché sur le travail discret mais essentiel des équipes mobiles de psychiatrie qui interviennent directement dans la rue, là où l’accès aux soins est le plus difficile.

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