Aujourd’hui, on parle de Bande dessinée en Nouvelle-Aquitaine et de la manière dont les acteurs locaux la réinventent.
Ces derniers mois, le festival historique d’Angoulême, le FIBD, a largement fait parler de lui avec des polémiques dénonçant, entre autres, des violences sexuelles ainsi qu’un management toxique et opaque en interne. Un climat lourd qui a finalement conduit à l’annulation de l’édition 2026. Pas de festival de BD cette année alors ?
Mais derrière ce tumulte, une autre réalité existe. En Nouvelle-Aquitaine, la bande dessinée n’a jamais cessé d’avancer. Elle se transforme, s’expérimente et se renouvelle. À Angoulême, les écoles se multiplient, les structures culturelles innovent et les maisons d’édition indépendantes prospèrent.

Et pendant que le grand festival baisse les armes pour un temps, d’autres scènes prennent le relais. Le festival de microédition Future Off met par exemple en lumière des façons plus innovantes, originales et intimistes de créer.
Dans cette newsletter, vous découvrirez comment le 9ᵉ art s’est enraciné en Nouvelle-Aquitaine, pourquoi Angoulême reste son cœur battant et comment le secteur, malgré des conditions de travail complexes, continue de se réinventer.
Cette newsletter a été envoyée à nos inscrit·es le 2 décembre 2025.
Le coup de loupe
Que représente la BD en Nouvelle-Aquitaine?
La bande dessinée n’est plus un art de niche. En France, pas moins de 75 millions d’albums ont été vendus en 2024, représentant un chiffre d’affaires de 837 millions d’euros, selon les dernières données de l’institut NielsenIQ-GfK. Et même si les ventes reculent depuis le pic post-Covid de 2021, elles affichent tout de même une hausse de 39 % en volume entre 2019 et 2024. Autant dire que le 9ᵉ art pèse lourd dans le monde de l’édition.
Et la Nouvelle-Aquitaine n’est pas en reste concernant ce domaine ! Rien qu’à Angoulême, bastion historique de la bande dessinée, « pas moins de 1 500 à 2 000 personnes travaillent dans ce secteur », affirmait Alexandre Maubaret, responsable de l’établissement d’Angoulême de l’école d’art privée Émile Cohl, dans Junk Page.
13% des auteurs, illustrateurs et scénaristes français vivent en Nouvelle-Aquitaine.
Sur le terrain, des maisons indépendantes comme Biscoto à Angoulême (journal indépendant, féministe et antiraciste pour les enfants), Le Lézard Noir à Poitiers (maison d’édition qui navigue entre le romantisme noir, avant-garde et japonisme décadent) ou encore des structures associatives font vivre une BD foisonnante, de la microédition au roman graphique reconnu.
Pourquoi la BD s’est-elle enracinée en Nouvelle-Aquitaine plus qu’ailleurs?
Tout commence le 25janvier 1974, quand une poignée de passionnés lance à Angoulême le premier festival de bande dessinée. Leur ambition est claire : montrer, avec le soutien de grandes signatures comme Brétécher, Franquin ou Gotlib, que la BD dépasse le simple divertissement pour la jeunesse et mérite toute sa place dans la culture. Cinquante ans plus tard, leur pari est gagné : le 9ᵉ Art est devenu un poids lourd de l’édition française.
Mais Angoulême n’est pas seulement un lieu de festival. La ville a structuré un écosystème unique. On y retrouve, entre autres, la Cité internationale de la BD et de l’image ; le pôle Magelis créé en 1997 pour soutenir le rayonnement de la filière image au sens large (bande dessinée, jeu vidéo, animation…) ; ainsi que des studios d’animation. Aujourd’hui, 13% des auteurs, illustrateurs et scénaristes français vivent en Nouvelle-Aquitaine selon les chiffres de la Région.

Plus qu’un lieu bouillonnant pour les professionnels de la bande dessinée, la Nouvelle-Aquitaine attire aussi celles et ceux qui souhaitent s’y former. À Angoulême, l’EESI propose un doctorat de création en BD et la HumanAcademy un cursus manga. À Bordeaux, l’Université Bordeaux Montaigne s’inscrit dans ce même mouvement en proposant une formation « Bande dessinée : édition, théorie et critique », un cursus unique en France qui articule analyse, histoire du 9ᵉ art et pratiques éditoriales, prolongeant ainsi, depuis 2020, l’élan régional impulsé par la création du réseau3RBD dédié à la recherche sur la bande dessinée.
Ainsi, entre festivals, écoles et structures de soutien, la Nouvelle-Aquitaine n’est plus seulement un lieu de passage pour la BD : elle en est devenue le foyer et le laboratoire.
Et les auteur·ices de BD dans tout ça?
Derrière ce tableau plutôt optimiste se cache toutefois une réalité plus rude : celle des auteurs et autrices. Comme l’explique le témoignage d’un auteur à ActuaLitté, « même un album vendu à 150 000 exemplaires » ne garantit ni stabilité ni sérénité. Publier revient souvent à « jouer à la loterie de l’édition », en espérant que « cette fois-ci, ça se vendra » et permettra de souffler un peu. La passion ne suffit plus face à ce système ou la moindre pause, maladie ou congé parental met en péril l’équilibre financier, faute de véritable filet social.
En 2020, le rapport Racine alertait déjà sur l’effondrement des conditions de vie des artistes auteurs et formulait 23 propositions pour y remédier. Quatre ans plus tard, Télérama constatait que pratiquement aucune n’avait été mise en œuvre, tandis que la situation s’est encore détériorée avec la crise sanitaire et l’arrivée de l’IA. L’Union européenne elle-même, en 2023, décrit ces professions comme enfermées dans des « modèles de travail atypiques » et des « revenus irréguliers », poussant les organisations à lancer l’« Opération Parapluie » pour réclamer enfin un statut protecteur.
En 2025, une petite avancée a toutefois marqué les esprits : longtemps réalisés bénévolement, les dédicaces en festival seront officiellement rémunérées 255 € brut par jour, grâce à un accord entre la Sofia, le CNL, le SNE et le ministère de la Culture. Une victoire symbolique mais qui ne change pas le fond. L’ultra-précarité persiste dans un secteur miné par la surproduction et des revenus impossibles à anticiper.
Le sachiez-tu ?

200, c’est le nombre d’auteurs et d’autrices de BD implanté·es en région Nouvelle-Aquitaine.
C’est arrivé près de chez nous
Future Off: quand la microédition prend le pouvoir
Ce n’est pas parce que l’édition 2026 du Festival international de la bande dessinée (FIBD) est annulée qu’Angoulême va s’éteindre. Bien au contraire ! Après des polémiques liées à des ingérences administratives, une gestion brutale des salariés et des affaires de sexisme, le festival baisse les armes face à des auteurs plus unis que jamais. Car en parallèle, une autre scène s’affirme depuis déjà plusieurs années. Elle est plus jeune, plus indépendante et plus politique. Elle est incarnée par le festival de microédition Future Off.
Né en 2023, héritier du Spin Off, le festival prend cette année une dimension nouvelle. Face aux nombreuses turbulences, ce marché alternatif est devenu de facto politique. Plutôt que d’annuler l’événement, les organisateurs ont choisi de proposer des tables rondes et des talks où les acteurs et actrices de cette révolte pourront prendre la parole et « continuer à battre le pavé », explique Dimitri Tsekenis, membre de l’organisation.
Un festival de BD loin des codes traditionnels
Mais outre ces rencontres, le cœur du festival reste la mise en avant de la microédition. « Par essence, la microédition, ce sont des livres édités à peu d’exemplaires, donc dans une économie du livre qui n’est pas classique », explique Dimitri. Concrètement, lorsqu’on parle de microédition, on parle de tirages allant de 10 à 500 exemplaires, contrairement à l’édition traditionnelle qui varie généralement entre 1 500 à 50 000 tirages.

Pourquoi un livre se retrouve-t-il dans le circuit de la microédition plutôt que dans le circuit général ? Eh bien soit parce qu’il s’agit d’une production artistique émergente ou étudiante, et que c’est alors la façon la plus simple de publier un travail : à moindre coût, de façon artisanale et à très petite échelle… Soit parce qu’il s’agit d’un choix artistique et politique visant à se dresser face à un système éditorial français jugé par certains trop codifié. En effet, la microédition a pour objectif de diffuser des œuvres artistiques expérimentales et intimistes que celles que l’on retrouve dans le circuit classique.
Ainsi, même si elle représente pour certains la seule possibilité de partager leur art et pour d’autres un moyen de s’exprimer plus librement, elle demeure quand même très précaire, et « ne représente pas une économie qui permet de se faire beaucoup de sous » confie Dimitri.
Par ailleurs, si nous avons parlons ici de livre, la microédition concerne tout ce qui peut se publier : photo, graphisme, poésie ou dessin…
Une programmation hétéroclite
Ainsi, le festival Future Off propose pendant trois jours, du 29 janvier au 1er février, de découvrir tout type de microédition. L’association, composée d’une quinzaine d’auteurs et d’étudiants, sélectionne ses exposants avec soin et veille à maintenir un équilibre entre eux. Des quotas sont fixés, notamment pour la production locale, les étudiants ou les artistes internationaux. Sont accueillis aussi bien les artistes émergents et les primofestivaliers que des maisons d’édition tirant à 200 ou 300 exemplaires.
Et même si l’annulation du FIBD réduira forcément la fréquentation, les organisateurs comptent accueillir une soixantaine d’artistes. Exceptionnellement, les stands seront gratuits — ils coûtaient 35 € les trois jours les années précédentes — et l’entrée restera gratuite pour les festivaliers.

Ici, qu’on le veuille ou non, l’édition est engagée. « L’art c’est politique et même faire de l’art non politique, c’est politique », affirme Dimitri. Finalement, ce festival permet aussi de mettre en lumière les préoccupations sociales de la très jeune génération d’artistes.
Quoi qu’il en soit, Angoulême ne sera pas vide en janvier. Institutions, commerces et associations savent tous que quelque chose doit avoir lieu.
Pour aller plus loin
📼 Dans cette vidéo de L’Humanité, Laurent Mouloud et Clara Martinot font le point sur la situation du FIBD. Car malgré les démentis de la société du 9ᵉ Art+, il semble difficile que l’événement international puisse se tenir en 2026 sans la participation des auteurs et des éditeurs.
🏆 L’année passée, le FIBD a décerné son grand prix 2025 à Anouck Ricard. Dans « Son livre », elle donne la parole à deux jeunes autrices, Emilie Gleason et Salomé Lahoche, qui décrivent leur manière de travailler.
🗣️ Une tribune collective lancée par des autrices, créatrices et professionnel·le·s de la bande dessinée vient secouer le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême (FIBD).