Ils arrivent seuls, parfois à 12 ans, depuis la Guinée, le Soudan ou l’Ukraine. L’État les protège — en théorie — jusqu’à leur majorité. Mais devenir majeur en France sans papiers ni famille, c’est souvent passer d’une protection fragile à une précarité absolue. En Gironde, on essaie de faire autrement.
Aujourd’hui on parle des mineurs non accompagnés (MNA) et des moyens de les protéger.
En février 2026, le Comité des droits de l’enfant des Nations unies a condamné la France pour ses pratiques concernant l’accueil des mineurs non accompagnés. Depuis 2023, c’est la troisième fois que la France est épinglée pour ses méthodes de prise en charge et de détermination de l’âge de ces jeunes en exil.
Arrivés seuls en France, ces jeunes mineurs étrangers sont pris en charge par les départements au titre de la protection de l’enfance. Mais cette protection a une limite : la majorité. Sauf en Gironde !
Dans cette newsletter, on décrypte le statut et le parcours de MNA, ce que les départements de Nouvelle-Aquitaine mettent en place pour les accueillir et on découvre une association bordelaise qui œuvre pour l’insertion des MNA.
Cette newsletter a été envoyée à nos inscrit·es le 13 mai 2026.

Le coup de loupe
C’est quoi un MNA ?
Un mineur non accompagné (MNA) est un enfant étranger de moins de 18 ans arrivé seul en France et sans représentant légal. Mais cette définition recouvre des réalités très différentes : certains ont fui un pays en guerre, d’autres ont été envoyés par leur famille pour tenter de trouver une vie meilleure en Europe. Derrière ce statut administratif se cachent des trajectoires migratoires souvent longues, épuisantes, parfois marquées par de graves violences.
La Guinée, le Mali et la Côte d’Ivoire représentent presque 60 % des jeunes pris en charge en 2024. Même si les pays d’Afrique de l’Ouest sont les plus représentés, les profils des mineurs non accompagnés évoluent.
Les démarches de régularisation ne sont possibles qu’à partir de 18 ans…
« Depuis quelques années, de plus en plus de MNA viennent de pays en guerre comme le Soudan, le Tchad ou l’Ukraine », explique Sylvie Dufeu, directrice de l’association R’d’accueil à Bordeaux. Ces jeunes-là peuvent bénéficier du droit d’asile, une protection accordée lorsque le retour au pays expose à un danger imminent. « Ce sont en majorité des garçons », ajoute-t-elle, de plus en plus jeunes. « Parfois, on prend en charge des mineurs de 12 ou 13 ans. »
Qui prend en charge les mineurs non accompagnés lorsqu’ils arrivent en France ?
Dès qu’un jeune se déclare mineur et isolé, il doit être mis à l’abri par le Conseil départemental. C’est une obligation au titre de la protection de l’enfance. La première étape est d’évaluer son âge. En Gironde, cette évaluation est conduite par le CDEF (Centre Départemental de l’Enfance et de la Famille). Si la minorité est reconnue par le juge, le jeune est alors confié à l’aide sociale à l’enfance (ASE). Ce sont les départements qui financent et organisent l’accueil quotidien des mineurs non accompagnés.
Important à savoir : un mineur pris en charge par la protection de l’enfance ne peut pas être renvoyé dans son pays d’origine. Il ne peut pas non plus faire l’objet d’une OQTF (obligation de quitter le territoire français) avant ses 18 ans.

En Gironde, le département a fait le choix d’accompagner les jeunes jusqu’à 21 ans via le contrat jeune majeur (APJM). « En Charente-Maritime, l’accompagnement s’arrête à leurs 18 ans. Et après ? Il n’y a plus rien », souligne Sylvie Dufeu. « En Gironde, il y a une vraie volonté politique d’insérer ces jeunes. Quand un jeune arrive à 15 ou 16 ans, et qu’on l’a accompagné pendant plusieurs années dans sa formation, dans son insertion… Ça n’aurait aucun d’arrêter du jour au lendemain », insiste-t-elle. Sans oublier que les démarches de régularisation ne sont possibles qu’à partir de 18 ans…
Il y a beaucoup de mineurs non accompagnés en Nouvelle-Aquitaine ?
En 2024, 344 mineurs non accompagnés ont été confiés à la Gironde par décision judiciaire. En effet, chaque département a une clé de répartition par laquelle le ministère de la Justice oriente les jeunes MNA vers les départements disposant de places.
C’est ce que l’on appelle la « péréquation ». Littéralement, la péréquation consiste à égaliser les situations : elle doit atténuer les disparités de ressources entre collectivités territoriales. C’est-à-dire qu’un mineur arrivant depuis la Provence pourra être dirigé vers une structure bordelaise si le ministère de la Justice estime qu’il y a davantage de places disponibles.

La Gironde est ainsi le sixième département de France à recevoir le plus de mineurs non accompagnés — et le premier point d’accueil de la région Nouvelle-Aquitaine. Cette concentration s’explique par plusieurs facteurs : l’attractivité économique de la métropole bordelaise, son bassin d’emploi et les infrastructures d’accueil déjà en place. Sa clé de répartition est donc élevée, à l’instar de celle du Nord ou du Rhône.
Le sachiez-tu ?

C’est ce qu’a investi le département de la Gironde en 2020 pour la prise en charge des mineurs non accompagnés (hébergement, accompagnement éducatif et suivi social compris.)
C’est arrivé près de chez nous
MNA en Gironde : arrivé·es seul·es, accompagné·es jusqu’au bout
Sylvie Dufeu dirige R’d’accueil depuis ses débuts en 2016. Cette structure de protection de l’enfance prend en charge l’accompagnement des mineurs isolés — étrangers ou non. 80 jeunes, dont une majorité de mineurs non accompagnés, sont répartis dans cinq structures à Bordeaux.
Au fil des ans, Sylvie Dufeu observe les profils des MNA changer, leurs pays d’origine évoluer et leur âge diminuer. Elle a appris à découvrir les profils et à s’adapter à chacun. Tous n’ont pas vécu la même chose avant d’arriver à R’d’accueil.

« Les filles ont un parcours beaucoup plus cabossé que les garçons. Elles sont rarement envoyées ici par quelqu’un : elles fuient. » Ce constat recouvre des réalités brutales : des adolescentes passées par des réseaux de prostitution, des viols et des violences en répétition. « Elles ont vécu des choses tellement traumatiques pendant leur parcours. »
Les garçons, eux, sont souvent envoyés par leur famille, chargés d’une mission implicite : ils doivent de l’argent, à des passeurs ou à des proches qui ont financé le voyage. « Il ne faut pas être dupe. Tous ces gamins sont arrivés par des processus où ils doivent de l’argent, d’une manière ou d’une autre. Et où ils ont pu subir de nombreuses violences. »
« La priorité, c’est qu’ils se stabilisent »
À leur arrivée, les jeunes passent par la Maison Emmanuelle Ajon, le service de première intention de R’d’accueil. Pendant trois à six mois, les équipes évaluent leur niveau scolaire, leur état de santé, leurs besoins psychologiques… Dans le mois qui suit l’arrivée, chaque jeune passe un check-up complet. Tous peuvent être suivis par les psychologues ou la psychiatre de la structure, car la santé mentale est devenue un enjeu central. « On voit des adolescents avec des traumatismes extrêmement lourds », explique Sylvie Dufeu. « Certains ont vu mourir des proches. D’autres portent depuis des années des violences subies en chemin. La priorité, c’est d’abord qu’ils se stabilisent, qu’ils retrouvent des repères. »
La structure travaille aussi, depuis peu, avec les familles restées au pays d’origine des jeunes, même quand elles se trouvent à des milliers de kilomètres. « On leur explique : votre fils est arrivé chez nous, il est protégé au minimum jusqu’à ses 21 ans, voilà comment ça se passe. » Les jeunes décompressent et se libèrent un peu de la pression familiale. L’objectif : qu’ils puissent avancer.
« Quand un dossier risque d’être refusé, on continue quand même »
Et la régularisation dans tout ça ? Les papiers, bien sûr que tout le monde y pense. Mais à R’d’accueil, ce n’est pas la priorité. « D’abord, il faut que les jeunes apprennent le français, qu’ils trouvent une formation, qu’ils s’insèrent socialement… », insiste Sylvie Dufeu. La plupart sont orientés vers des CAP ou des formations professionnelles courtes. Beaucoup veulent travailler vite, gagner de l’argent, et aider leurs proches restés au pays.
Tous n’obtiendront pas de titre de séjour. Certains reçoivent même une OQTF. Dans ces cas-là, R’d’accueil continue d’accompagner les recours, qui prennent parfois plus d’un an. « Quand on sait qu’un dossier risque d’être refusé, on continue malgré tout à travailler l’insertion au maximum », précise la directrice. « Parce qu’on sait que ces jeunes vont devoir se débrouiller ensuite, parfois sans papiers. » Certains font alors le choix de partir ailleurs, de changer de département, ou de pays. L’Allemagne, où il est plus facile de travailler sans papiers, est souvent citée.

Pour ceux qui restent, la sortie du dispositif ressemble à celle de beaucoup d’autres jeunes précaires. Trouver un travail, un logement dans un marché saturé, tenir sans filet. « Ils n’ont pas de passe-droit », insiste Sylvie Dufeu. « Pour le logement, ils galèrent comme tout le monde. Parfois encore plus. » Colocations, hébergements temporaires, débrouille… C’est la vraie vie qui commence. Malgré ces difficultés, certains gardent un lien avec l’association.
« Je croise parfois d’anciens jeunes des structures dans Bordeaux et forcément, ça me fait toujours plaisir. »
Pour aller plus loin
⛺ Mineurs isolés, France Culture. Un épisode du podcast Les Pieds sur terre consacré aux jeunes MNA vivant sous des tentes à Ivry-sur-Seine, en attendant d’être reconnus comme mineurs par l’administration française.
🏠 À la maison, minisérie documentaire de Médecins sans Frontières, disponible gratuitement en ligne. Quatre jeunes mineurs non accompagnés racontent leur quotidien en France et les difficultés pour faire reconnaître leur minorité par l’administration.
👵 Dans les Deux-Sèvres, une cohabitation entre mineurs non accompagnés et personnes âgées, Le Monde. Un reportage qui montre une autre facette des MNA : leur intégration à travers une expérience de colocation avec des seniors, loin des discours politiques habituels.