Aujourd’hui, on se demande s’il y a trop de touristes en Nouvelle-Aquitaine.
Cette newsletter a été envoyée à nos inscrit·es le 15 juillet 2025.
Vous fuyez Arcachon en juillet, refusez le rosé à 8 € au Cap Ferret et dégainez le mot « surtourisme » dès que la plage dépasse les dix serviettes ? C’est normal : c’est l’été.
Et ici, en Nouvelle-Aquitaine, l’été, c’est du sérieux. De Bordeaux à l’île de Ré, en passant par Saint-Émilion, le Futuroscope ou Biarritz, la région attire. Première destination touristique de France, elle a enregistré près de 47 millions de nuitées dans ses hébergements collectifs entre avril et septembre 2024. Mais est-ce qu’il faut s’en réjouir ?
Dans cette newsletter, on vous raconte comment le tourisme bouscule les équilibres locaux en Nouvelle-Aquitaine, pourquoi son modèle économique est de plus en plus critiqué, et comment, avec L’Alternative Urbaine, des balades de proximité offrent une autre manière de redécouvrir la ville.
Le coup de loupe
C’est quoi le problème avec le tourisme ?
Ce n’est pas le tourisme en soi qui dérange. Ce sont ses effets concrets, sur le terrain : sociaux, économiques, écologiques. À Arcachon, par exemple, la population est multipliée par six chaque été. Cette affluence saisonnière redessine les équilibres locaux et réoriente le territoire autour des attentes touristiques.

C’est particulièrement le cas dans les lieux prisés par les personnes aisées. Comme Saint-Jean-de-Luz, où les catégories socioprofessionnelles supérieures (CSP+) représentent environ 32 % des vacanciers, contre 25 % en moyenne ailleurs dans le Pays basque. Cette surreprésentation alimente une montée en gamme du tourisme et accélère un processus de gentrification : les commerces se transforment, les usages évoluent, le tissu social se redessine.
Avec cette montée en gamme vient aussi une pression croissante sur le logement. Entre 2016 et 2020, à Saint-Jean-de-Luz, le nombre de meublés touristiques a bondi de 130 %. De nombreux logements sont désormais loués à prix fort pour quelques semaines seulement… puis laissés vides le reste du temps.
D’autres formes de pression apparaissent, cette fois sur l’environnement. Certains lieux très fréquentés en saison ont du mal à absorber l’intensité des usages. C’est le cas de la Dune du Pilat. Déjà fragilisée par les incendies de 2022, elle montre des signes d’érosion accélérée : piétinement des zones sensibles, recul de la végétation, sentiers qui s’élargissent, infrastructures mises à rude épreuve… Ce type d’impact local reflète une dynamique plus large : à l’échelle mondiale, le tourisme représente près de 9 % des émissions de gaz à effet de serre, dont 70 % liées aux transports.
« Oui mais on ne peut pas tous partir en février au fin fond de la Creuse ! »
C’est vrai ! Tout le monde n’a pas les moyens de s’offrir une semaine hors saison ou un gîte isolé. Et c’est là que le débat sur le tourisme devient sensible : il touche à un droit populaire, conquis de haute lutte, mais encore inégalement partagé. Chaque été, plus de 4 néo-Aquitains sur 10 ne partent pas. Et ceux qui le peuvent vont là où c’est possible, où l’accueil est bien rodé.

La façade atlantique, par exemple, a été pensée pour ça. Dès les Trente Glorieuses, on y a construit pour accueillir massivement. Des campings, des résidences, des trains… Ces territoires sont faits pour être pleins. Le problème, c’est quand l’équilibre casse : logements inaccessibles, nature fragilisée, ou vie locale tournée vers les seuls vacanciers.
Mais ce « trop », même les géographes ont du mal à le fixer. Et c’est là que les jugements dérapent. Comme le rappelle le géographe Rémy Knafou, le mot « surtourisme » est souvent brandi sans nuance, au risque de masquer un réel mépris social : celle de voir arriver des publics populaires là où dominaient jadis des pratiques plus élitistes. C’est le vieux syndrome du « c’était mieux avant » que Victor Hugo formulait déjà en 1843, redoutant que Biarritz, « agreste et honnête », devienne « pudique et rapace ». Un air de déjà-vu et un rappel utile : la démocratisation des vacances n’a jamais fait l’unanimité !
Et puis le tourisme, ça aide aussi les territoires, non ?
Oui, bien sûr. Le tourisme, c’est de l’activité, des emplois, des recettes fiscales. En Nouvelle-Aquitaine, il représente 9 % du PIB régional et fait vivre environ 140 000 personnes. Dans certaines communes où l’agriculture ou l’industrie ont reculé, il soutient encore des commerces, des services, des restaurants. Et parfois, il permet aussi de financer des aménagements ou de désenclaver des territoires.
Mais cette prospérité n’est pas neutre. D’abord parce qu’elle n’est pas partagée équitablement. Les emplois créés sont souvent saisonniers, précaires, mal rémunérés. Et beaucoup de recettes repartent ailleurs : vers des centrales de réservation, des plateformes numériques, ou des investisseurs qui n’ont rien de local. En somme une partie de l’argent capté par le tourisme ne profite pas au territoire.

Aussi, ces retombées économiques s’accompagnent d’un coût social. Certaines communes, devenues très touristiques, en viennent à dépendre d’un modèle fragile. La crise du Covid a été un électrochoc : quand les visiteurs disparaissent, tout s’effondre. Restaurants fermés, guides sans revenus, municipalités privées de recettes. Ce moment a révélé un déséquilibre structurel, mais il a aussi montré qu’un autre tourisme est possible : plus proche, plus accessible. Penser le tourisme, c’est aussi l’imaginer pour un public local, à l’échelle d’un quartier, d’une ville, d’un trajet en TER !
Le sachiez-tu ?

C’est ce que représentent, à eux seuls, la Charente-Maritime, la Gironde, les Landes et les Pyrénées-Atlantiques dans l’accueil des touristes en été en Nouvelle-Aquitaine.
C’est arrivé près de chez nous
L’Alternative Urbaine : Bordeaux et ses environs racontés par ses habitants
Et si on visitait Bordeaux à hauteur d’habitant ? C’est le pari de L’Alternative Urbaine, une association qui propose plusieurs fois par semaine des balades traversant des quartiers populaires, animées par des personnes en parcours d’insertion. Un projet à la croisée du tourisme de proximité, de la culture partagée et de la réinsertion sociale.

Depuis 2016, l’association explore une autre cartographie de Bordeaux et de sa métropole. Toutes les ballades passent par un quartier prioritaire de la politique de la ville (QPV), des territoires souvent mal connus, y compris des Bordelais eux-mêmes. « On veut que la ville soit racontée par celles et ceux qui la vivent vraiment », explique Denis Blanc, chargé de développement. « La plupart des promeneurs viennent de la métropole. Ils découvrent des lieux à quelques stations de tram, mais qui leur étaient jusque-là inconnus. »
Faire tomber les barrières invisibles
Celles et ceux qui animent les balades viennent d’horizons divers : primo-arrivants, bénéficiaires du RSA, personnes en situation de handicap ou en reconversion. Tous partagent un point commun : un regard intime sur la ville, façonné par leur propre histoire. Formé·es à la médiation, ils et elles deviennent éclaireur·es urbain·es.
À travers ces balades, ils racontent le territoire à leur manière, en mêlant anecdotes personnelles et histoire des lieux. Taha, journaliste libyen réfugié, propose une balade documentée à Saint-Michel et Floirac. Moni, venue du Bangladesh, fait découvrir la Benauge à travers des récits sur la couture. À Bacalan, Vincent, passionné d’agriculture urbaine, parle compost et jardins partagés.

Sur le terrain, les balades réservent des surprises. À Lormont, un ancien lavoir refait surface. À Sainte-Croix, on pousse la porte d’une chapelle néogothique du XIXe siècle, désacralisée mais classée monument historique, cachée dans les bâtiments du CROUS. Et parfois, c’est la parole d’un habitant qui transforme la promenade : « Au Grand Parc, un éclaireur urbain parlait de la rénovation des tours G, H et I. Dans le groupe, une habitante de l’une des tours a proposé au groupe de venir visiter son appartement. La balade s’est poursuivie à l’intérieur », raconte Denis Blanc.
Une insertion par la transmission
Pour construire ces balades, l’association s’appuie sur un réseau de partenaires de terrain — centres sociaux, collectifs de quartier, associations locales comme La Cabane à Projets ou Astrolabe, ainsi que des structures comme l’Espace textile à Cenon. L’objectif : ancrer les récits dans les réalités locales, faire le lien entre mémoire, savoir-faire et solidarité. En 2024, 117 balades ont été réalisées, dont 77 sur commande par des écoles, des associations ou des structures sociales.

Le parcours d’un·e éclaireur·e urbain·e dure un an. Il commence par deux mois de formation rémunérée (prise de parole, gestion du stress, structuration du récit), suivis d’une période d’animation de balades, accompagnée par ARE33, une structure d’insertion par l’activité économique. « Pour certains, ça redonne un cadre, une raison de se lever le matin. On travaille la confiance, l’estime de soi, le rapport au groupe », observe Denis Blanc. Depuis 2017, plus de 80 personnes ont été formées, et 6 sur 10 retrouvent ensuite un emploi ou une formation qualifiante — un résultat encourageant pour un projet d’insertion par la transmission.
Une ville plus accessible, un regard qui change
« Une des forces du projet, c’est de faire tomber les barrières psychologiques dans la ville », insiste Denis Blanc. Les chiffres témoignent de cet impact : 75 % des participants disent vouloir retourner dans le quartier après la balade, 35 % souhaitent y revenir plus souvent, et 18 % veulent y faire une activité culturelle ou associative. Des indicateurs qui montrent que l’objectif premier : changer le regard sur les quartiers populaires semble atteint.
Pour aller plus loin
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