Épisode 9
7 minutes de lecture
Mardi 3 décembre 2019
par Laurent Perpigna Iban
Laurent Perpigna Iban
Il travaille principalement sur la question des nations sans états, des luttes d'émancipation des peuples aux processus politiques en cours, des minorités, et des réfugiés. Il est souvent sur la route du proche et du moyen Orient pour son site Folklore du quotidien.

Rien ne laissait présager que l’onde de choc provoquée par l’offensive turque dans le nord de la Syrie puisse se propager jusqu’à Bordeaux. Et pourtant, ces derniers jours, trois familles kurdes installées en Gironde ont perdu un ou une des leurs, tombés sur zone. C’est le cas d’Ahmed, dont la fille de 22 ans a été tuée lors d’un bombardement turc sur la ville de Kobané, au début du mois de novembre. Pour notre série « A la croisée des destins », un journaliste de Revue Far Ouest – coïncidence, tout juste de retour de reportage en Syrie- l’a rencontré à Bordeaux.

La nuit est tombée sur la capitale girondine. Dans un bâtiment situé sur la rive droite bordelaise, ils sont encore quelques-uns à être suspendus aux nouvelles de Ronahi TV. La télévision syrienne, qui diffuse du contenu en kurde, fait écho des derniers événements dans le nord de la Syrie, entre bombardements turcs, combats au sol, et enterrements de membres des Forces Démocratiques Syriennes (FDS, à majorité kurde) tombés au front. Des scènes quotidiennes, depuis le 9 octobre dernier, date du début de l’opération « Source de paix » menée par la Turquie. L’objectif du Président turc, Recep Tayyip Erdoğan, est double : anéantir les forces kurdes qui administrent le nord de la Syrie depuis leur victoire face à l’Organisation État islamique (OEI), et renvoyer des centaines de milliers de réfugiés syriens installés en Turquie dans cette zone.

Nous sommes au centre démocratique Kurde de Bordeaux, un lieu convivial où se retrouve la diaspora établie en Gironde. Assis à côté d’un chauffage d’appoint, un homme d’une cinquantaine d’années reste silencieux. Parfois, son regard s’échappe. Visiblement affecté, il tend son smartphone. Une vidéo défile sur sa messagerie What’s App : on y voit une jeune fille, drapée de la tenue des forces des YPJ qui s’exprime avec aisance. Elle ressemble à toutes ces jeunes femmes, dont les images nous sont parvenues ces dernières années à la faveur de la guerre contre l’OEI. « Ne t’habille pas en noir. Mon âme va pour mon pays. Je sacrifie ma vie pour mon pays », chante-t-elle, face caméra.

Elle était fière de défendre tous les peuples qui vivent sur place, pas seulement les Kurdes

« C’est Rewan, ma fille. Elle est tombée en martyr à Kobané il y a quelques jours », assène Ahmed, les mains toujours serrées autour du téléphone. Comme s’il s’agrippait désespérément au souvenir de sa fille. La famille de Rewan n’était pas syrienne. Pourtant, c’est bien en Syrie que la jeune femme, originaire du sud-est de la Turquie, est tombée au cours d’un bombardement turc au début du mois de novembre 2019. « Elle avait rejoint les rangs des forces kurdes lors de la bataille de Kobané contre Daech, il y a 5 ans », explique Ahmed.

Kobané. Un nom qui a fait irruption dans nos vies en janvier 2015 : l’organisation État islamique n’en finissait plus de grappiller du territoire en Irak et en Syrie, de nombreux jeunes occidentaux partaient combattre aux côtés des djihadistes, les frères Kouachi venaient de décimer la rédaction de Charlie Hebdo… Et dans cette petite bourgade du nord de la Syrie, les Kurdes se battaient sans relâche pour ne pas abandonner à l’OEI cette ville stratégique, située à quelques encablures de la frontière turque. Une bataille féroce de plusieurs mois, souvent considérée comme la Stalingrad du Moyen-Orient, qui allait provoquer le début du déclin de l’OEI. À quel prix : 1400 morts du côté des forces kurdes. Rewan, à peine majeure à l’époque, était là-bas.

La vie impossible des Kurdes en Turquie

Alors, qu’est-ce qui a poussé la jeune femme à s’engager, comme des milliers d’autres jeunes kurdes, dans un conflit aussi sanglant ? Les mêmes qui ont poussé Ahmed à fuir la Turquie, et à s’installer à Bordeaux il y a un an et demi, vraisemblablement.

À l’heure d’aborder le quotidien d’une famille kurde en Turquie, Ahmed ne manque pas d’illustrations ni de souvenirs douloureux : « Dans les années 1990, rien qu’une cassette de musique kurde pouvait vous mener en prison. Parler kurde était interdit. À l’école, j’ai le souvenir qu’ils passaient l’hymne national turc plusieurs fois par semaine. Ils nous faisaient répéter : je suis Turc, je suis content d’être Turc, je suis intelligent. Nous avons subi une assimilation par la force. En grandissant, j’ai compris ce qui était juste, ce qui ne l’était pas. »

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Ahmed se recueille devant le portrait de Rewan, sa fille — Photo : Laurent Perpigna Iban

L’histoire des Kurdes, c’est celle d’un rêve millénaire jamais oublié. Dissous au sein de quatre États-nations après la chute de l’Empire ottoman (Turquie, Syrie, Irak, Iran) — et en dépit de la promesse d’État indépendant faite en 1920 lors du traité de Sèvres —, ils n’ont jamais cessé de revendiquer leur kurdicité. Aujourd’hui, c’est en Turquie que les Kurdes sont les plus nombreux : environ 18 millions de personnes, soit près de 28 % de la population totale.

Le quotidien des Kurdes de Turquie est marqué encore aujourd’hui par les conséquences d’un conflit sanglant (45 000 morts) entre l’armée turque et la guérilla marxiste du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, classé comme terroriste par les USA et l’UE). « À travers les époques, tous les soulèvements kurdes ont été réprimés. En Turquie, mais aussi en Iran ou en Irak, nous n’avons jamais abandonné nos combats, car ils sont justes et démocratiques », argumente Ahmed.

Ces années de conflit en Turquie ont accouché d’une guerre larvée qui se poursuit aujourd’hui : « En Turquie, tout ce qui se passe est sous le contrôle du Président turc Revep Tayyip Erdoğan. Toutes nos activités culturelles et politiques sont presque au point d’arrêt. Vous êtes membre où sympathisant d’un parti politique d’opposition, alors vous avez de grandes chances de finir derrière les barreaux. »

Retour à Kobané

Ahmed et sa femme ont neuf enfants. Le père de cette famille nombreuse présente Rewan comme « la fille la plus brillante de son école ». Mais aussi comme celle qui avait la plus forte construction politique : « Rewan était la plus claire de la famille sur ses convictions. Elle a participé à l’émancipation des filles, même dans notre lieu de vie. Elle a été une des premières filles du village à partir étudier à Diyarbakir. Les villageois n’en revenaient pas. »

Alors, quand l’Organisation État islamique, au plus fort de sa domination territoriale, attaque la ville de Kobané, Rewan décide de partir rejoindre les forces des YPJ, les unités de protection de la femme. Elle n’a même pas 18 ans. Une décision qui ne surprend pas ses parents, même si elle provoque des sentiments contradictoires : « Bien qu’elle habitait dans un village, ma fille comprenait les oppressions. Elle les vivait depuis sa naissance. Je pense que c’est cela qui l’a emmenée à rejoindre les forces kurdes. Comment nous avons accueilli la nouvelle ? Quel que soit le degré de militantisme d’une famille, ce genre de décision fait toujours mal au cœur. Cela nous a fait mal au cœur », poursuit Ahmed.

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À majorité Kurde, la ville de Diyarbakir est considérée comme la capitale des Kurdes de Turquie — Photo : Laurent Perpigna Iban

En Turquie, l’homme est sympathisant du parti HDP (Parti démocratique des peuples). Considérée comme prokurde par Ankara, cette force politique se trouve sous le feu de la répression depuis plusieurs années, une situation qui a empiré depuis le coup d’État avorté en juillet 2016 en Turquie.

Ahmed et sa famille sont contraints de se déplacer à plusieurs reprises, par peur de représailles : « La police me questionnait tout le temps sur mon implication politique au HDP, puis ils ont commencé à nous poser des questions sur Rewan. Nous devions être en mouvement tout le temps. Il y a encore quelques jours, le village a reçu une nouvelle fois la visite de la police. Ils étaient après nous. » Face à une vie qui n’en est plus une, Ahmed fait ses valises. Direction Bordeaux, où il a des contacts. Le reste de la famille reste dans la région de Diyarbakir, en attente de pouvoir rejoindre Ahmed.

Rewan, après la bataille de Kobané, avait rejoint une Tabour, une brigade mobile se déplaçant en fonction des besoins. Elle est affectée à la ville de Sérékaniyé en Syrie, qui va être une des premières à être pilonnée par l’armée turque. « Elle était fière de défendre tous les peuples qui vivent sur place, pas seulement les Kurdes », rapporte Ahmed.

La mort vient du ciel

Depuis son départ, les nouvelles de Rewan se font rares. Ahmed n’a jamais revu sa fille. Il rapporte ne l’avoir eu au téléphone qu’à trois reprises ces dernières années, dont une fois après un attentat de l’OEI qui avait frappé un meeting de HDP en 2016. « Elle était inquiète », se souvient-il, ému.

Le dernier appel de la jeune femme remonte à une semaine avant sa mort : c’est une communication en simultané entre Kobané — où la jeune femme venait de se positionner —, le sud-est de la Turquie, où vit sa mère, et Bordeaux. « Je lui ai dit que j’étais fier d’elle, et que je le resterai, quels que soient les événements. Elle m’a répondu que je devais être fier d’eux, c’est-à-dire de tous les combattants », rapporte Ahmed.

Des jeunes membres des Forces Démocratiques Syriennes, à peine plus âgés que Rewan, montent la garde dans la région de Dêrik, en Syrie, au mois d’octobre 2019.
Des jeunes membres des Forces Démocratiques Syriennes, à peine plus âgés que Rewan, montent la garde dans la région de Dêrik, en Syrie, au mois d’octobre 2019 — Photo : Laurent Perpigna Iban

Quelques jours plus tard, la nouvelle tombe : un bombardement turc a frappé un groupe de huit combattants kurdes. Trois sont blessés, cinq sont tués, dont Rewan. Le chagrin se répand comme une traînée de poudre, de Turquie jusqu’en France. D’autant que la situation familiale rend le travail de deuil extrêmement compliqué. Ahmed est seul à Bordeaux, loin de sa femme et de ses autres enfants. Les obsèques et l’enterrement se déroulent, comme c’est de rigueur, en Syrie, dans les cimetières dédiés aux martyrs. « Nous sommes effondrés. C’est très dur. Pour notre fille, mais aussi pour les autres. Chaque martyr est une blessure pour nous tous. Le drapeau qu’elle a soulevé restera, son âme restera sacrée pour nous et pour notre peuple. Sa vie n’a pas été prise pour rien », rapporte-t-il, les mains tremblantes. « Kobané aura été sa première, et sa dernière bataille. »

Ahmed essaye de soutenir au mieux le reste de sa famille. « À distance, c’est très difficile. Mais on ne peut pas baisser les bras, ce serait trahir notre peuple. » Du côté du centre démocratique Kurde, un hommage est organisé. Pour Ahmed, ainsi que pour les deux autres familles bordelaises, également endeuillées ces dernières semaines. « Les soutenir, c’est la moindre des choses que nous pouvons faire », commente Badia Hassan, porte-voix de la communauté.

Alors, les commémorations des attaques du 13 novembre en France laissent un goût amer aux Kurdes de Bordeaux : pendant que l’on assiste à un retour en force et à une réorganisation de l’Organisation État islamique en Syrie, particulièrement depuis le début de l’opération turque, Ahmed regrette que « le monde entier ferme les yeux sur ce qu’il passe là-bas ». « D’autant que ma fille a fait partie de ceux qui ont mis en déroute Daech, il ne faut pas l’oublier. Mais je veux être clair : ma fille a pris les armes pour assurer la paix dans la région. Pas par soif de guerre. » Ainsi va le destin des Kurdes.

Des femmes kurdes pleurent l’un des leurs au cimetière des Martyrs de Dêrik, en Syrie, au mois d’octobre 2019.
Des femmes kurdes pleurent l’un des leurs au cimetière des Martyrs de Dêrik, en Syrie, au mois d’octobre 2019 : Photo : Laurent Perpigna Iban
Laurent Perpigna Iban
Il travaille principalement sur la question des nations sans états, des luttes d'émancipation des peuples aux processus politiques en cours, des minorités, et des réfugiés. Il est souvent sur la route du proche et du moyen Orient pour son site Folklore du quotidien.
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