À Cenon, l’association Un Petit Bagage D’Amour prépare des « kits de survie » pour des femmes enceintes en grande précarité. Souvent exilées, elles arrivent en Nouvelle-Aquitaine sans logement, sans ressources… et parfois sans un seul vêtement pour leur nouveau-né.
Cenon. Derrière une des portes métalliques du centre commercial désaffecté de La Morlette, de petites mains s’activent dans ce qui s’est transformé en un douillet cocon. Le lieu embaume la lessive pour bébés. Dressées sur le carrelage blanc, des étagères pleines de dons comme des vêtements pour des futures mamans et leurs nourrissons, du linge de lit et des couches tapissent le local. L’association Un Petit Bagage d’Amour (UPBDA) soutient les femmes enceintes en grande précarité.
Ces femmes ne disposent souvent que de l’aide médicale d’État (AME) comme couverture sociale. L’association leur fournit un « bagage », une sorte de « nécessaire » de naissance pour soulager les mamans, qui ne disposent souvent d’aucun vêtement pour couvrir leur nourrisson. Composée notamment de vêtements, de couches et de jeux d’éveil, cette aide matérielle est essentielle.

L’association de Bordeaux voit le jour en 2020 à l’initiative d’Alyssa, entrepreneuse free-lance qui vient s’installer dans le Sud-Ouest avec sa famille. « Ça me nourrit d’aider. » C’est d’abord entre les murs de sa maison que la co-présidente de l’association centralise les dons de particuliers. Depuis 2021, l’association a pris racine dans son nouveau local, à Cenon.
Les bénévoles présentes à la permanence du jour préparent les sacs en fonction de la liste des rendez-vous fixés par Alyssa et des besoins des familles. Cet après-midi-là, trois familles sont reçues.
La sororité, au cœur d’Un Petit Bagage d’Amour
L’équipe de l’association est exclusivement composée de femmes : mamans, grands-mères, tantes… Ces « cigognes », comme elles s’appellent, s’appuient sur leur expérience maternelle et familiale pour accueillir les futures mamans et échanger avec elles si elles le souhaitent.
Les conseils donnés aux jeunes mamans par les bénévoles ou l’explication de certaines pratiques qui sont parfois inconnues sont les bienvenues. Une des familles qui passent au local a besoin d’une poussette — certains éléments complémentaires au bagage sont parfois donnés en fonction des besoins et des arrivages. Les bénévoles leur présentent les deux qu’elles ont en stock. Le choix s’arrête sur la grande poussette multifonctions aux tons roses. Bien qu’un peu râpée sur le guidon, elle est en parfait état de marche. Prête à l’emploi, les bénévoles s’affairent autour pour en comprendre le fonctionnement avant le départ.

Un Petit Bagage d’Amour est ouverte à l’ensemble des femmes précaires. Mais les réalités géopolitiques et sociales, les oppressions culturelles conduisent nombre de femmes à fuir leur pays d’origine. En consultant le tableau sur lequel elle organise les rendez-vous, Alyssa constate que les femmes qui sont récemment passées par l’association viennent notamment d’Angola, de Géorgie, du Soudan ou d’Ukraine.
« Les rencontres difficiles sont le point d’orgue de ce que l’on fait, parfois les femmes ne veulent pas trop parler et on accueille aussi quelques fois des jeunes filles. On essaie de placer des bénévoles expérimentées, qui travaillaient dans le milieu médical, pour ces permanences. » La plupart des mamans accueillies par l’association sont réfugiées, demandeuses d’asile ou en situation irrégulière. Arrivées en France, elles ne disposent souvent d’aucune ressource et ont parfois vécu un périple très éprouvant. Les bénévoles évoquent des familles sans logement ou qui vivent parfois à quatre ou cinq personnes dans des foyers sociaux de quelques mètres carrés.
Des familles démunies à leur arrivée
En 2021, il y avait 200 000 femmes immigrées de plus que d’hommes en Nouvelle-Aquitaine. Ces femmes arrivent donc parfois seules sur le territoire.
Manon, assistante maternelle, bénévole depuis trois ans et demi, explique que certaines mamans ont des parcours difficiles et que l’équipe ne pose pas de questions sur leur histoire, par respect. « C’est déjà assez difficile pour certaines d’accepter cette aide. Je demande généralement comment elles vont rentrer, si elles ont un lieu où entreposer les vêtements et si elles veulent repartir avec des vêtements tailles 6 mois. La plupart me disent qu’elles n’ont pas la place et reviennent quelques fois après l’accouchement. »
Neuf femmes sur dix ont subi des violences sur le chemin de l’exil.
La co-présidente évoque l’une des premières rencontres qu’a connues Un Petit Bagage d’Amour : « À notre arrivée à l’hôtel social pour livrer le bagage, le nourrisson n’avait aucun vêtement sur lui, la maman attendait le bagage parce qu’elle n’avait malheureusement rien pour habiller le bébé. Elles ne disent souvent rien sur l’urgence de leur situation, c’est une vraie leçon d’humilité. »
Ces sacs sont de vrais kits de survie. Aissata S., âgée de 27 ans, est arrivée de Mauritanie il y a deux mois avec son fils de 7 ans. Comme beaucoup d’autres femmes, arrivées il y a peu dans des conditions extrêmes, elle explique, en désignant sa longue robe orangée au voilage fin, ne détenir quasiment que les vêtements qu’elle porte sur elle. La raison de son départ, peut-être douloureuse, n’a pas été évoquée. Mme Sow confie qu’elle a dû laisser un de ses enfants en Mauritanie.
C’est une situation assez fréquente, les parents partent en général avec les aînés. L’inquiétude pour les enfants restés au pays et les cassures fraternelles qu’engendre parfois ce départ sont autant de préoccupations qui rendent le quotidien difficile.
La brutalité de l’exil pour les femmes
Parfois des témoignages glaçants parlent de la réalité de nombreuses femmes qui quittent leur pays, « elles peuvent, comme c’est déjà arrivé, avoir connu un viol sur le chemin de l’exil » explique Alyssa. L’ONU, dans un de ses rapports de novembre 2024, affirme que neuf femmes sur dix ont subi des violences sur le chemin de l’exil. La durée du trajet et l’isolement de la femme qui effectue la traversée conduisent à des situations de vulnérabilité infinie.
Manon précise que parce que les bénévoles ont connaissance de l’existence de telles situations, elles ont la discrétion de ne jamais mettre de bodys à message dans les bagages, tels que ceux où il est inscrit « J’aime mon papa », par peur de troubler la future maman, venue seule.

Après la confection du bagage, les bénévoles revoient rarement les mamans. Elles reviennent parfois après pour récupérer d’autres vêtements : « quand on leur donne le bagage de naissance (1-3 mois), on leur dit qu’elles peuvent nous rappeler quand l’enfant est plus grand pour reprendre rendez-vous et récupérer du 6-9 mois. »
Un Petit Bagage d’Amour : un « nid » d’espoir
En tendant son téléphone, Manon fait apparaître le groupe Facebook qui permet aux bénévoles de s’organiser pour la création des permanences. Elles ne sont pas régulières et dépendent des disponibilités de la centaine de bénévoles. Les mamans, préalablement orientées vers l’association par leur assistante sociale, sont contactées pour fixer les rendez-vous.
Les bénévoles racontent le processus d’inscription des bénéficiaires : « une maman qui vient pour accoucher à Pellegrin rencontre le service social à qui elle explique ses difficultés. Il lui présente notre association et voit avec elle ce dont elle aurait besoin en plus du bagage. On nous transmet ensuite la fiche par mail. Les informations sont saisies dans un tableau de suivi et on contacte les familles dans l’ordre prévu d’accouchement. »
Toute l’équipe s’active pour trouver d’urgence un nouveau local et faire perdurer sa mission.
Manon explique que le nombre de demandes traitées dépend du nombre de bénévoles, « jusqu’à il y a peu de temps, on arrivait à peine à donner les bagages avant que les mamans accouchent, au moment de mon arrivée c’était systématiquement après. On faisait trop peu de permanences, on était trop peu nombreuses pour répondre à la demande. »
Il y a de plus en plus de demandes, mais les bénévoles augmentent. Pour la première fois, se réjouit Alyssa, elles ont pu créer assez de permanences en octobre. Les bénévoles réfléchissent à élargir les critères sociaux pour aider le plus de personnes possible.
L’équipe de l’association s’appuie sur des points relais partenaires où les particuliers peuvent déposer leurs dons. En Gironde, les relais se font aux EHPAD « Ma Résidence » à Yvrac et « Le Moulin de Jeanne » à Saint-Loubès. À Bordeaux, ce sont les deux antennes de l’entreprise Educazen (rue Fondaudège et rue Bouffard) qui servent de point de collecte. Les bénévoles qui le peuvent deviennent « Taxi’gognes » en rapportant tous ces trésors au local.

La mission de l’association est d’apporter de la douceur à ces nouveau-nés dont l’entrée dans la vie se fait souvent dans des conditions difficiles. Un Petit Bagage d’Amour est un des principaux repères de la future maman dans le déroulement de sa maternité. Alors que les demandes d’aide augmentent, la destruction prochaine du centre commercial, dans lequel seule la pharmacie est encore ouverte, inquiète les bénévoles. Pour faire perdurer l’association, unique à Bordeaux, toute l’équipe s’active pour trouver d’urgence un nouveau local et faire perdurer sa mission.