ls ont couru avec des migrants. Ils ont failli aller en prison pour ça. Au Pays basque, terre d’accueil par tradition et par conviction, la solidarité envers les exilés est devenue un acte à risques. Récit d’une région qui résiste — et d’une Europe qui criminalise.
Au Pays basque, la solidarité envers les migrants est une tradition aussi ancrée que la langue. Mais depuis quelques années, elle s’accompagne d’un risque inédit : celui d’être poursuivi en justice. Les militants et la société civile du Pays Basque sont prêts à faire face à ce « délit de solidarité ».
De Franco aux exilés d’aujourd’hui, même combat
Le Pays basque, à cheval entre la France et l’Espagne, est une terre d’accueil historique pour les exilés. Des républicains espagnols fuyant la guerre civile aux Portugais échappant à la dictature salazariste, aujourd’hui ce sont majoritairement les migrants venus d’Afrique du Nord et de l’Ouest qui tentent d’y trouver refuge.
« Ici, la solidarité fait partie de notre ADN », affirme Amaia Fontang, porte-parole de la fédération Etorkinekin-Diakité. Fondée en 2021, cette fédération regroupe plusieurs associations basques qui offrent un accompagnement complet aux migrants : aide au logement, accès aux soins médicaux, assistance pour la régularisation et soutien à une intégration durable. « Nous ne nous contentons pas de l’humanitaire, nous voulons aller au-delà, en facilitant une intégration qui soit durable », précise-t-elle.
On sait tous que c’est dangereux, mais on n’a pas le choix. La police nous traque, et si elle nous attrape, elle nous renvoie en Espagne. Je n’ai pas fait tout ce chemin pour repartir.
Cette solidarité se heurte aujourd’hui à une situation de plus en plus complexe. Depuis 2018, l’Espagne est devenue la principale porte d’entrée des migrants en Europe. Beaucoup cherchent à poursuivre leur route vers la France, la Belgique ou l’Allemagne. La frontière basque est ainsi devenue un passage stratégique, mais aussi un goulot d’étranglement. Selon la préfecture des Pyrénées-Atlantiques, le nombre de migrants arrivant en Europe par l’Espagne a doublé depuis 2022, atteignant 60 000 entrées en 2024.
« Ici, il n’y a pas d’extrême droite organisée, ce qui nous permet de travailler dans un climat moins hostile. Mais paradoxalement, cela rend la question migratoire moins visible, alors qu’elle est cruciale », explique Amaia Fontang. Pour sensibiliser la population, les militants vont à la rencontre des habitants, sur les marchés, dans les villages.« Il ne s’agit pas de convaincre les convaincus, mais d’impliquer tout le monde. »
Au sud, l’autonomie. Au nord, Paris décide
La situation diffère radicalement entre l’Espagne et la France. Au sud, les autorités basques disposent d’une large autonomie qui leur permet d’adapter leurs politiques d’accueil.« Elles peuvent créer des centres, mettre en place des dispositifs concrets sans attendre Madrid », souligne Morgan Lans, spécialiste des politiques migratoires.
Au nord, en revanche, tout dépend de Paris. « La centralisation française complique tout. Même les collectivités locales volontaires se heurtent aux décisions de l’État », poursuit le chercheur. Résultat : une approche plus restrictive et une répression accrue aux points de passage.

Pour les exilés, franchir la frontière franco-espagnole est un parcours du combattant. Depuis 2021, neuf personnes ont perdu la vie en tentant de traverser le fleuve Bidassoa ou en longeant les rails. Séfir, un jeune Guinéen arrivé à Bayonne, témoigne : « On sait tous que c’est dangereux, mais on n’a pas le choix. La police nous traque, et si elle nous attrape, elle nous renvoie en Espagne. Je n’ai pas fait tout ce chemin pour repartir. »
Le Pays basque dit non au délit de solidarité
Cette pression policière ne touche pas que les migrants. Ceux qui leur viennent en aide sont aussi dans le viseur des autorités, c’est ce que les associatifs désignent en dénonçant le « délit de solidarité ». Ce terme qui n’a pas d’existence juridique en France est utilisé par les associatifs pour dénoncer l’ensemble des répressions de l’aide humanitaire.
En janvier, sept militants devaient été jugés pour avoir aidé 36 exilés à franchir la frontière lors de la Korrika, une course transfrontalière symbolique pour la langue basque reliant Irun à Bayonne. Une vingtaine d’organisations avait revendiqué le passage de 36 exilés parmi les coureurs, dossards sur le dos.

Sept militants ont été traduits en justice pour « aide à l’entrée et au séjour de personnes en situation irrégulière, en bande organisée ». « Ce sont les politiques migratoires qui sont criminelles, pas la solidarité », avait réagi Amaia Fontang. En soutien, 3 713 personnes ont signé un formulaire d’autoaccusation, revendiquant avoir elles aussi aidé des migrants.
Le 17 février 2026, le tribunal a rendu son verdict : relaxe totale pour les sept prévenus. « Nous sommes soulagés et heureux de cette décision. Le tribunal estime que juridiquement, il n’y a pas d’élément pour les condamner », a déclaré leur avocate, Me Maritxu Paulus-Basurco. Pour les militants, cette relaxe constitue une victoire, mais pas une fin. « C’est une chose que d’être relaxé, mais les politiques migratoires racistes et assassines se poursuivent. Il faut continuer de les combattre », a déclaré Eñaut Aramendi.un des sept relaxés.
Pourtant, au Pays basque, la lutte continue.
En 2023, certains militants ont même retrouvé des balises GPS sous leurs véhicules, preuve des pressions extrêmes exercées sur les acteurs solidaires. « Les récentes décisions du ministère de l’Intérieur montrent que la situation ne s’améliorera pas », déplore Amaia Fontang.
L’Europe légifère contre la compassion ?
L’Union Européenne dispose depuis 2002 d’une directive obligeant les États membres à criminaliser l’aide à l’entrée, au transit et au séjour irréguliers. Ces textes ont été largement critiqués pour leur incapacité à assurer une uniformité entre pays, notamment sur les exceptions humanitaires. En novembre 2023, la Commission européenne a donc proposé une nouvelle directive pour moderniser ce cadre juridique… Et augmenter l’inquiétude de la société civile.
La proposition vise notamment à créer une nouvelle infraction d’« incitation publique » à l’entrée irrégulière. Cette directive européenne dite de « facilitation », fait craindre aux ONG une criminalisation grandissante des actions de solidarité. Autrement dit, la normalisation du délit de solidarité, y compris au Pays basque. La formulation est assez vague pour permettre aux États de viser des organisations de société civile ou des personnes qui fournissent simplement un soutien juridique ou des informations aux migrants.
Pourtant, au Pays basque, la lutte continue. Citoyens et militants refusent de laisser l’humanité être criminalisée et poursuivent leur combat pour que chaque migrant puisse vivre dans la dignité et la sécurité. « Inor ez de ilegala ». Personne n’est illégal en basque.