Épisode 5
7 minutes de lecture
Mardi 24 avril 2018
par Jean BERTHELOT DE LA GLÉTAIS
Jean BERTHELOT DE LA GLÉTAIS
Correspondant à Bordeaux pour Europe 1, pour qui je commente les matchs à domicile des Girondins, et pour Radio Classique, pour qui je fais des reportages d’information générale. J’écris dans Grazia en tant que pigiste régulier, pour la rubrique actualités, sur des thèmes très divers. J’assure également une correspondance, toujours à Bordeaux, pour le quotidien Le Courrier de l’Ouest. Je suis pigiste pour Sud-Ouest Magazine, le mook Sang-Froid et le Journal des Télécoms. .

Samedi 14 avril, Stop Mines 87 tenait une réunion publique aux abords du périmètre concerné par le permis de recherche de mines. L’occasion d’informer la population avant de tenir une assemblée générale, avec à l’ordre du jour les moyens à employer pour mieux se faire entendre.

C’est une salle des fêtes ordinaire, comme on en trouve un peu partout, au papier peint sans relief et aux chaises alignées paresseusement devant un bureau banal. Banal, ce qu’il se passe ce samedi 14 avril à La Meyze, à une trentaine de kilomètres au sud de Limoges, ne l’est pourtant pas : l’association Stop Mines 87 y tient successivement une réunion publique puis son assemblée générale.

Le premier temps est donc consacré à l’information d’une trentaine de personnes, qui pour la plupart vivent sur le territoire du permis de recherche minière dit de Bonneval : 261 km2 en plein cœur du Limousin, à cheval sur la Haute-Vienne, et la Dordogne. C’est ce périmètre qui est tracé, en rouge, sur la photo ci-jointe. Il touche dix communes et englobe entre autres trois concessions encore actives, celles qui figurent en hachuré sur la même photo.

Le grand périmètre rouge délimite la zone du permis de recherche
Le grand périmètre rouge délimite la zone du permis de recherche — Photo : Jean Berthelot

Ces dernières méritent que l’on s’y attarde, et c’est notamment ce que fait Stop Mines 87 au début de sa réunion avec les riverains : elle explique ce passé minier, qui est loin d’être refermé. Ces trois concessions sont des vestiges des mines d’or qui ont, durant des dizaines d’années, été exploitées dans le Limousin, considéré alors comme le « Far West » européen.

Après une période d’exploitation à l’époque gauloise, les filons ont en effet été réexploités dans le courant du XIXe siècle jusqu’à la fin du XXe, la dernière mine du territoire, celle du Chalard, fermant en 2002. C’est celle qui, sur la photo, figure à gauche en hachuré.

Orano, ex-Areva, laisse pourrir la situation

Ces trois concessions, donc, appartiennent encore officiellement à Orano. Orano, cela ne vous dit rien ? C’est normal, presque voulu. Orano, c’est l’ancienne Areva, elle-même divisée autrefois en Cogema, Framatome et Technicatome, un temps appelée New Areva, Topco, et surtout CEA Industrie, de 1983 à 2001.

Incompréhensible ? Évidemment. Ce qu’il faut en retenir, c’est qu’Orano appartient à 85,2 % à l’État, et qu’elle possède notamment la Compagnie française de mines et métaux. Elle n’exploite plus, pourtant, aujourd’hui, de mines d’or. Elle en a encore la concession parce qu’elle les exploitait autrefois, ou parce que l’une des filiales le faisait. Et si ces concessions sont encore officiellement « actives », c’est parce que les fermer définitivement obligerait à dépenser des millions pour dépolluer le site.

L’ancienne mine d’or de Chalard
L’ancienne mine d’or de Chalard — Photo : Wikimedia

Impensable pour Orano, qui préfère attendre la fin de la concession pour laisser un autre se débrouiller avec ses déchets, ou ceux-ci à ciel ouvert, polluant allègrement cours d’eau et sols alentour. Mise face à ses responsabilités, l’entreprise se dédouane régulièrement en disant que ce n’est pas à elle de rendre des comptes, mais aux anciens dirigeants d’Areva — ou de l’une de ses nombreuses filiales, lesquelles renvoyant la balle à d’autres, etc.

L’essentiel, en tout cas, est bien là : une société dont l’État est l’actionnaire largement majoritaire laisse pourrir un peu partout des situations dramatiques pour l’environnement et la santé. « Donc, avant de nous parler de mine d’or, d’évoquer un avenir minier, on aimerait déjà que le passé soit soldé, que les anciennes concessions soient dépolluées. C’est quand même le minimum », explique Antoine Gatet, juriste, expert en droit de l’environnement et porte-parole de Stop Mines 87 à qui nous avions longuement laissé la parole dans l’épisode 3 de notre feuilleton.

De nombreux projets durables

Inquiets et parfois incrédules, les riverains s’interrogent : « si des gens de Cordier Mines viennent demain et demandent à entrer sur ma propriété, suis-je obligée de les laisser entrer ? » demande l’une d’elles. « À l’heure actuelle, en aucune façon », répond Antoine Gatet. « Il faut savoir que l’or appartient en théorie à l’État, et que si on en trouve dans votre jardin, vous n’en êtes pas propriétaire et l’État peut en disposer. Mais pour permettre à une société comme Cordier d’entrer chez vous pour faire des recherches, il faudrait qu’il y ait un arrêté préfectoral pris en ce sens. Ce n’est pas le cas, pas pour le moment. »

Réunion d’information publique de Stop Mines 87
Réunion d’information publique de Stop Mines 87 — Photo : Jean Berthelot

Pour les habitants, après les interrogations, vient l’heure des indignations, une fois mis au courant des dangers qu’ils encourent. « C’est incroyable, comment peut-on sacrifier ainsi toute une population ? », pestent Camille et Édouard, venus en voisins. « D’autant que ce sacrifice est aussi économique, puisqu’il y a un nombre très important d’initiatives menées sur le territoire qui seront forcément menacées si la mine d’or voit le jour. Comment vendre un projet d’écotourisme dans une zone polluée ? »

« C’est là aussi le cœur du problème », intervient Alain Dorange, conseiller municipal à Ladignac-le-Long, l’une des villes sur laquelle se situe le permis de recherche. Dans huit des dix communes concernées, les maires sont opposés au projet. « Les deux autres sont tentés par les emplois “vendus” par les partisans des mines. Mais c’est un argument fallacieux », assure Alain Dorange. Sur une mine comme celle qui pourrait être rouverte, on estime que160 emplois seraient créés « mais pour 10 ou 15 ans. Et en contrepartie, combien d’emplois durables seraient détruits ? Beaucoup plus ! » peste l’élu, lui-même promoteur d’un écohameau au début de la décennie.

Les initiatives de ce type, le territoire n’en manque pas, en témoigne la « ferme des 11 », créée il y a un an par autant d’amis, filles et garçons, porteurs d’un projet collectif d’agriculture biologique. « C’est ahurissant », tempête Florence, une jeune habitante de la zone concernée. « Non seulement ce projet n’a aucun sens pour l’intérêt commun, mais en plus il se construit à rebours de tous les principes démocratiques. C’est à désespérer de croire au dialogue et à la conciliation ! »

La France est en train de laisser pousser des projets mortifères et, sans doute, autant de ZAD à venir.

La deuxième partie du rassemblement de samedi est consacrée à l’assemblée générale de Stop Mines 87 et à l’ordre du jour, précisément, figurent les moyens d’action face à des pouvoirs publics totalement insensibles à l’émoi de la population locale. « Faut-il aller plus loin que ce nous avons fait jusqu’ici ? », interrogent notamment les administrateurs. Les militants ont forcément en tête l’exemple des Bretons qui ont plastiqué le siège de Variscan Mines, à Orléans en 2016 ou, plus récemment, des Basques qui ont fait reculer l’État à l’issue d’un long bras de fer, non dénué de menaces plus ou moins explicites d’oppositions autres que légales. « Mais nous ne franchirons aucune ligne : nous voulons une opposition pacifique, mais déterminée », rappelle un militant.

Sera-ce suffisant pour empêcher la réouverture des mines d’or dans le Limousin ? Il est possible d’en douter, au regard des nombreuses irrégularités jalonnant ce dossier. Cordier Mines, par exemple, a en théorie l’obligation de transmettre au 31 décembre le programme des travaux qu’il entend entreprendre l’année suivante. Pour 2018, la société s’est affranchie de cette obligation sans que cela émeuve la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL), chargée de la « police des mines ». Le préfet de la Haute-Vienne, lui, avait promis notamment une étude d’impact sur l’environnement des anciens sites miniers, qui n’a jamais été réalisée : à l’heure actuelle, ce sont les membres de Stop Mines 87, à leurs frais, qui financent des formations pour analyser la pollution dans les sols et les eaux.

Et l’intérêt commun ?

Plus globalement, et en conclusion de ce feuilleton au long cours, beaucoup de questions restent en suspens. Comment se fait-il que l’État, sur les 3500 sites miniers de France, n’ait pas entrepris — ou de manière beaucoup trop parcellaire — un travail de fond d’évaluation des dégâts sur la santé et l’environnement, et surtout de dépollution ?

Alain Dorange répond aux questions des habitants
Alain Dorange répond aux questions des habitants — Photo : Jean Berthelot

Comment peut-on imaginer rouvrir des mines alors même que, 14 ans après que la dernière a été fermée, les habitants en subissent toujours les dramatiques conséquences ? Comment peut-on s’exonérer d’un débat sur l’opportunité de chercher de l’or en France alors que l’intérêt national n’est pas en jeu, et que la majeure partie de ce qu’il rapportera ira à des intérêts étrangers ? Comment peut-on rayer d’un trait de plume les initiatives multiples et fécondes pour faire revivre un territoire, au mépris absolu du bon sens de ses habitants et de leur attachement à leur terre ? Comment peut-on fouler à ce point les principes mêmes de la démocratie en imposant sans consultation un tel projet, sans tenir compte des oppositions de la population, des élus locaux, départementaux, régionaux ?

Pour l’observateur objectif de ce dossier, il est difficile d’imaginer qu’à quelque moment que ce soit l’intérêt collectif ait été réellement pris en compte. Il semble bien plus probable, au contraire, que des intérêts particuliers soient en train de triompher, sacrifiant avec eux l’environnement, la santé, les droits de milliers de personnes.

Que pourra-t-il résulter de ces méthodes si extrêmes ? Des réponses elles aussi extrêmes, qui se traduiront politiquement par un vote de même nature, voire probablement par des mobilisations beaucoup moins légalistes que celles que porte Stop Mines 87. La France est en train de laisser pousser des projets mortifères et, sans doute, autant de ZAD à venir. Il est encore temps d’arrêter cette course en avant ; les pouvoirs publics doivent cesser d’accorder des permis de recherche, annuler ceux qui ont été concédés, en somme ne laisser à aucun prix rouvrir des mines d’or. En trouveront-elles le courage, face à des lobbies qui ont été jusqu’ici suffisamment puissants pour avoir gain de cause ? Il en va de leur honneur, mais aussi de l’idée qu’ils se font de la France et du modèle sur lequel elle s’est construite et entend continuer de le faire.

Photo de couverture : The Hatter – Australian series postcard

Jean BERTHELOT DE LA GLÉTAIS
Correspondant à Bordeaux pour Europe 1, pour qui je commente les matchs à domicile des Girondins, et pour Radio Classique, pour qui je fais des reportages d’information générale. J’écris dans Grazia en tant que pigiste régulier, pour la rubrique actualités, sur des thèmes très divers. J’assure également une correspondance, toujours à Bordeaux, pour le quotidien Le Courrier de l’Ouest. Je suis pigiste pour Sud-Ouest Magazine, le mook Sang-Froid et le Journal des Télécoms. .
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