Épisode 6
5 minutes de lecture
Mercredi 28 avril 2021
par Sevan Hosebian-Vartanian
Sevan Hosebian-Vartanian
Originaire de la Drôme, Sevan Hosebian-Vartanian a rejoint le Sud-Ouest pour intégrer l'Institut de journalisme Bordeaux Aquitaine (Ijba) en 2019. En alternance à Far Ouest pour l'année, ses sujets de prédilection sont les problématiques sociétales et les questions religieuses.

En 2013, l’entreprise canadienne Cominor-La Mancha obtient un permis exclusif de recherche (PER) d’or dans la Creuse, près de Lussat. En 2016 pourtant, ce PER n’est pas renouvelé par les autorités. Les raisons de l’abandon de ces recherches restent encore obscures. Et si la mobilisation locale, à petite échelle, avait réussi à faire plier ce géant ?

L’ancienne région Limousin attire. Non pas pour son cadre de vie, mais pour ses sols remplis d’or, dont elle regorge encore. La mine de Salsigne, la dernière de France, a été fermée en 2004 : pas assez rentable. Depuis 2013 néanmoins, sous l’impulsion d’Arnaud Montebourg — comme nous l’expliquions dans notre deuxième épisode — une dizaine de permis de recherches de mines d’or ont été déposés dans l’hexagone.

Deux de ces permis de recherches de mines d’or ont été accordés en Nouvelle-Aquitaine, le premier en Haute-Vienne (dit « permis de Bonneval », dont nous avons parlé dans notre troisième épisode), le second dans la Creuse, à Lussat (dit « permis de Villeranges »).

Pas moins de 28 communes ont également pris position contre le projet depuis 2014.

Cominor-La Mancha, l’entreprise canadienne qui recherchait depuis 2013 de l’or dans la Creuse, n’a pas obtenu de renouvellement en 2016, d’après la préfecture. Pourtant, l’entreprise avait bien déposé, au dernier moment, soit le 17 juillet 2016, une demande de renouvellement de son permis exclusif de recherche de mines d’or pour trois ans. Pourquoi ce retournement de situation ?

Des Creusois déterminés

Remontons en février 2014. Tout commence dans une salle de la mairie de Chambon-sur-Voueize, près de Lussat. Quatre ou cinq personnes habitant le secteur se réunissent pour une première réunion. Elles craignent que l’activité de l’entreprise minière, qui a obtenu un premier permis quelques mois plus tôt, ait des conséquences désastreuses sur l’environnement creusois. Est alors créé le collectif StopMine23. Son but ? Collecter autant d’informations possibles sur le projet.

« Ce qui nous a rassemblés au départ est la protection de l’environnement, car le site se trouve à côté d’une réserve naturelle. De fil en aiguille, nous avons continué les réunions une fois par semaine pendant deux ans », explique Perrine Garreau de StopMine23. 

Les membres de StopMine23 ont été actifs de 2014 à 2016. Des actions ont été menées et des pétitions signées. Trois festivals ont eu lieu durant l’été, mêlant musique, expositions et conférences. Par exemple, Anna Bednik, chercheuse en économie et en géopolitique qui est fortement opposée à l’extractivisme, y est intervenue.

La dernière commission a été houleuse. Cela s’est très mal terminé.

Le collectif Creusois a aussi sensibilisé les élus à sa cause. « Nous avons réussi à faire changer d’avis le conseil départemental et la région, qui ont voté une motion contre le permis de recherche », confie Perrine Garreau. Pas moins de 28 communes ont également pris position contre le projet depuis 2014. Les militants ont également manifesté devant la préfecture de Guéret pour se faire entendre.

Bien loin des manifestations, l’association Oui à l’Avenir défend la protection des sous-sols. Fondée en avril 2000 en opposition à un projet d’enfouissements de déchets radioactifs, elle est plus dans « la contestation administrative et juridique », plutôt que dans les « défilés dans les rues ». Jean-Pierre Minne, son président, explique : « Le préfet de l’époque a accepté la création d’une commission locale d’information et de surveillance, car il a été sollicité par un courrier de tous les maires concernés par les travaux. »

Cette commission a généré des rencontres avec Cominor-La Mancha, des représentants des maires du secteur, la DREAL et Oui à l’Avenir. Il conclut : « La dernière commission a été houleuse. Cela s’est très mal terminé. Il y a eu beaucoup d’éclats de voix. » L’entreprise, quant à elle, assure que cette dernière réunion s’est bien passée.

Une mystérieuse disparition

Le renouvellement du permis de recherche a-t-il été refusé, car Cominor-La Mancha a décidé de claquer la porte ? Pour le président de l’association Oui à l’Avenir, c’est l’entreprise canadienne qui, lasse des résistances locales, a décidé de quitter la Creuse. « Lors de réunions à la préfecture, ils ont dit que les Creusois étaient imbéciles et qu’ils ne pouvaient rien faire avec eux. »

Le problème a surtout été l’opposition locale — qu’il qualifie de “zadistes” et de “groupuscules”.

La société louait une maison à Gouzon, une sorte de base administrative et de stockage. Un 4×4 stationnait devant l’immeuble. « Tout cela est resté à l’abandon pendant longtemps. Puis un jour, ils ont vidé l’immeuble et ont amené le 4×4. » Pourtant, l’entreprise avait affirmé à nos confrères de France Bleu Gascogne qu’il n’était pas question de quitter la Creuse, même si elle avait résilié le bail de la maison.

Du côté de StopMine23, c’est aussi l’incompréhension. « Cela nous ferait plaisir de dire que c’est grâce à la contestation que le permis n’a pas été renouvelé, mais nous ne savons pas vraiment. Néanmoins, la même compagnie a inauguré une mine d’or au Burkina Faso, cela est peut-être un choix d’investissement », suggère Perrine Garreau. L’entreprise aurait peut-être décidé d’aller au plus offrant, et, peut-être, au moins résistant.

Comme l’expliquaient nos confrères de Jeune Afrique, la Mancha a été rachetée en 2012 pour 325 millions d’euros par Weather II Investments, le véhicule d’investissements [ou fonds d’investissement est une société financière qui détient collectivement des actifs financiers et qui investit dans d’autres sociétés] contrôlé par Naguib Sawiris, homme d’affaires égyptien, ancien magnat des télécoms voulant investir dans l’or en Afrique de l’Ouest. Une mine d’or a bien été inaugurée en 2017 à Houndé, à l’ouest de la capitale Ouagadougou.

Côté autorités, personne n’a été capable de nous dire pourquoi le permis de recherche n’a pas été renouvelé. Contactée, la préfecture de Guéret nous a suggéré de joindre le ministère de l’Économie et des Finances. Bercy, quant à lui, nous a expliqué que cette question dépendait désormais du ministère de la Transition écologique. Ce dernier nous a indiqué qu’il n’avait pas d’éléments à nous communiquer. L’ancien maire de Lussat, Rémy Bodeau, n’a quant à lui pas souhaité nous répondre.

C’est finalement l’entreprise elle-même qui nous a apporté certains éclaircissements. Selon Dominique Delorme, PDG-adjoint de La Mancha, le départ du groupe canadien n’a rien à voir avec leurs nouveaux investissements en Afrique de l’Ouest. « Au Burkina Faso, nous participons à des gisements déjà en production. La dépense de notre entreprise en France (liée à la recherche d’or et non à son extraction, ndlr.) n’est pas énorme, nous étions prêts à continuer. »

Il ajoute : « Le problème a surtout été l’opposition locale — qu’il qualifie de “zadistes” et de “groupuscules”qu’on a trouvé tellement absurde qu’on s’est dit qu’on ne pouvait plus rien faire dans ce pays. Le climat n’était pas favorable aux recherches, nous n’avons donc pas insisté. »

Une autre entreprise peut décider, à tout moment, de poser ses valises dans la Creuse.

Mais ce départ est-il définitif ? « Pour l’instant, nous ne comptons pas revenir. Mais si le cours de l’or monte à 3000 $ l’once — il est actuellement d’environ 1919 $ —, nous ne serons pas les seuls à vouloir reprendre l’activité, qui crée d’ailleurs des emplois. »

C’est là tout le problème, d’après les associations. Une autre entreprise peut décider, à tout moment, de poser ses valises dans la Creuse, en récupérant tous les dossiers de recherche de La Mancha, dossiers qui dorment à la préfecture. « La Mancha avait d’ailleurs récupéré les documents de Total, qui avait fait des recherches avant elle », explique Jean-Pierre Minne de Oui à l’Avenir. « La Mancha est venue en Creuse, car l’or avait repris du poil de la bête. Le lingot d’or valait 30 000 € le kilo à l’époque. Maintenant, nous sommes à près de 50 000 € le kilo. » Le chiffre exact est actuellement de 46 730 €. Il conclut : « Cela redevient donc intéressant d’aller chercher de l’or dans la Creuse ! » Le combat de ces militants est donc loin d’être terminé. 

Sevan Hosebian-Vartanian
Originaire de la Drôme, Sevan Hosebian-Vartanian a rejoint le Sud-Ouest pour intégrer l'Institut de journalisme Bordeaux Aquitaine (Ijba) en 2019. En alternance à Far Ouest pour l'année, ses sujets de prédilection sont les problématiques sociétales et les questions religieuses.
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