Épisode 4
7 minutes de lecture
Mardi 17 avril 2018
par Jean BERTHELOT DE LA GLÉTAIS
Jean BERTHELOT DE LA GLÉTAIS
Correspondant à Bordeaux pour Europe 1, pour qui je commente les matchs à domicile des Girondins, et pour Radio Classique, pour qui je fais des reportages d’information générale. J’écris dans Grazia en tant que pigiste régulier, pour la rubrique actualités, sur des thèmes très divers. J’assure également une correspondance, toujours à Bordeaux, pour le quotidien Le Courrier de l’Ouest. Je suis pigiste pour Sud-Ouest Magazine, le mook Sang-Froid et le Journal des Télécoms. .

Au-delà même des menaces de catastrophes environnementales et sanitaires qu’elles font peser sur les territoires où elles sont susceptibles de s’implanter, les mines — et leur traitement par les autorités — symbolisent une forme de mépris des pouvoirs publics pour le débat démocratique. Jusqu’à la caricature…

Stop Mines : dans tous les endroits susceptibles d’accueillir, un jour ou l’autre, des chercheurs d’or, ces collectifs essaiment, se distinguant simplement par un numéro de département. Les recherches minières dans l’ouest du Limousin, évoquées dans les deux premiers épisodes de notre feuilleton, étant majoritairement situées en Haute-Vienne, l’association qui s’y oppose s’appelle — logiquement — Stop Mines 87 ; nous lui avons largement laissé la parole dans le deuxième volet.

Ses administrateurs bénévoles sont notamment, nous le disions, artisans, agriculteurs, apiculteurs, professions libérales, retraités. Autant de personnes désireuses de respecter et de valoriser leur environnement, renseignées, aussi, au sujet des risques qu’elles encourraient si une mine ouvrait à leur porte.

Mais l’un deux, porte-parole du collectif, n’a pas tout à fait le même profil. Il s’appelle Antoine Gatet et il est juriste, expert en droit de l’environnement, enseignant-chercheur à la faculté de droit de Limoges. Membre, par ailleurs, du directoire du réseau juridique de France Nature Environnement. Pas vraiment le genre à croire à la fable de la « mine propre » servie par les autorités, qui n’a de toute façon convaincu aucun esprit raisonnable. Autrement dit : un sacré caillou dans la chaussure de Cordier Mines et des autorités, ces dernières étant manifestement persuadées de n’avoir à composer qu’avec quelques loqueteux armés de fourches en bois.

Antoine Gatet s’oppose fortement aux mines
Antoine Gatet s’oppose fortement aux mines — Photo : Jean Berthelot

« C’était très frappant quand, avec d’autres membres de Stop Mines 87, on a été reçus par le préfet il y a un an », se souvient Antoine Gatet. « “Je suis surpris, je pensais voir arriver des agriculteurs”, nous a-t-il dit. “Je suis agriculteur, mais vous savez qu’on peut être agriculteur et éduqué, présentant normalement”, lui a répondu l’un d’entre nous. Et quand il a su que j’étais universitaire, il est tombé des nues. D’un point de vue sociologique, vous voulez qu’on le prenne comment ? C’est très vexant, évidemment. Et que provoque-t-on quand on vexe les gens en les prenant pour des débiles profonds ? Une réaction forte, comme toujours lorsqu’on touche à leur sensibilité ou à leur amour-propre. » En l’occurrence, une opposition massive au projet de mines et un dialogue forcément très compliqué.

« Un incroyable mépris »

Il faut dire que tout avait mal commencé : comme à peu près partout où les projets miniers ont émergé, les pouvoirs publics n’ont pas jugé bon d’avertir ni les élus ni la population du dépôt de la demande d’un permis de recherche. « La façon dont on l’a appris laisse rêveur et témoigne d’un incroyable mépris », poursuit Antoine Gatet. « Il y a trois ans, je travaillais pour Sources et rivières du Limousin avec Stop Mines 23 au sujet d’un autre permis, situé lui à l’est du territoire. Je me suis rendu au bureau d’un responsable à la préfecture, et sur un coin de bureau je vois un dossier intitulé “permis de Bonneval”. J’ai demandé à savoir de quoi il s’agissait, puis j’ai fait une demande officielle, et la préfecture n’a pu me refuser l’accès à ces pièces. C’est ainsi que les citoyens et les élus locaux ont été informés ! » bouillonne le juriste.

Mais enfin, on vous donne du travail, on vous apporte la croissance sur un plateau, de quoi vous plaignez-vous

La procédure minimale imposée par la loi et le code minier en particulier est, en effet, étonnamment légère pour des projets de telles ampleurs : une mise en ligne de 15 jours pour un dossier qui fait en général 300 pages, « autrement dit un foutage de gueule », résume Antoine Gatet. « Car il est évident que tout le monde va, tous les jours, consulter les tréfonds du site du ministère de l’Industrie et qu’en deux semaines, chacun est capable de se faire un avis sur un dossier d’une telle ampleur », ironise-t-il.

Grâce à la mobilisation de certains citoyens et des élus, lesquels somment la préfecture de les informer du projet minier, une partie de la population en prend connaissance avant même sa mise en ligne. « On a tenu une première réunion chez une habitante, nous étions une quarantaine, dont beaucoup d’agriculteurs », reprend Antoine Gatet. « Des gens qui sont plus proches de la confédération paysanne que de la FDSEA, pour résumer, c’est-à-dire qui ont un vrai lien à la terre, qui œuvrent pour beaucoup en bio, qu’ils soient labellisés ou non. Qui sont aux antipodes de l’agriculture intensive en tout cas, rencontrent leurs clients, connaissent les consommateurs, travaillent avec eux. Et les élus, qui encouragent cette forme d’agriculture ou le tourisme durable ? On dit quoi à tous ces gens-là, sur une zone de près de 300 km2 qui va être éventrée pour chercher de l’or ?! »

« Ils n’ont rien compris »

Car c’est là une autre réalité : comme au Pays basque, le permis de recherche en Dordogne et Haute-Vienne couvre des zones où, à force d’investissements de tous ordres, de travail des associations, des élus locaux, le déclin démographique commence à s’enrayer. Où s’épanouissent des initiatives économiques pérennes et concrètes. Où renait, en somme, un territoire que l’on pensait irrémédiablement sur le déclin. « Mais cela, les pouvoirs publics y sont totalement insensibles. Ils pensent qu’on les a attendus pour mener des projets de développement », observe Antoine Gatet.

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Les citoyens se mobilisent… et sont ignorés

« Il y a une condescendance incroyable de la part des décideurs, en particulier au ministère de l’Économie, où j’avais été reçu à l’époque où Emmanuel Macron en avait la charge. Son directeur de cabinet était totalement déconnecté de la réalité locale, il voyait des vieux en sabots attendant impatiemment qu’on donne du travail à leurs enfants. Leur vision est totalement formatée par le patronat, et ils ont donc l’impression de faire le bien, ils sont les premiers surpris quand on leur dit qu’on ne veut pas de mines. “Mais enfin, on vous donne du travail, on vous apporte la croissance sur un plateau, de quoi vous plaignez-vous”, nous disent-ils en substance. Ils considèrent qu’on est simplement en train de défendre notre propriété au mépris de l’intérêt commun. Ils n’ont rien compris », se désole Antoine Gatet.

Des réserves dans les coffres de la Banque de France

Et pour cause : en guise d’intérêt commun, éventrer la terre et polluer pour des dizaines de milliers d’années, on a déjà vu mieux. « Et surtout, pour quoi faire ? Dans cette zone, en 20 ans, la production d’or pourrait atteindre les 10 tonnes, selon les partisans du projet. Mais à la Banque de France, dorment plusieurs milliers de tonnes de ce métal », rappelle à juste titre Antoine Gatet. En 2016, près de 2500 tonnes y étaient effectivement entreposées.

Que se passera-t-il la prochaine fois ? Vous croyez qu’on perdra du temps à déployer des arguments ? Non, on emploiera d’autres façons de faire.

« Si on a impérativement besoin de cet or, alors même que ce n’est plus une valeur de référence, pourquoi ne pas utiliser une partie de cette réserve ? Dix tonnes sur 2500 pour préserver 300 km2, ça ne les vaut pas ? Ce qu’il faut que les pouvoirs publics comprennent, c’est qu’on ne se contente pas de défendre nos propriétés et notre territoire. On défend aussi un modèle d’échanges démocratiques. Ce qu’on demande, c’est qu’il y ait une réflexion collective : que veut-on faire de l’or ? Quelle politique publique entend-on mener sur le sujet ? Comment les territoires s’y inscrivent-ils ? Pas des passages en force au mépris des populations locales. »

D’autant que les populations en question ne sont pas tout à fait des néophytes en matière de mines. Dans le Limousin, entre 1948 et 2001, 60 d’entre elles ont permis la production de milliers de tonnes d’uranium. En « contrepartie », ce ne sont pas moins de 50 millions de tonnes déchets qui sont restés sur place, roches trop peu radioactives pour être exploitées… qui servent maintenant de remblais, voire de matériaux pour des habitations. Pour ce qui est strictement de l’or, le Limousin serait la région de métropole où l’on en aurait trouvé le plus : 70 tonnes en 400 ans d’exploitation. Entre les seules années 1931 et 1951, 24 tonnes du précieux métal ont été extraites dans les environs de Jumilhac, soit à peu près sur le périmètre concerné par l’actuel permis de recherche. Libérant 650 000 tonnes de résidus et gravats divers, et surtout 30 000 tonnes d’arsenic.

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Le grand périmètre rouge délimite la zone du permis de recherche — Photo : Jean Berthelot

Avec un impact sur la santé catastrophique, comme partout où les mines ont été exploitées, ainsi que le rappelait cet excellent dossier de France Inter. La zone du Chalard, où était exploitée la mine du Bourneix jusqu’en 2002, est particulièrement concernée par les conséquences sanitaires. « On est dans une situation vraiment caricaturale », dénonce Antoine Gatet. « Cette zone est un site de recherche pour toutes les universités internationales qui travaillent sur l’impact de l’arsenic. La moitié des études sur le sujet y ont été réalisées et toutes disent qu’il y a là une situation catastrophique. Et c’est pourtant là que, tout tranquillement, on s’apprête à rouvrir des mines ! »

Légalité et légitimité des moyens

Sauf que les habitants n’entendent pas se laisser faire si facilement. Nous l’évoquions dans les épisodes précédents, les Basques ont obtenu gain de cause en laissant clairement entendre qu’ils étaient prêts à aller très loin dans leur opposition, et à ne pas s’arrêter aux seuls moyens légaux s’il le fallait. « Il y a des endroits où c’est sans doute plus dans une forme de tradition qu’ailleurs », sourit Antoine Gatet. « Mais quand on y pense, lorsqu’on légaliste comme nous les sommes chez Stop Mines, comment ne pas désespérer ? C’est d’ailleurs aussi la conséquence du dossier Notre-Dame des Landes. Il faut analyser ces dossiers à l’aune de la démocratie environnementale. Si on en arrive là, c’est que tous les mécanismes de cette démocratie ont échoué. Les pouvoirs publics se sont assis sur tous nos arguments, ne prenant pas même le temps de nous répondre.

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Les administrateurs de StopMine 87 ont organisé une réunion publique – Photo  : Jean Berthelot

“Que se passera-t-il la prochaine fois ? Vous croyez qu’on perdra du temps à déployer des arguments ? Non, on emploiera d’autres façons de faire. Pas nous, personnellement, ni moi ni l’association, mais les habitants d’ici sont tout à fait capables d’aller plus loin. Vous savez, on sait qui c’est, les gens de Cordier Mines, on est à la campagne, on sait qui passe. On les voit arriver avec leurs voitures de location, mais je ne serais pas étonné qu’un jour, elles n’aient plus de pneus pour repartir. Tout ce qu’on demande, c’est qu’on engage une discussion avec nous, qui sommes attachés au droit. Parce que si ça ne se fait pas, ce sont d’autres qui prendront le relais, avec des méthodes différentes…

Photo de couverture : Flickr

Jean BERTHELOT DE LA GLÉTAIS
Correspondant à Bordeaux pour Europe 1, pour qui je commente les matchs à domicile des Girondins, et pour Radio Classique, pour qui je fais des reportages d’information générale. J’écris dans Grazia en tant que pigiste régulier, pour la rubrique actualités, sur des thèmes très divers. J’assure également une correspondance, toujours à Bordeaux, pour le quotidien Le Courrier de l’Ouest. Je suis pigiste pour Sud-Ouest Magazine, le mook Sang-Froid et le Journal des Télécoms. .
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