Aujourd’hui, on parle de culture en milieu rural, de « désert culturel » et de celles et ceux qui la font vivre, loin des grandes scènes et des clichés.
On parle souvent de « désert culturel » pour désigner la campagnes. Une formule un peu facile, largement réductrice. En Nouvelle-Aquitaine, la culture ne disparaît pas hors des grandes villes : elle circule, s’invente autrement et s’ancre dans les territoires ruraux, portée par des associations, des artistes et des habitants bien décidés à faire vivre leurs lieux.
Derrière la question de la distance se jouent aussi des inégalités sociales, des freins invisibles et ce sentiment tenace de « ne pas être à sa place ». Dans les campagnes, la culture est bel et bien là, elle se présente juste différemment que dans les grandes villes.
Dans cette newsletter, on va tordre le cou aux clichés tenaces, redéfinir notre vision de la « culture » et partir dans le Pays basque pour découvrir un spectacle vivant accessible à tous·tes, itinérant et profondément ancré dans les territoires ruraux.

Le coup de loupe
À la campagne, il n’y a pas de vie culturelle, non ?
Eh si. On parle souvent de « désert culturel » pour désigner les campagnes. Pourtant, les chiffres racontent une autre histoire. En France, 57% des lieux culturels soutenus et/ou labellisés par le ministère de la Culture sont en situés en zone rurale. Alors une campagne démunie de culture, pas sûr…
La Nouvelle-Aquitaine est même l’une des régions les mieux dotées. Elle concentre environ 13 % de l’ensemble des lieux et équipements culturels nationaux. Les habitants de la région disposent donc d’environ 12 000 d’équipements culturels répartis sur l’ensemble du territoire. On parle ici de bibliothèques, cinémas, salles de spectacles, lieux d’enseignements artistiques ou encore de librairies.
Dans la région, les habitants mettent en moyenne entre 5 et 15 minutes en voiture pour accéder à un équipement culturel, tous types confondus. Ce temps s’allonge toutefois dans les territoires ruraux les moins denses, où cette fois, on met 30 minutes pour accéder à un lieu autre qu’un cinéma ou une bibliothèque.

Autrement dit, la culture existe bel et bien dans les campagnes. Simplement, elle ne prend pas toujours la forme de grandes institutions estampillées « prestigieuses », telles qu’on les connaît dans les métropoles. Là où les territoires urbains concentrent scènes nationales, conservatoires ou musées labellisés, les zones rurales s’appuient davantage sur des équipements de proximité, portés par les communes, le tissu associatif et de nombreux bénévoles.
Et puis au fond, de quelle « culture » parle-t-on ?
Le malentendu commence souvent là. Quand on parle de culture, on pense encore trop souvent à une définition étroite et prestigieuse : théâtre subventionné, expositions muséales, grandes tournées. Or, comme le rappelait Guy Saez, directeur de recherche du CNRS et spécialiste des politiques culturelles, dans La Croix: « Ce qui est essentiel, c’est de ne pas plaquer un modèle de politique culturelle français qui a toujours été pensé depuis les grandes villes. »
Même vigilance du côté de la géographe rurale Claire Delfosse, pour qui l’expression « déserts culturels » est à manier avec précaution. Elle la juge « ambiguë et stigmatisante », car elle repose avant tout sur la carte des grands équipements, sans tenir compte de ce qui se vit localement. Une manière de regarder les campagnes avec des lunettes urbaines.
Une fois ces préjugés dépassés, apparaissent pourtant les spécificités de la vie culturelle en milieu rural. Ici, l’offre s’appuie largement sur des tiers-lieux, des salles polyvalentes, des centres sociaux, des bars associatifs ou des bibliothèques. En Creuse par exemple, le département ne compte pas moins de 115 bibliothèques sur l’ensemble de son territoire. La culture dépasse souvent le cadre strict de l’activité artistique pour mêler convivialité, enjeux sociaux et attention portée à l’environnement.

Selon l’Observatoire des tiers-lieux, les ruralités sont même devenues de véritables laboratoires d’innovation culturelle : itinérance artistique, réappropriation de lieux insolites (granges, friches, espaces naturels), valorisation du patrimoine immatériel ou accueil de jeunes artistes attiré·es par d’autres manières de créer et de vivre.
Le problème n’est donc pas la supposée pauvreté culturelle des campagnes, mais le fait que l’on continue souvent à mesurer la culture rurale avec des outils pensés pour la ville.
Et si la « culture », c’était un truc de riches ?
Dans le fond, les inégalités face à l’accès à la culture ne sont pas seulement territoriales, mais également sociales. Comme l’explique le sociologue Emmanuel Négrier, « toutes les grandes enquêtes culturelles le montrent, le premier facteur qui différencie l’accès à la culture est d’abord le niveau de diplôme. Même si on habite en zone rurale, celui qui est diplômé a plus de chance d’avoir accès à la culture que quelqu’un d’un faible niveau scolaire en zone métropolitaine ».
En Gironde, l’association Cultures du Cœur Gironde agit précisément sur ces freins invisibles. Créé à la fin des années 1990, dans le sillage de la loi contre les exclusions, le réseau part d’un constat simple : pendant qu’une partie de la population reste éloignée de la culture pour des raisons sociales ou économiques, des places demeurent vides dans les salles de spectacle.
Pour pallier à ça, l’association décide de développer une billetterie solidaire, en lien avec des opérateurs culturels, pour permettre à des personnes accompagnées par des structures sociales d’accéder à des événements culturels. Elle organise aussi des rendez-vous culturels en petits groupes, avec médiation, pour lever les freins liés à la peur de « ne pas être à sa place ». Une manière de rappeler que l’accès à la culture ne dépend pas uniquement de la géographie, mais aussi de l’accompagnement, de la transmission et du sentiment de légitimité.
Le sachiez-tu ?

2,6millions d’habitants, soit quatre Néo-Aquitains sur dix, résident dans un territoire de vie où l’offre culturelle de proximité est riche et diversifiée.
C’est arrivé près de chez nous

Lacaze aux sottises, quand la culture investit la rue
Dans les communautés de communes de Lacq-Orthez et de Béarn des Gaves, dans les Pyrénées-Atlantiques, la culture ne se limite pas aux salles de spectacles ou aux musées. Elle s’invite sur une place de marché, au détour d’une rue ou encore dans une grange. Depuis 2009, l’association Lacaze aux sottises fait le pari d’un spectacle vivant accessible à tous, itinérant et profondément ancré dans les territoires ruraux.
À l’origine, deux professionnels du spectacle vivant, enfants d’agriculteurs, et une intuition simple : dans des zones peu dotées en équipements culturels, ce n’est pas au public de se déplacer, mais à la culture d’aller à sa rencontre.
La rue comme scène, l’espace public comme bien commun
Spécialisée dans les arts de la rue, Lacaze aux sottises revendique une discipline populaire par essence. Théâtre, musique, danse, cirque, marionnette, clown ou théâtre d’objets : la programmation joue la carte de la diversité des formes et des écritures. « L’art de la rue permet de lever beaucoup de freins. Il n’y a pas de porte à franchir, pas de réservation, pas de sentiment d’illégitimité », explique Audrey Jochum, responsable de la communication.

En investissant l’espace public, l’association recrée une forme d’agora contemporaine. Les propositions s’adressent aussi bien aux spectateurs avertis qu’aux curieux de passage, aux familles comme aux personnes isolées. Certaines découvrent là leur tout premier spectacle, sans avoir besoin de franchir la porte d’un théâtre ou d’une autre institution.
À Lacaze aux sottises, la billetterie solidaire est centrale : pas de prix fixe, mais un chapeau à la fin du spectacle. Chacun contribue selon ses moyens. « C’est une façon de rendre le spectacle vivant accessible sans le dévaloriser », souligne Audrey Jochum. Un modèle qui fonctionne particulièrement bien en milieu rural, où la proximité et la confiance jouent un rôle clé.
L’itinérance pour créer un vrai maillage du territoire
L’itinérance est aussi l’une des pierres angulaires du projet. Chaque année, l’équipe sillonne les villages du territoire, avec une attention particulière portée à l’équilibre géographique. Cette logique irrigue aussi les temps forts de diffusion, à commencer par la Fête dessottises!,festival des arts de la rue organisé chaque juillet à Salies-de-Béarn. Pendant trois jours, une programmation IN et OFF transforme la ville, précédée d’un préambule itinérant dans plusieurs communes alentour.

À l’automne, le festival Même pas Chap! prend le relais à Navarrenx, en mettant à l’honneur des compagnies accueillies en résidence dans l’année. Car Lacaze aux sottises ne se contente pas de diffuser : elle favorise également la création artistique. Les résidences permettent aux compagnies d’avancer sur leurs projets, avec des sorties de résidence ouvertes au public et des temps de médiation dans les écoles, maisons de retraite ou foyers de jeunes. Une manière de tisser des liens durables entre artistes, habitants et territoire.
Un lieu pour prolonger l’expérience
En plus de sillonner les routes de son territoire, l’association a aussi posé un point d’ancrage à la Maison Lacaze, à Orion. Cet ancien corps de ferme du XVIIIᵉ siècle, rénové progressivement en écorénovation, est aujourd’hui un tiers-lieu écoresponsable, reconnu par la Région. Pensé comme un support pédagogique, il accueille chantiers participatifs, espaces de travail partagés, bricothèque et actions de sensibilisation à l’environnement.
En misant sur l’itinérance, le faire ensemble et l’exigence artistique, Lacaze aux sottises raconte une autre histoire de la culture en milieu rural. Une culture qui fait dialoguer différents domaines avec elle, comme l’agriculture ou l’environnement, afin de ne pas rester cloisonnée.
Pour aller plus loin
💡 Les Concerts de poche, le MuMo, la Comédie itinérante et les paniers artistiques… France Culture met un coup de projecteur sur quatre dispositifs inspirants et parfois novateurs dans les milieux ruraux.
📰 Claire Delfosse montre que la culture à la campagne existe à travers des initiatives locales et des acteurs engagés, malgré une offre moins visible que dans les villes. Elle souligne le rôle de ces pratiques culturelles dans le lien social et le développement des territoires ruraux.
🎊 Le Type propose de sortir de la ville pour y rencontrer des lieux culturels singuliers de la Nouvelle-Aquitaine. Maison créative, lieux de résidences artistiques, tiers-lieu hybride… Vous allez voir, il y en a pour tous les goûts !