Pure Salmon veut produire 10 000 tonnes de saumon par an à la pointe du Médoc, dans des bassins fermés jamais testés à cette échelle, au bord d’un parc naturel marin. 23 000 contributions défavorables plus tard, le dossier avance. On vous explique ce qu’est l’aquaculture RAS et pourquoi ce projet concentre autant de colères.
Sur la pointe du Médoc, à l’embouchure de la Gironde, Pure Salmon veut construire une ferme à saumons hors norme au Verdon-sur-Mer. Un objectif de production de 10 000 tonnes de saumon par an, dans des bassins en circuit fermé et à deux pas d’un estuaire protégé. Une technologie encore jamais éprouvée à cette échelle.
Officiellement, c’est une opportunité pour le territoire. Sur le terrain, scientifiques, riverains et filières aquacoles locales s’y opposent depuis 2022. Vingt-trois mille contributions défavorables lors de l’enquête publique plus tard, la machine administrative continue de tourner.
Dans cette newsletter, on explique ce qu’est l’aquaculture terrestre RAS, pourquoi le projet de Pure Salmon au Verdon-sur-Mer concentre autant d’oppositions et comment les collectifs locaux tentent d’empêcher ce qu’ils appellent une expérimentation géante sur leur territoire.
Cette newsletter a été envoyée à nos inscrit·es le 16 juin 2026.

Le coup de loupe
L’aquaculture terrestre RAS, c’est quoi ?
L’aquaculture RAS — Recirculating Aquaculture System — consiste à élever des poissons dans des bassins à terre où l’eau est filtrée en continu, sans contact avec la mer. C’est littéralement une « ferme à poissons », entièrement en intérieur. Sur le papier : moins d’antibiotiques et pas de poux de mer. En pratique, la technologie reste peu maîtrisée.
« À date, les fermes RAS les plus avancées n’ont produit que 3 000 tonnes », rappelle Marie Messager, chargée de projet pour Seastemik, une ONG dédiée aux écosystèmes marins. Pure Salmon, elle, veut en produire 10 000 par an au Verdon-sur-Mer. Derrière ce pari on trouve 8F Asset Management, un fonds singapourien dont l’ambition est d’atteindre 260 000 tonnes produites par an à l’échelle mondiale.
Entre œufs islandais, fonds singapourien ou encore nourriture transportée en camion à 700 km de l’usine, le projet n’a rien de local.
Le site du Verdon-sur-Mer où Pure Salmon prévoit de s’installer appartient au Grand Port Maritime de Bordeaux. Un lieu normalement soumis aux risques de submersion, mais qui a été surélevé. Depuis, le site est techniquement constructible. « C’est aberrant. En cas d’inondation, le site devient une île », explique Muriel Denet, du collectif médocain La Fraie Sauvage.
Si le premier dossier de Pure Salmon a été retoqué par la préfecture, le géant du saumon n’a pas lâché l’affaire et revient à la charge. Il a pour projet de faire de la pointe du Médoc le premier site mondial à expérimenter la production industrielle de saumon.
Le saumon d’élevage, c’est vraiment si problématique que ça ?
En France, le saumon s’est imposé comme notre poisson favori. 228 273 tonnes consommées en 2023, soit 3,4 kg par habitant. Mais 98 % de ce saumon est importé, et quasi exclusivement de Norvège. La production française, elle, plafonne à 250 tonnes par an. C’est sur cette dépendance que Pure Salmon fonde sa promesse de souveraineté alimentaire. Un argument qui tient… jusqu’à ce qu’on regarde d’où vient vraiment ce saumon dit « local ».

Dans les fermes RAS, les saumons sont entassés sous lumière artificielle avec des cycles de jour raccourcis pour accélérer leur croissance. « Pour nourrir un saumon jusqu’à sa taille commerciale, il faut 440 poissons sauvages transformés en farine, pêchés dans les eaux d’Afrique de l’Ouest », explique Marie Messager (ONG Seastemik). Elle ajoute que le soja, également utilisé pour nourrir les poissons, vient quant à lui du Brésil et « est souvent issu de la déforestation ».
Entre œufs islandais, fonds singapourien ou encore nourriture transportée en camion à 700 km de l’usine, le projet n’a rien de local et Muriel Denet (La Fraie Sauvage) ne manque pas de le rappeler. « À part les rochers dans l’estuaire, il n’y a rien de local dans ce projet. »
Mais, concrètement, c’est quoi le problème pour l’estuaire de la Gironde ?
L’estuaire de la Gironde, le plus grand d’Europe occidentale, est un parc naturel marin de 6 500 km². Il représente un immense couloir de migration et un terrain nourricier de toute la conchyliculture régionale. Du bassin d’Arcachon aux Marennes d’Oléron, la Nouvelle Aquitaine est la principale région ostréicole française. Sans oublier les moules, les palourdes, les coques…
En voyant le jour, l’usine rejetterait ses eaux traitées dans le parc de l’Estuaire de la Gironde. Nitrates et matières en suspension en excès pourraient dégrader la qualité de l’eau dont dépendent huîtres et moules. « Les chiffres sont justes à la limite supérieure des normes. Ça peut être dépassé en moins de deux », prévient Muriel Denet, du collectif médocain La Fraie Sauvage.
Ce projet menace un équilibre qui existe déjà : conchyliculture, ostréiculture, culture d’algues.
Cerise sur le gâteau : les eaux de ruissellement s’écouleront dans un chenal où les civelles (ces jeunes anguilles qui ont traversé l’Atlantique) viennent se reposer. « On va laisser ces eaux chargées de bitume et d’huile s’écouler là où elles viennent grossir. On met en place des plans pour protéger l’anguille d’un côté. Et de l’autre, on laisse faire ça », ajoute Muriel Denet.
La nappe souterraine pose aussi problème. Des ostréiculteurs l’ont fait analyser. « Elle est hyper chargée en fer et en nitrates. Elle est complètement impropre à tout élevage. Ça ferait des millions d’euros de purification supplémentaires. Et ça n’apparaît pas dans le dossier. »
Le sachiez tu

6 500 C’est le nombre de mètres cubes d’eau que l’usine Pure Salmon au Verdon-sur-Mer consommerait chaque jour, pompés dans une nappe saumâtre littorale.
C’est arrivé près de chez nous

La bataille du Verdon-sur-Mer
En 2023, Pure Salmon fait une erreur qu’on ne commet qu’une fois : attaquer en justice pour diffamation la première association qui s’oppose à son projet. Eaux Secours Agissons, une association fondée par des femmes de la région bordelaise, devient un symbole. L’élan de solidarité précipite la naissance de nouveaux collectifs, Estuaire 2050 du côté royannais puis La Fraie Sauvage, ancré dans le Médoc. Muriel Denet, habitante de la pointe, en est la cofondatrice.
Ces structures se fédèrent sous la bannière Usine de Saumon, Non Merci, aux côtés de l’ONG Seastemik. Derrière, une coalition de 27 ONG nationales et un projet de loi pour suspendre tout nouveau projet de méga-usine à saumon, soutenu par plus de 100 députés de bords politiques différents. « Ce projet menace un équilibre qui existe déjà : conchyliculture, ostréiculture, culture d’algues. Ce sont des milliers d’emplois, une identité économique entière », développe Marie Messager, de Seastemik.
Boîter le Médoc, hameau par hameau
Pour qu’un projet aussi technique soit compris et débattu, les collectifs ont besoin de réunions publiques pour expliquer les enjeux du projet et ses problématiques. Sans salle, pas de débat et sans débat, pas de mobilisation.
Dès janvier 2025, les maires acquis au projet ferment les salles communales aux collectifs. Les pressions s’étendent aux acteurs privés, des locaux réservés sont annulés sans préavis, visiblement sous pression des élus. « Une véritable omerta », raconte Muriel Denet. Il ne reste qu’une option : boîter toute la pointe du Médoc, tract par tract, sans grands moyens, face à une entreprise capitalisée à 275 millions d’euros.
Dans la balance, on met les milliers d’emplois de la conchyliculture et de l’ostréiculture à côté des 175 promis.
L’enquête publique — ouverte du 15 décembre 2025 au 19 janvier 2026, en plein cœur des fêtes — recueille 23 000 contributions, un record en France pour une commune de 1 400 habitants. Au Verdon, 90 % des avis sont défavorables. Le 26 avril, 700 personnes se sont rassemblées sur la plage de la Chambrette, qui jouxte le site. « 700 personnes au Verdon, ce n’est pas une mobilisation importée. C’est le territoire qui parle », insiste Marie Messager.
Les 250 emplois, « un miroir aux alouettes »
C’est l’argument qui fait mouche. Le Médoc souffre d’un chômage structurel et 250 postes dans une commune de 1 400 habitants, ça fait rêver. Mais le dossier ICPE — le dossier réglementaire que toute installation industrielle classée doit déposer pour obtenir son autorisation d’exploitation — parle en réalité de 175 emplois. Les autres sont saisonniers ou maximisés sur la période de Noël. Ce plein effectif ne serait donc atteint qu’après plusieurs années. « Le Médoc, c’est très grand. Ce n’est pas dit que les gens viennent jusqu’à la pointe travailler au SMIC sans transport. C’est un miroir aux alouettes », tranche Muriel Denet.

« Dans la balance, on met les milliers d’emplois de la conchyliculture et de l’ostréiculture à côté des 175 promis, des filières dont la survie dépend directement de la qualité de l’eau de l’estuaire, là même où l’usine rejetterait ses effluents. Et c’est un modèle qui n’est pas encore rentable, avec un gouffre économique potentiellement énorme », complète Marie Messager. « Quand un projet comme ça plane sur un territoire, ça paralyse tout. Les gens attendent », dit Muriel Denet. L’immobilier local baisse, des repreneurs ostréicoles renoncent à investir.
Le déni administratif
Le 24 mars 2026, la commission d’enquête — instance indépendante chargée d’évaluer un projet soumis à autorisation environnementale et de recueillir les avis du public — rend un avis favorable au plan Pure Salmon. Pour minimiser les 23 000 contributions, elle avance que beaucoup venaient de l’extérieur du territoire. « On a trouvé des mensonges dans ce rapport. Nos propos ont été complètement déformés. Les enquêteurs étaient favorables dès le départ », affirme Muriel Denet. « On demande une prise en compte réelle des avis des scientifiques. L’IFREMER (l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer) appelle à la prudence sur cette technologie. La ministre de la transition écologique Monique Barbut a parlé de potentiel carnage. Est-ce que tout ça peut être balayé d’un revers de main ? », interroge Marie Messager.

Le dossier passe désormais devant le CODERST, le conseil départemental de l’environnement. La nouvelle préfète de Gironde, Sophie Brocas, arrivée début mai, aura ensuite le dernier mot. D’ici là, le Verdon retient son souffle. « Une fois que les pelles sont là, on ne revient plus en arrière », prévient Muriel Denet.
POUR ALLER PLUS LOIN
💣 “Élevage intensif : la guerre du saumon est déclarée” : Une vidéo recap pour revenir sur l’histoire de l’implantation de mégafermes de saumon en France et les tensions qu’elles provoquent entre enjeux économiques, environnementaux et opposition locale.
🐟 “Un poison nommé saumon” : Une enquête radio autour du livre de Maxime Carsel sur les coulisses de l’aquaculture intensive, entre pollution, alimentation animale et dépendance aux farines de poissons.
🍣 “L’élevage intensif terrestre de saumon, un nouveau fléau environnemental et social” : Un article qui dénonce les impacts de l’aquaculture intensive terrestre, entre surconsommation de ressources, pollution et limites du modèle industriel.