En Gironde, plus de 12 000 personnes sont privées de domicile. Mais dans les recensements bordelais, les femmes restent quasi absentes. Pas parce qu’elles ne sont pas là. Parce qu’elles se cachent pour survivre.
Aujourd’hui, on se penche sur le sans-abrisme en Gironde, ses définitions et ses chiffres, avant de s’intéresser à une réalité encore largement invisibilisée : celle des femmes sans-abri de Bordeaux.
En Gironde, près de 2 200 places d’hébergement d’urgence ont été mobilisées cet hiver. Les comptages organisés à Bordeaux, qui réunissent chaque année plus de 400 bénévoles, permettent d’estimer le nombre de personnes sans domicile. Mais ils reposent encore sur des méthodologies qui laissent certaines situations hors champ.
C’est notamment le cas des femmes sans-abri de Bordeaux. Moins présentes dans les recensements, souvent parce qu’elles évitent l’espace public ou les dispositifs visibles. Elles sont pourtant particulièrement exposées aux violences sans que les dispositifs existants les prennent pleinement en compte.

Dans cette newsletter, on remet les définitions à plat, on analyse les chiffres du sans-abrisme en Gironde et on interroge l’invisibilisation des femmes dans les recensements.
Cette newsletter a été envoyée à nos inscrit·es le 17 février 2026.
Le coup de loupe
« Sans-abri » et « Sans domicile fixe », ça veut dire la même chose, non ?
Non. Contrairement aux idées reçues, sans domicile fixe (SDF) et sans-abri ne veulent pas dire la même chose et représentent des cas de précarité bien distincts. Une personne sans abri est une personne qui n’a pas de toit. Elle vit dehors ou dans des lieux non dédiés à l’habitation. La rue, une tente, un squat, une cage d’escalier, etc.
Le terme « sans domicile fixe » est lui plus large. Pour l’Observatoire parisien de l’insertion et de la lutte contre l’exclusion, la définition sans domicile fixe renvoie aux personnes privées d’une résidence permanente. « Elle inclut en plus les personnes qui vont d’un hébergement à un autre sans nécessairement faire l’expérience de la rue ». Un sans domicile fixe désigne donc toute personne sans logement personnel et stable, y compris celles hébergées temporairement chez des proches ou dans un centre d’urgence.
Selon la Fondation pour le Logement des Défavorisés, on recense 12 120 personnes privées d’un domicile personnel en Gironde sur l’année 2023. 4850 d’entre elles sont classées sans abri et 7270 sans domicile fixe.
Qui les aide et comment ?
À Bordeaux, c’est via les dispositifs des associations, mais aussi de la municipalité qu’une aide peut être apportée aux sans-abris et SDF. La mairie de Bordeaux agit principalement via les structures mises en place dans la ville.
Au premier plan, le centre communal d’action sociale (CCAS) et les Maisons du département des solidarités. Le CCAS accueille les personnes en difficulté, les informe sur leurs droits et les oriente vers des solutions adaptées : domiciliation, accompagnement social, accès aux soins ou à l’hébergement. Les Maisons des solidarités sont quant à elles présentes sur tout le département girondin, avec 61 structures au total, pour accueillir et aider des personnes en difficulté ponctuelle ou durable.

De l’autre côté, les maraudes et les associations jouent un rôle essentiel sur le terrain. Les maraudes consistent à aller à la rencontre des personnes sans-abri, souvent en soirée, pour créer du lien social, proposer une aide immédiate (repas, boissons, vêtements, produits d’hygiène) et orienter vers des structures ou services adaptés. Mais ces actions rencontrent aussi des difficultés importantes puisque de nombreuses associations font face à un manque de ressources financières et humaines.
Certaines structures sont donc forcées de fermer ou de diminuer leur activité. Fin 2025, l’association Un Espoir Solidaire, qui assurait distributions alimentaires, permanences de douches et services de laverie pour les personnes sans domicile, a annoncé sa fermeture pour une durée indéterminée faute de moyens suffisants.
À Bordeaux, il n’y a pas beaucoup de femmes sans-abri, n’est-ce pas ?
Sur le papier, oui. Lors de la Nuit de la solidarité 2025, la grande majorité des personnes sans abri recensées à Bordeaux étaient des hommes. Mais ce déséquilibre dit surtout autre chose, les femmes à la rue sont largement invisibles.
La Nuit de la solidarité est un comptage organisé une fois par an par la mairie et le centre communal d’action sociale (CCAS). Une nuit, des équipes sillonnent la ville pour aller à la rencontre des personnes sans hébergement. Un questionnaire préparé par les équipes de bénévoles et la mairie leur est posé pour mieux connaître leurs conditions de vie et leurs besoins. Le 23 janvier 2025, 761 personnes ont ainsi été identifiées à Bordeaux dont 392 vivants à la rue ou en campement, 245 en bidonvilles et 124 en squats.

Dans les faits, très peu de femmes apparaissent dans ces chiffres. Seulement 17 ont répondu au questionnaire. Pas parce qu’elles ne sont pas là. Mais parce qu’elles se cachent davantage. La rue est plus dangereuse pour elles : violences sexuelles, agressions, harcèlement… Pour se protéger, beaucoup évitent les espaces visibles, changent souvent de lieu et restent en « veille permanente ».
Pour l’édition 2026, Bordeaux met l’accent sur les femmes sans abri. Cette année, la ville déploie une méthodologie en deux temps. Au premier trimestre, des groupes de travail réunissant institutions et associations seront organisés. Ils seront complétés par une étude menée directement auprès des femmes concernées avec des entretiens individuels et des questionnaires. Au second trimestre, les données collectées seront analysées pour une restitution des résultats en juin 2026. Le recensement général, lui, reprendra dès janvier 2027.
Le sachiez tu ?

D’après un rapport du Sénat concernant le sans-abrisme féminin, au bout d’un an passé à la rue, 100 % des femmes ont subi un viol.
C’est arrivé près de chez nous
Bordeaux : Toutes à l’abri met la rue en pause
À Bordeaux, l’association Toutes à l’abri répond à un besoin encore peu couvert : l’accueil non mixte des personnes en situation de précarité. Exclusivement destinée aux femmes sans domicile fixe ou sans-abri, avec ou sans enfants, elle assure un lieu de sécurité pour toutes.

Installée à proximité de la Cité du Vin depuis 2018, la structure ne propose pas d’hébergement, mais un espace sûr pour répondre aux besoins immédiats des femmes sans-abris de Bordeaux. L’association est ouverte trois jours par semaine, le lundi, le mercredi et le vendredi, de 10 h à 17 h. La directrice du lieu, Elsa Morand, explique qu’ici toutes les femmes en situation de précarité sont les bienvenues. Avec ou sans enfants, avec ou sans logement temporaire, qu’elles soient de nationalité française ou non. « L’accueil est inconditionnel, sans exigence de situation administrative ».
Toutes les femmes sans abri de Bordeaux victimes de violences
Le choix d’un accueil inconditionnel s’appuie sur un constat général. Les femmes à la rue sont particulièrement exposées aux violences. Selon la directrice, « 100 % des femmes sans abri ont déjà subi des violences physiques ou morales ». Et cette dure réalité façonne le fonctionnement du lieu : la non-mixité est assumée comme un moyen de protection et de confiance.
Toutes à l’abri enregistre entre 150 et 200 passages de femmes par semaine.
« Mettre la rue en pause ». L’expression employée par Elsa Morand résume l’objectif de l’association. Offrir un espace où les femmes peuvent se poser sans crainte, reprendre temporairement le contrôle de leur quotidien et accéder à des services essentiels. Concrètement, l’association met à disposition un petit-déjeuner et un goûter gratuits, et organise la préparation des repas avec les femmes accueillies et les bénévoles. Sur l’année 2024, Toutes à l’abri totalise 40 bénévoles actives.
Ces temps collectifs permettent des animations mais aussi la création d’un cadre stable, « pour favoriser l’échange et ne pas se sentir déconnecté du monde », explique la directrice du lieu. Des activités simples, principalement des temps de discussion, de création ou de sport, sont proposées, sans obligation de participation.
Hygiène, vêtements et dignité pour reprendre confiance
Le lieu répond également à des besoins immédiats. Chaque femme peut utiliser une machine à laver et un sèche-linge par jour d’ouverture. La structure propose aussi d’accéder à un dressing solidaire et de recevoir des produits d’hygiène une fois par mois. Elsa Morand explique que ces services sont souvent considérés comme secondaires, la priorité restant dans l’imaginaire de beaucoup la nourriture et l’eau.
En réalité, ces besoins jouent un rôle essentiel. « Ils sont déterminants pour préserver la santé, l’estime de soi et l’accès à d’autres dispositifs », comme les rendez-vous médicaux, les démarches administratives ou encore les demandes d’hébergement.

Toutes à l’abri enregistre entre 150 et 200 passages de femmes par semaine. Pour autant, la structure ne se positionne pas comme un acteur de l’accompagnement global. Il n’y a pas de suivi social sur place. Les femmes sont orientées vers des structures spécialisées, notamment la Maison des femmes ou la Maison d’Ella, qui assurent un accompagnement médical, juridique ou vers l’hébergement.
L’association reste un lieu ressource, qui complète les dispositifs existants pour les démarches administratives. Elle comble un angle mort : la précarité des femmes à la rue, dans un contexte où elles restent largement sous-représentées dans les recensements et donc insuffisamment prises en compte dans les réponses institutionnelles.
Pour aller plus loin
⏩ À Bordeaux avec Blanche Gardin : un reportage de Konbini qui suit les femmes sans-abri au sein de l’association Toutes à l’abri.
🎙️Le sans-abrisme, comment la société fabrique la précarité : dans ce podcast France Inter, on décortique les mécanismes sociaux, économiques et administratifs qui poussent des personnes à se retrouver dans la rue, et comment les institutions et la société à cette précarité.
🆘 Reportage « être SDF à 20 ans » : France TV Slash donne la parole à des jeunes sans domicile fixe. Le reportage explore leur quotidien, leurs stratégies de survie, mais aussi leurs espoirs et la manière dont ils naviguent entre hébergements d’urgence et vie dans la rue.