On se demande qui paie vraiment le prix de nos commandes Uber Eats et Deliveroo.
Saviez-vous que 48 % des Français·es ont utilisé une plateforme de livraison de repas à domicile en 2022 ? Peut-être que vous-mêmes, vous utilisez régulièrement une de ces applications et bénéficiez des services de livreurs à vélo.
En 2023, Uber Eats était présent dans 32 villes de Nouvelle-Aquitaine. En quelques années, les livreurs à vélo sont devenus partie intégrante du paysage urbain, que ce soit devant les restaurants ou sur les routes.
Mais derrière chaque commande, c’est un « esclavage moderne » qui se cache. Dans cette newsletter, vous découvrirez qui sont ces livreurs, à quoi ressemblent leurs journées (et leur nuit) et comment « la Maison des livreurs » tente de les aider à Bordeaux.

Cette newsletter a été envoyée à nos inscrit·es le 16 décembre 2026.
Le Coup de loupe
Qui sont ces livreurs à vélo ?
Selon les données fournies par Uber Eats, les livreurs à vélo sont majoritairement des hommes (92 %). Les plateformes les plus utilisées par les livreurs sont Uber Eats et Deliveroo, où ils peuvent s’inscrire dès l’âge de 18 ans, sans aucun prérequis particulier (savoir-faire ou niveau de langue). La livraison est ainsi le métier le moins exigeant qui puisse être envisagé par les réfugiés qui tentent de se reconstruire sur le territoire français.
Le « parcours d’intégration républicaine » que leur propose l’Ofpra (office français de protection des réfugiés et apatrides) prévoit des cours de langues qui ne leur confèrent pas un niveau suffisant pour prétendre à d’autres postes. Les personnes qui se tournent vers la livraison sont également celles qui n’ont pas de quoi survivre en attendant d’obtenir une autorisation de travail. Il faut attendre 6 mois après le dépôt de sa demande d’asile pour obtenir une autorisation légale de travail et prétendre au statut d’autoentrepreneur.
Isidor, jeune livreur de 23 ans, s’est vu bloquer son compte à vie par la plateforme suite à un accident de la route.
En attendant l’aboutissement des démarches, les personnes en situation irrégulière touchent l’allocation pour demandeurs d’asile (ADA), dont le montant de 207 € ne suffit pas.
Dans l’attente d’une autorisation de travail, ils sont contraints, pour vivre et faire vivre leur famille, de travailler illégalement pour le compte d’un livreur déjà régularisé. Ces sous-traitances sont extrêmement difficiles à quantifier, mais elles représenteraient 14,7 % (selon un rapport d’information du Sénat) et Uber Eats a annoncé en 2022 la suppression de 2500 comptes frauduleux, suspectés d’être loués à des sans-papiers.
Ibrahim, ancien livreur bordelais explique : « Les livreurs n’ont pas le choix. Les sous-locations, ça se fait sur des personnes qui sont en situation irrégulière. Ils ont renoncé à la délinquance pour vivre dignement mais ils n’ont aucune couverture, aucun droit, pas d’accompagnement. » Ces sous-locations de compte Deliveroo ou UberEats sont leur unique moyen de survie.
Ça va, ce n’est pas un métier difficile ou dangereux, si ?
Selon l’acteur de terrain « la Maison des Livreurs », entre 8 000 et 10 000 livreurs à vélo sillonnent la métropole de Bordeaux. L’ubérisation (mise en relation directe entre les clients et le professionnel indépendant) crée pour eux une dépendance à la plateforme. Elle est une intermédiaire entre le client et le livreur au statut d’autoentrepreneur. Sur l’interface d’Uber, cette formule apparaît : « Vos revenus avec Uber dépendent de l’heure, du lieu et de la fréquence de vos courses ».
Les salaires, déterminés par un algorithme, ne sont pas fixes et créent une situation d’instabilité financière permanente qui pousse le livreur à toujours travailler davantage. Ibrahim, ancien livreur de Bordeaux, rapporte que cette ambivalence est source d’abus, particulièrement oppressants « Au bout de 3 ou 4 commandes qui ne sont pas prises — ce qui peut advenir très simplement, à cause d’un empêchement, d’un retard du restaurateur ou autre — le compte est supprimé à vie et notre seul moyen de subsistance disparait. Aucun compte n’est jamais débloqué suite à une réclamation, le livreur reçoit simplement un message automatique. »

Une histoire a profondément marqué toute l’équipe : celle d’Isidor, jeune livreur de 23 ans qui s’est vu bloquer son compte à vie par la plateforme suite à un accident de la route. « Isidor est resté 5 semaines dans le coma et quand il a rallumé son application, le compte était bloqué parce qu’il n’avait pas fait de déclaration sous 48 h. Mais comment aurait-il pu ? »
Les livreurs n’ont aucune limite horaire. Ils peuvent être sollicités à n’importe quelle heure du jour et de la nuit s’ils sont encore connectés à l’application. C’est ce que souligne Jonathan l’Utile-Chevallier, ancien de Médecins du monde, qui vient en aide aux livreurs à Bordeaux : « Si Uber voit qu’il y a moins de livreurs disponibles, toutes les commandes sont données à ceux qui sont encore connectés. Les livreurs reçoivent une commande alors qu’ils arrivent tout juste chez eux, à 0 h- 1 h du matin et repartent aussitôt. »
Est-ce qu’il y a des perspectives pour améliorer les conditions de travail des livreurs à vélo ?
Pas vraiment. D’après l’autorité des relations sociales des plateformes d’emploi (ARPE), le taux de rémunération brut des livreurs français a baissé de 34,2 % chez Uber Eats et de 22,7 % chez Deliveroo entre 2021 et 2024 (en tenant compte de l’inflation). Le développement de la plateforme conduit les livreurs à vélo à se rendre toujours plus loin sans voir s’aligner leur salaire. Ces dégradations de conditions de travail déjà difficiles poussent les livreurs à la mobilisation.

Depuis 2011, la plateforme Uber s’est développée mais Ibrahim l’affirme : « La majorité des livreurs actuels veulent un emploi stable, la livraison est davantage considérée comme une solution provisoire. Les plateformes ont voulu faire croire aux livreurs que le statut d’indépendant offre beaucoup de libertés, mais on leur vend de l’illusion. C’est un esclavagisme moderne. »
Aucune loi universelle n’a encore été adoptée ni à l’échelle nationale ni à l’échelle européenne pour assurer aux livreurs un statut plus sécurisé. Ces situations critiques poussent à réfléchir : « L’idée n’est pas d’interdire le système mais de l’améliorer. La France est incroyablement en retard par rapport aux autres pays d’Europe, c’est clairement le pays de l’ubérisation. Aucune législation ne protège le livreur aujourd’hui » explique Jonathan l’Utile-Chevallier. Nos voisins espagnols ont, depuis 2021, fixé la « loi Riders » qui oblige les plateformes (tel qu’Uber Eats et Deliveroo) à conférer le statut de salariés à leurs livreurs qui obtiennent enfin des droits.
Le Sachiez-tu ?

C’est la part des livreurs à vélo qui ont « domiciliés » leur microentreprise dans des structures pour sans-abris. Autrement dit, 30 % des livreurs sont des sans domicile fixe. Et ce chiffre ne prend pas en compte ceux qui sous-louent un compte pour travailler.
C’est arrivé près de chez nous
La Maison des livreurs à Bordeaux
À Bordeaux, un lieu inédit, entièrement dédié aux livreurs, a ouvert en 2023 : La Maison des livreurs. Ce lieu, organisé autour de deux salariés et d’une quarantaine de bénévoles constitue un véritable refuge pour ces travailleurs précaires. 550 livreurs, de 18 à 58 ans adhèrent à l’association. « Il suffit de venir et de demander à s’inscrire », explique Jonathan l’Utile Chevallier, co-coordinateur.
Ce projet bordelais est à l’initiative de trois livreurs, Khalifa Koeta, Mamadou Balde et Mafhoud (qui n’a pas souhaité donner son nom de famille). La Maison des livreurs est ouverte du lundi au vendredi et constitue avant tout un lieu d’entraide et d’échanges, comme l’explique Ibrahim, ancien livreur devenu co-coordinateur salarié depuis deux mois.

« Avant la Maison, on ne pouvait même pas se rassembler à 3 ou 4 personnes dans un lieu public sans que la police vienne et contrôle les papiers. On voulait un local pour se mobiliser, discuter, se mettre au chaud. » Ce refuge permet au livreur de sortir de l’isolement social dans lequel ils sont plongés en passant leurs journées à vélo. Ils se retrouvent pour jouer aux cartes, manger un morceau et échanger sur leur quotidien.
Ibrahim Ouattara et Jonathan l’Utile-Chevallier, les deux salariés de l’association expliquent que la naissance de l’initiative a été motivée par la volonté de pallier l’absence de l’État : « Les livreurs ont souvent des accidents de la route à cause de la pression. Lorsqu’un accident se produit, personne ne leur vient en aide. Khalifa, livreur, a été témoin d’un accident et c’est de là qu’est partie l’idée de fonder l’association. »
Aujourd’hui, quand il arrive un accident, les salariés préviennent le livreur le plus proche qui vient en secours au blessé. Un accompagnement de la victime se fait ensuite au niveau administratif par les salariés qui contactent l’association SOS victimes de la route (SVR 33). Pour toutes les démarches qui concernent les droits des demandeurs d’asile ou des réfugiés notamment lors des hospitalisations, la Maison des livreurs fait appel à l’association du lien interculturel familial et social (ALIFS).
Retrouver l’espoir et la santé
La Maison des livreurs est aussi un lieu d’accompagnement à l’insertion professionnelle. Les livreurs ne connaissent pas les droits auxquels ils ont accès, même après avoir été régularisés. Ils ne savent pas comment accéder à France Travail, les démarches à suivre leur sont étrangères. Les salariés les accompagnent pour l’élaboration des CV en espérant qu’ils trouvent un autre emploi d’ici quelque temps. Pour communiquer, les livreurs qui parlent plusieurs langues servent d’intermédiaire et l’association a également accès à un Inter Service Migrants (ISM) qui permet d’entrer en communication en ligne avec un interprète.

Depuis son ouverture, la Maison des livreurs propose aussi des soins. Les mardis et vendredis, médecins généralistes, kinésithérapeutes et psychologues de Médecins du Monde et du CHU de Bordeaux se relaient pour apporter une aide médicale aux livreurs éprouvés mentalement et dont les muscles sont sursollicités.