Épisode 21
8 minutes de lecture
Vendredi 26 février 2021
par Amandine Sanial
Amandine Sanial
Journaliste souvent, photographe parfois, Amandine a collaboré avec Télérama, M le magazine du Monde ou encore Rue89 avant de couvrir l’actualité police-justice pour une agence de presse à Paris. De retour d’un long voyage à travers l’Europe, l’Asie centrale et l’Inde, elle a posé ses valises dans le Sud-Ouest.

« Ce genre de situation nous arrive à toutes, partout. » Manon Montrouge a 22 ans, et comme toutes les filles, a déjà été harcelée dans la rue. Étudiante en quatrième année à Sciences Po Bordeaux et passionnée de cinéma, elle réalise « Bien rentrée », un court-métrage où une jeune femme attend son métro sur le quai, quand la situation bascule. Son film est présenté au Nikon Film Festival.

Le projet « Les Apprenti·e·s » est un programme d’éducation aux médias développé par l’association Les Ami·e·s de Far Ouest. Dans ce feuilleton, nous donnons la parole à des jeunes qui s’essaient à l’écriture ou l’audiovisuel. Que leurs réalisations soient d’initiatives scolaire, associative ou individuelle, notre plateforme les valorise.

Revue Far Ouest : Peux-tu nous raconter l’histoire de ton film « Bien rentrée » ?

Manon Montrouge : C’est l’histoire d’Alma, une jeune femme d’une vingtaine d’années, qui quitte son meilleur ami sur le quai du métro parisien. En attendant son train, elle se retrouve face à un groupe de garçons qui joue à « pour combien », un jeu consistant à se lancer des défis. Très rapidement, le jeu va dériver vers le harcèlement.

Pourquoi as-tu choisi d’aborder le thème du harcèlement de rue ?

Avec des copains de Sciences Po, on fait souvent des courts-métrages par le biais de l’association universitaire « Les petits courts ». On voulait depuis longtemps participer au Nikon Film Festival. Cette année, le thème imposé était « un jeu ». J’ai repensé à mon expérience personnelle, et me suis souvenue d’un jour où je me suis fait harceler dans la rue à Paris. J’ai vu ce plaisir, ce sourire sur le visage des garçons qui m’ont harcelée. À ce moment-là, je m’étais dit « ce n’est pas un jeu, ça ne me fait pas rire. » J’avais trouvé mon thème.

Je me suis rendue compte qu’il y avait quelque chose à faire en liant le jeu avec le harcèlement de rue, en rappelant qu’il s’agit d’un jeu de séduction forcé. Je n’arrivais pas à parler d’autre chose, c’est ce pour quoi j’avais envie de m’engager, c’est ce sur quoi j’avais envie d’écrire.

À 22 ans, Manon Montrouge réalise son premier court-métrage avec des professionnels de l’association Crash Test.

Est-ce une situation que tu as souvent vécue ?

Il m’arrive à peu près toutes les semaines de me faire harceler. Ce n’est pas toujours des insultes, mais ça peut être juste une phrase. On m’a souvent fait des petites réflexions, du genre « T’es très mignonne ». Quand des hommes m’interpellaient dans la rue, j’avais cette naïveté de croire qu’ils étaient juste maladroits, alors que ce n’était pas le cas. Ça n’a jamais été très violent, jusqu’à l’été dernier : on était à Paris avec une amie, un type a surgi de nulle part et s’est assis sur le même banc que nous. Comme il n’avait pas de masque, et je lui ai demandé de garder une distance. En trois secondes, il s’est mis à hurler, m’insulter de tous les noms, m’a dit qu’il voulait me frapper… Ça s’est passé en plein Paris, devant tout le monde, un dimanche après-midi.

Peu de temps après, toujours à Paris, un autre type s’est approché et a commencé à me tenir la jambe dans le métro. Ils étaient quatre, je me suis dit « Si je m’énerve, je me fais tabasser ». Je n’attendais qu’une chose : que les portes s’ouvrent pour que je puisse partir. Malheureusement, ce genre de situations nous arrive à toutes, partout : à Paris, à Bordeaux, ailleurs en Europe…

Il m’arrive à peu près toutes les semaines de me faire harceler

Dans le court-métrage, Alma, le personnage principal, est filmée. Ses harceleurs sur le quai d’en face sont eux pris en photos. Pourquoi ?

Je voulais que tout le court-métrage soit vu dans les yeux d’Alma. Je voulais qu’on soit au plus près du personnage. C’est un parti pris esthétique de la montrer à travers autre chose qu’une séquence filmée. Je voulais qu’on insiste sur des détails, ces choses qu’on perçoit quand on est une femme : ce sourire, cette attitude… Tous ces détails qui, en tant que victimes, nous interpellent. Je voulais jouer sur le son, et qu’on se sente à la place du personnage principal.

Le film a beau être très court, on assiste à une rapide escalade de la violence de la part des harceleurs. Est-ce quelque chose que tu as vécu ?

J’ai voulu montrer qu’il y a souvent un basculement. Personnellement, le jour où ça m’est arrivé, il y a eu cette espèce de drague malaisante et terrible qui tourne très vite en harcèlement. Je voulais qu’il y ait une gradation, qu’on quitte le jeu et qu’on se rende bien compte en tant que spectateur qu’il n’y a en réalité jamais eu de jeu, que c’est le malaise. C’est juste glaçant. Quand j’expliquais aux garçons comment jouer la scène, je leur disais « Dites-vous que pour le harceleur, c’est trois minutes de sa journée, alors que la victime s’en souviendra toute sa vie ».

Des gens que le quai assistent à la scène, mais se cachent ou font comme s’ils n’avaient pas vu. C’est quelque chose que tu voulais montrer ?

Oui, clairement. On a un problème avec la protection des victimes. Beaucoup de passants restent encore indifférents. Bien sûr, quand on assiste à ce genre de situation, on se demande si on a envie de se mettre en danger. Mais la lutte contre le harcèlement de rue, elle se fait sur le long terme, avec l’aide de tout le monde. Ça pose la question de savoir si on a suffisamment formé les gens à bien réagir quand ça arrive. Moi-même, avant de faire ce court-métrage, je n’étais pas sûre de savoir comment réagir si quelqu’un se faisait harceler devant moi : comment protéger, comment venir en aide…

Que ressent Alma lorsqu’elle se fait harceler ?

Son personnage est assez malicieux. Elle défie son meilleur ami en faisant la course. Ce n’est pas une victime, c’est une jeune fille de 20 ans, un personnage dans sa globalité. Et comme toute fille qui se fait harceler, elle se demande quand même « Est-ce que c’est moi ? Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ? ». La première conséquence du harcèlement, c’est une altération de la perception de soi et de la confiance en soi, alors qu’on n’a rien fait.

Pourtant, avant de monter dans le métro, elle part la tête haute et soutient le regard de ses harceleurs.

Oui. À la fin, sans être dans la défiance, elle les fixe, car elle se dit que son métro va arriver. Certes, elle ne trouve pas la force de leur parler, mais je ne voulais pas qu’elle adopte une posture de victime, je voulais qu’elle les regarde et qu’elle ne parte pas tête baissée.

Avant de rentrer chez elle, Alma prépare sa clé dans sa main, on sent une certaine angoisse à l’idée de retomber sur un harceleur.

On développe toutes des techniques lorsqu’on rentre tard chez nous. En soirée, il est fréquent que les filles racontent comme elles se sont fait harceler : le film est une sorte de patchwork de ce que j’ai pu entendre. Le truc de la clé coincée dans le poing pour se défendre au cas où, par exemple, c’est une fille qui me l’a raconté. J’ai voulu garder l’idée. Mais c’est terrible, car ça va quand même très loin.

Est-ce que c’est ça, être ‘bien rentrée’ ? Est-ce qu’on peut dire qu’on est bien rentrée quand on a peur tout le long du trajet ?

Tu as choisi d’appeler ton court-métrage « Bien rentrée ». Pourquoi ?

Forcément, à cause de ce texto qu’on envoie toutes en rentrant chez nous pour rassurer nos proches. Mais est-ce que c’est ça, être « bien rentrée » ? Est-ce qu’on peut dire qu’on est bien rentrée quand on a peur tout le long du trajet ?

La dernière fois que je me suis fait harceler dans le métro, je n’ai pas eu envie d’en parler en rentrant chez moi. J’ai juste envoyé à mon pote « Je suis bien rentrée », alors que c’était faux. C’est parfois si humiliant qu’on n’a pas envie de revenir dessus, on veut juste oublier.

Selon toi, le harcèlement de rue est-il un sujet dont on parle suffisamment ?

On en parle de plus en plus. Depuis quelques années, on a mis des mots sur un phénomène. L’opinion publique commence à prendre conscience de ce que c’est. La lutte est en train de commencer, mais elle se fait sur le long terme. Il faut travailler sur plusieurs aspects. Ça ne se fait pas en un jour, ça nécessite de former, sensibiliser les jeunes, de parler aux victimes de leurs droits, de ce qu’elles peuvent faire. C’est essentiel de définir aussi ce qu’est exactement le harcèlement.

Depuis 2018, l’outrage sexiste est reconnu comme une infraction. Pour autant, y a-t-il eu un changement, selon toi ?

C’est une bonne chose de sanctionner le harcèlement de rue devant la justice. Malheureusement, ce ne sont que des mots, ça reste la parole des victimes dans un commissariat, contre des hommes qu’elle ne connaît pas et ne reverra peut-être jamais. Et ce n’est pas non plus une sanction qui va l’éradiquer complètement.

De manière générale, je pense que la lutte doit passer par la prévention plutôt que par la sanction. Changer les mentalités dès le plus jeune âge, et ça, c’est un travail de longue haleine. Mais l’avantage, c’est qu’en faisant entrer le harcèlement de rue dans la loi, on le fait entrer dans le débat public. Aujourd’hui, la lutte peut commencer.

Certaines applications, telles que « Garde ton corps », permettent aujourd’hui à l’utilisatrice d’être géolocalisée et de transmettre des informations à des personnes de confiance, en cas de problème. Qu’en penses-tu ?

Je connais certaines applis, mais je ne les utilise pas. Ça pose la question de la bienveillance, on a vu certains cas où des hommes regardaient où étaient les filles qui se signalaient en danger. Mais ça part d’une bonne intention, et je pense que ça remplit un rôle d’accompagnement des victimes, car la finalité de ces applications est aussi de les orienter vers des cellules de soutien ou vers un commissariat.

Ces applications posent aussi la question de la responsabilité : c’est encore aux victimes d’anticiper et de se protéger.

Exactement. C’est toujours aux femmes, aux victimes d’entreprendre des démarches pour être défendues et que les choses changent. Mais j’ai du mal à voir une solution sur le court terme. À part en parler, encore et encore, pour que tout le monde en soit conscient.

Tu as écrit et réalisé le film. Comment cela s’est-il passé ?

J’ai eu l’idée du film en août. L’été dernier, j’ai travaillé pour l’association parisienne « La maison du film », qui accompagne la création cinématographique. C’est là que j’ai commencé à me former à l’écriture scénaristique. J’ai écrit le scénario, et j’ai présenté le projet début octobre à Jade, l’actrice principale. J’ai ensuite envoyé mon scénario à Crash Test, une association basée à Paris et on a travaillé dessus ensemble.

Pour ce film, je voulais avoir une approche esthétique et cinématographique. Je fais un film sur le harcèlement de rue, mais pas un film concept : même si c’est très court, je voulais faire du cinéma.

T’imagines-tu travailler dans le cinéma ?

J’ai toujours voulu écrire des scénario. Mais je sais qu’il est difficile d’en vivre, alors je le fais pendant mon temps libre, de manière associative. Plus tard, j’aimerais travailler dans les politiques audiovisuelles, et avoir mes projets cinématographiques à côté.

Amandine Sanial
Journaliste souvent, photographe parfois, Amandine a collaboré avec Télérama, M le magazine du Monde ou encore Rue89 avant de couvrir l’actualité police-justice pour une agence de presse à Paris. De retour d’un long voyage à travers l’Europe, l’Asie centrale et l’Inde, elle a posé ses valises dans le Sud-Ouest.
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