En trois questions, décryptons les éléments de langage en lien avec l’immigration et la manière dont les chiffres sont manipulés à des fins politique.
En 2023, à la frontière basque, plus de 4000 migrants ont été évacués de force, un chiffre en forte hausse, marquant l’intensification des contrôles et des expulsions. Derrière ces chiffres quelles est la réalité de l’immigration en Nouvelle-Aquitaine ?
L’immigration est-elle en train d’exploser en France ?
Non. On pourrait le penser car en un siècle, la population immigrée a presque triplé. En fait, ce phénomène est mondial : entre 2000 et 2020, le nombre d’immigrés a augmenté de 82 % à l’échelle du globe. En France, les immigrés représentent seulement 10,7 % de la population, loin des 15 % observés aux États-Unis ou des 16 % en Suède.
Pourtant, une étude d’Eurostat montre que les Français surestiment largement le nombre de migrants : ils imaginent qu’ils accueillent trois à quatre fois plus de personnes que dans les faits. Comment expliquer ce décalage ? En grande partie par un discours idéologique qui instrumentalise la peur. François Héran, sociologue et professeur au Collège de France, parle de « déni d’immigration ». « Les chiffres et les effets de l’immigration sont amplifiés afin de justifier la nécessité de réduire drastiquement ces flux », affirme-t-il au Monde.

Un exemple récent illustre bien cette distorsion : en janvier 2025, un député de la Creuse a affirmé sur le plateau de BFM que l’immigration avait bondi de 462 % en cinq ans dans la commune de La Souterraine, 5000 habitants.
Sauf que c’est faux. Le nombre d’immigrés à La Souterraine est resté stable à 303 personnes entre 2017 et 2021. En réalité, le député s’est appuyé sur une étude qui retrace 15 ans d’évolutions démographiques au sein des territoires. De plus, le cas de La Souterraine est anecdotique : un Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile (CADA) y a été ouvert en 2017. Ces chiffres incluent donc des populations temporaires, bien loin d’une immigration permanente.
Mais la France reste une terre d’accueil pour les migrants, non ?
Non plus. En 2023, la France a délivré 326 954 premiers titres de séjour, dont un tiers pour des étudiants, 60 000 pour des réfugiés et environ 40 000 pour des travailleurs. Là encore, la France est loin derrière la Pologne (700 264), l’Allemagne (538 690) et l’Espagne (466 712). L’immigration reste donc régulée, principalement motivée par des raisons spécifiques et souvent temporaires.

De plus, entre 2014 et 2020, la France a traité 106 000 demandes d’asile, soit seulement 4,5 % des 2,33 millions de demandes déposées dans l’Union européenne. Ce chiffre relatif, plutôt faible, nuance l’idée d’une « attractivité excessive » de la France, surtout quand on la compare à des voisins européens comme l’Allemagne, qui la devance désormais sur ce terrain.
Par ailleurs, en France la lutte contre l’immigration irrégulière s’intensifie. Depuis 2020, le pays maintient ses contrôles aux frontières. En Nouvelle-Aquitaine, les expulsions ont augmenté de 18 % en un an, et un nouveau centre de rétention (CRA) ouvrira à Bordeaux en 2026 pour accélérer les procédures.
C’est quoi la différence entre un immigré et un expatrié ?
Dans l’imaginaire collectif, ces deux termes évoquent des réalités très différentes. L’expatrié, souvent un cadre dynamique, est vu comme un aventurier moderne, un homme ou une femme qui réussit à l’étranger. En revanche, l’immigré est souvent perçu comme une personne originaire d’un pays défavorisé, fuyant la misère.

Cette distinction repose sur des préjugés culturels. Comme le souligne Morgan Lans, sociologue à l’Université de Pau, « l’histoire coloniale pèse lourd sur ces représentations, ces “détails” sémantiques sont très révélateurs des rapports asymétriques entre la France et certains pays d’Afrique de l’Ouest et du Maghreb ». En d’autres termes, ce que l’on valorise chez l’expatrié, on le stigmatise chez l’immigré.
Car, au fond, « expatrié » et « immigré » désignent la même réalité : une personne née à l’étranger et résidant dans un autre pays. L’immigration en Nouvelle-Aquitaine est bien plus diverse qu’on l’imagine : les immigrés viennent principalement du Portugal, du Maroc et… du Royaume-Uni.