À Ustaritz, le centre de soin Hegalaldia reçoit chaque année des animaux sauvages blessés. Dans cet entretien, Stephan Maury, livre ses conseils pour aider sans nuire.
En 2020, 2500 animaux ont été recueillis par le centre de soin Hegalaldia, à Ustaritz. Pourquoi ?
En 6 ans, entre 2009 et 2015, 30 000 hectares de nature ont été artificialisés en Nouvelle-Aquitaine. Autrement dit, des prairies et des forêts ont été transformées en habitations, en zones industrielles ou encore en stade. Pour vous donner une idée, cela représente l’équivalent de 6 fois la superficie de Bordeaux.
Alors que le sauvage voit son territoire se rétrécir, on croise de plus en plus souvent des animaux en détresse en ville. Un oiseau à l’aile cassée, un hérisson blessé ou même un lézard fatigué.
Qu’est-ce qu’on peut faire pour aider ces animaux sauvages ? Les amener dans un centre de soin à la faune sauvage. Comme le centre de soin Hegalaldia, à Ustaritz. Chaque jour, des bénévoles et des salariés se battent pour sauver des animaux en détresse et leur permettre de retrouver la vie sauvage. Pour comprendre comment ils « sauvent le sauvage », nous avons rencontré Stephan Maury, le responsable animalier de l’association Hegalaldia.
Un sujet PopEx (France 3 Nouvelle-Aquitaine), incarné par Laurent Target.
Vous êtes soigneur depuis 20 ans. Comment je fais, si je vois un animal sauvage en détresse ?
Déjà, il faut s’assurer qu’il est en détresse. On l’observe avec les collègues, depuis 5 ou 6 ans, il se passe quelque chose… Moi au printemps, chaque année, j’ai entre 20 et 30% d’animaux qui arrivent au centre Hegalaldia et qui ne devraient pas arriver. Merles, mésanges, moineaux… les espèces communes dans les jardins. On a tellement parlé d’environnement, d’effondrement de population, maintenant les gens, le moindre animal, ils pensent qu’il est en détresse.
Au printemps, quand tous les jeunes oiseaux sortent du nid, selon l’espèce, il faut deux à trois jours, voire dix avant qu’ils volent correctement. Moi je leur dis aux gens, « quand vous êtes sortis du ventre de votre mère, vous êtes pas tout de suite parti faire un marathon ». On rentre dans un engrenage qui est pénalisable pour la faune, surtout pour celle qui est en milieu urbain et périurbain.
Les gens lisent les informations, les reportages de travers. Les gens survolent, et faire passer un message de fond avec les détails, la compréhension ne se fait pas, les gens sont trop éloignés de la nature. La connaissance de l’animal, les citadins l’ont perdue. Complètement. Et ça nous horrifie tous dans les centres de soins à l’heure actuelle.
On fait plus de mal que de bien alors ?
Il y a un éloignement de la nature qui est catastrophique chez les citadins, et on se fait de plus en plus engueuler quand on leur dit qu’il faut laisser l’oisillon. Ils pensent aux prédateurs, qu’ils vont se faire manger. Leur faire comprendre la chaîne alimentaire, que ça fait partie de la vie de la nature, ça c’est très très dur.
J’ai eu des gens, qui avec la communication sur les hérissons en danger qu’il faut sauver, faisaient 300 à 400km sur les routes la nuit, qui ramassaient tous les hérissons et qui me les ramenaient le matin.
J’ai été dur. J’ai pris les hérissons, et je leur ai dit : « Une femelle, allaitante, vous avez tué quatre petits. » En voulant les sauver, ils ont tué toutes les portées des femelles. On en est là. Ça part d’un bon sentiment, mais le résultat est catastrophique.
C’est pour ça que vous recevez plus d’animaux à Hegalaldia ?
On a plus d’animaux en détresse parce qu’on a l’urbanisation qui avance de plus en plus, donc on reçoit plus d’animaux suite à des chocs véhicules et tout ça. Nous, chez Hegalaldia, on travaille aussi sur les espèces marines, donc on a aussi les oiseaux mazoutés, les filets de pêche…
On a les deux : l’augmentation de la pression humaine avec les constructions de route, la perte d’espace… et la « bienveillance » des gens qui devient impactante sur certaines espèces. Si on arrivait à le faire comprendre aux gens, ça serait un pourcentage assez facile à baisser en termes d’animaux accueillis.
Comment on reconnait un animal sauvage en détresse ?
Un animal en détresse, ça dépend du lieu, de l’espèce, des conditions météo, si c’est des animaux migrateurs ou pas… plein de paramètres. Après, au printemps sur des mammifères, selon le descriptif que me font les gens… je prends l’exemple du renardeau : il y a des renardeaux dans le champ, sans la mère. Quel est leur comportement ? Ils sont ensemble, ils jouent… Bon bah non, la femelle est sans doute dans le terrier et ils sont sortis pour jouer. Après, un renardeau tout seul dans le champ, couché et qui ne fuit pas quand on approche à dix mètres… oui, il est en détresse.
Comment on fait pour intervenir dans la nature, sans intervenir ?
C’est la grande question. Je me pose la question toutes les semaines. Est-ce que mon métier a un réel rôle pour la biodiversité ? Et plus les années passent, moins j’en suis convaincu. On va soigner des individus, mais on ne règle pas les problèmes environnementaux.
Pour vous donner un exemple, on a relâché 9 ou 10 Gypaètes barbus ces dernières années. Belle espèce, emblématique… On sait que sur toutes les études espagnoles, des gypaètes barbus qui ont été blessés et qui ont fait un passage dans un centre de soin, sont des individus qui une fois relâchés dans la nature ne se sont jamais reproduit. Par contre un Gypaète barbu élevé en captivité et réintroduit, il se reproduit. Pourquoi ? Je pense qu’on amène des déviances.
Et même des animaux qui nous sont amenés… qu’est-ce qui nous dit que ce ne sont pas les parents qui l’ont abandonné parce qu’il y avait une tare, un truc qui n’allait pas avec ces animaux-là. On soigne des individus, on relâche des individus qui peuvent poser problème peut-être à terme dans l’environnement. Il va forcément y avoir, à terme, un faible pourcentage d’animaux qui ont peut-être des tares génétiques ou des comportements qui ne sont pas bons.