En France, 83 % des personnes trans ne transitionnent pas médicalement. Pourtant, le triptyque psychiatre-endocrinologue-chirurgien reste la norme imposée.
Transidentité et transition de genre : derrière ces mots, des parcours de vie radicalement différents que la médecine a mis des décennies à reconnaître. En France, la transidentité n’a été retirée de la liste des maladies mentales qu’en 2010 – l’OMS a attendu 2022. Pourtant, aujourd’hui encore, de nombreuses personnes trans se heurtent à un système de soin qui les infantilise, les contraint, et leur impose un psychiatre que la loi ne rend plus obligatoire. Décryptage.
Pourquoi est-ce qu’on a longtemps considéré la transidentité comme une maladie mentale ?
Eh bien, parce qu’elle remettait en question les normes sociales et médicales, qui se sont fondées sur une vision binaire et « naturelle » du genre. La psychiatrie, en tant que baromètre du « normal », a alors rapidement classé la transidentité comme un trouble, interprétant essentiellement le vécu trans comme une souffrance liée au rejet du sexe anatomique.

Cette définition a influencé la manière de traiter les personnes trans et non binaires. Les hormones et les chirurgies (phalloplastie, vaginoplastie, vulvoplastie) étaient alors considérées comme des traitements pour « corriger » ce trouble. De fait, une personne trans n’était pas reconnue en tant que telle si elle ne désirait pas entamer ce parcours médical.
Avant 2016, une opération chirurgicale était imposée pour changer d’état civil. Finalement les progrès ne sont que très récents : la France n’a retiré la transidentité des maladies mentales qu’en 2010, l’OMS en 2022. Encore aujourd’hui, la grande majorité des professionnel·les de santé ne reçoivent aucune formation sur l’accompagnement respectueux des personnes trans au cours de leurs études. Résultat : les discriminations persistent. En janvier, un gynécologue de Pau a été suspendu après avoir refusé de soigner une patiente trans : « Il y a des services spécialisés pour les hommes comme vous. »
Toutes les personnes trans ne souhaitent pas transitionner médicalement ?
Non ! En France, seuls 17 % des personnes trans choisissent de recourir à des traitements médicaux, d’après une étude Eurostat. Toutes les personnes trans ne ressentent pas nécessairement une dysphorie de genre — une souffrance liée au décalage entre son genre assigné à la naissance et son genre réel —. Il n’existe donc pas de « parcours de transition type ».
Ce parcours peut notamment comprendre une transition hormonale (bloqueurs de puberté, prise d’hormones à vie ou sur du moyen terme jusqu’à obtention des effets souhaités), une transition chirurgicale (face, torse, seins, vulve, vagin, pénis), et/ou une transition sociale (évolution du style vestimentaire, coming out, changement de prénom avec ou sans modification de changement d’identité à l’état civil).
Il ne s’agit pas de « valider » une transition, mais de procéder comme n’importe quel suivi.
C’est avant tout une histoire de ressenti mais aussi de contraintes très concrètes : les démarches administratives parfois lourdes, le coût des soins, l’accès aux professionnels de santé…
Jeanne*, qui vit près de Bayonne a décidé de transitionner médicalement 10 ans après son coming out : « J’ai mis du temps à réfléchir, à peser le pour et le contre. Ce n’était pas une évidence pour moi. »
Peut aussi s’ajouter une certaine pression sociale, notamment pour les personnes qui vivent loin d’autres personnes concernées : « J’avais l’impression qu’il n’y avait pas de solutions pour être acceptée : faire toutes les opérations pour une femme transgenre c’est rassurant d’une certaine manière car on s’inscrit à nouveau dans un rapport binaire qui peut rassurer les personnes cisgenres [Ndlr : les personnes qui ne sont pas trans]. De l’autre, ne pas transitionner peut donner l’idée d’être moins extrême. »
Est-ce que pour transitionner médicalement un avis psychiatrique est toujours obligatoire ?
C’est compliqué. Officiellement depuis que la transidentité n’est plus classée comme un trouble psychiatrique, les endocrinologues, les gynécologues et les urologues peuvent prescrire des hormones. Pour les opérations chirurgicales en revanche, seuls les généralistes peuvent délivrer des courriers d’adressage.
Mais dans la pratique, la psychiatrie reste souvent incontournable, surtout dans le public. C’est ce que souligne Jeanne*, 34 ans, qui a suivi son parcours au CHU de Bordeaux : « Il faut être suivi au moins deux ans par un psychiatre avant d’accéder aux hormones. On est suivi par plusieurs médecins, mais c’est lui qui structure et décide de notre parcours de soin à toutes les étapes de la transition. »

Dans le privé, beaucoup de médecins, même dans les grandes villes comme Bayonne, La Rochelle ou Bordeaux, n’appliquent pas la loi et considèrent encore le triptyque « psychiatre, endocrinologue, chirurgien » comme indispensable. Pourquoi ? Car ils considèrent l’avis psychiatrique comme une garantie pour s’assurer que la transidentité ne soit pas confondue avec certaines pathologies. Selon eux, l’avis psychiatrique permettrait également l’accompagnement dans une période difficile médicalement et administrativement.
Un avis : non. Un suivi : « pourquoi pas ? », s’il est voulu. C’est ce que défendent les associations et les militant·es trans : il ne s’agit pas de « valider » une transition, mais de procéder comme n’importe quel suivi. S’intéresser à la personne en son intégralité. « On a forcément un peu d’appréhension quand on aborde un psy en tant que personne trans, rendre ça quasi obligatoire y participe : c’est stressant et on se sent infantilisé », témoigne Jeanne.
L’accompagnement psy pourrait également être une manière d’aborder le stress minoritaire, ce stress chronique causé par des discriminations. En effet, le vécu des personnes trans et non-binaires peut-être très violent : 85 % ont été victimes de transphobie à un moment au cours de leur vie, 37 % ont été victimes d’actes discriminants de manière répétée durant l’année.
*Le prénom a été modifié.