Pas de panneau, pas d’enseigne, pas de signalétique. Sur l’Île-de-Ré, la maison centrale de Saint-Martin se fond dans le décor comme par habitude. Une habitude de trois siècles. De Vauban aux communards, des bagnards de Cayenne aux indépendantistes basques, ces murs ont tout vu. Sauf qu’aujourd’hui, ce sont surtout leurs fissures qui parlent — et, dehors, les familles qui attendent.
La maison centrale de Saint-Martin-de-Ré ne s’annonce pas. Pas de panneau sur la route, pas de fléchage depuis le port… Rien qui trahisse, dans ce bourg blanc et fleuri de l’Île-de-Ré, la présence d’un établissement pénitentiaire qui compte parmi les plus anciens de France.
Seule maison centrale de détention de Nouvelle-Aquitaine, Saint-Martin-de-Ré s’avère plus accueillante pour les touristes que pour les parloirs. Arrivant du continent par le Pont sur un vélo de location, rares sont les touristes qui lèvent la tête avant d’entrer dans la forteresse de Saint-Martin par le pont-levis piéton à l’est des remparts. Jetez un œil la prochaine fois : vous verrez planer, au-dessus des bastides Vauban, la toile discrète des filets anti-évasion.
Petit point vocabulaire : Maison centrale. Les maisons centrales sont une catégorie d’établissement pénitentiaire recevant les détenus considérés comme les plus dangereux ou ceux dont les peines sont les plus longues. Le régime d’incarcération s’y concentre sur la sécurité là où les autres établissements visent à favoriser la réinsertion.

Il y a une prison sur l’Île-de-Ré ?
Vous pourrez chercher longtemps (nous, on a cherché) : aucun panneau de voirie n’indique l’emplacement des deux sites de la maison centrale de Saint-Martin. Seul indice, le restaurant Le Parloir, pas loin du parking. Mais, vu les tarifs à la carte, c’est plus un spot pour avocats que pour taulards.
Pourtant, Saint-Martin et les barreaux, c’est un vieux roman d’amitié. Après la destruction d’une première citadelle par la flotte du Duc de Buckingham en 1627, Louis XIV demande en 1674 à Vauban de reconstruire une place pour abriter les troupes. La forteresse n’est pas achevée que, dès 1685, suite à la révocation de l’Édit de Nantes. Les murs se referment déjà sur des protestants arrêtés et emprisonnés par le régime.
Est-ce que la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré existe depuis longtemps ?
Au XVII° siècle, débute la vocation de prison politique de Saint-Martin. Tour à tour, les différents régimes y enferment leurs opposant·es. Bonaparte y verrouille les républicains et monarchistes, 400 communards leur succèdent en 1871, puis les bagnards de Cayenne avant les résistants et « politiques » sous l’Occupation. Le livre d’Or est un livre d’histoire : Mirabeau, Louise Michelle, Dreyfus, Seznec…
Le bâti est ancien et protégé au titre des monuments historiques, très limité dans les extensions : tout ce qui est aux abords est classé
À côté de la boulangerie Do Ré Mi sur le Vieux-Port de Saint-Martin, une jolie fresque murale dépeint l’île en pastel dont on prétend qu’elle fut tracée de la main d’un bagnard. Peu de témoignage d’époque pour le confirmer : la tradition voulait qu’on ferme les volets au passage des fers par lesquels on les tirait vers l’île du Diable.
Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les derniers logements militaires et la fabrique de poudre sont détruits pour laisser place aux bâtiments cellulaires. Saint-Martin devient maison centrale en 1970. Pendant un temps, elle recevra d’autres prisonniers politiques en la personne d’indépendantistes condamnés en Corse, en Bretagne et au Pays basque. Mais ce sont désormais surtout les longues peines qui l’occupent.
C’est un souci une prison si vieille ?
Ce riche héritage pèse lourd sur l’administration pénitentiaire. Le rapport d’activité 2022 n’est pas tendre avec cette « structure immobilière vieillissante, peu sécuritaire [dont certains locaux vétustes rendent] difficiles les conditions de travail des personnels comme les conditions de détention ». Malgré un taux d’occupation plutôt faible comparé à la moyenne (379 détenus, soit 82,64 % en 2022), la Maison centrale de Saint-Martin dispose de peu de marge pour s’améliorer.
« Le bâti est ancien et protégé au titre des monuments historiques, très limité dans les extensions : tout ce qui est aux abords est classé », énumère Virginie Sauvecane, directrice pénitentiaire d’insertion et de probation pour Saint-Martin. Le problème se pose pour les détenus mais aussi pour leurs familles en visite.

Dans d’autres établissements pour longue peine, une pièce est parfois mise à disposition d’associations (Secours catholique, Croix Rouge, etc.) pour accueillir d’un café chaud, un bloc sanitaire et quelques chaises en plastique celles et ceux qui ont fait parfois de longs voyages pour un rendez-vous avec un détenu. Dans les constructions plus récentes, comme au centre pénitentiaire Pémégnan à Mont-de-Marsan, de petits locaux sont même construits à cette fin.
Rien de tel à Saint-Martin. Prendre une chambre à l’hôtel ? On vous laisse vérifier sur Booking : en plein hiver, rien à moins de 80 euros par nuit pour une chambre simple. Jusqu’à pousser certaines familles à passer la nuit dehors.