À Bordeaux et en Nouvelle-Aquitaine, les caméras de vidéosurveillance se multiplient. Mais sont-elles vraiment efficaces ? Décryptage avec le collectif Technopolice Bordeaux.
À Bordeaux et en Nouvelle-Aquitaine, les caméras de vidéosurveillance se multiplient. Mais sont-elles vraiment efficaces ? Décryptage avec le collectif Technopolice Bordeaux.
Peut-être en avez-vous déjà aperçu quelques-unes… ou peut-être pas, car certaines sont habilement dissimulées. Ces dernières années, les caméras de vidéosurveillance se sont largement multipliées dans l’espace public.
En Nouvelle-Aquitaine, cette tendance gagne aussi bien les villages que les grandes villes. À Bordeaux, longtemps à la traîne sur ce sujet, la vidéosurveillance a basculé depuis 2019 : la capitale girondine est désormais l’une des villes les plus équipées de France. Mais c’est quoi le problème au juste ?
Pourquoi autant de villes comme Bordeaux installent des caméras de vidéosurveillance en ce moment ?
Parce que c’est simple, visible et politiquement rentable. Pour un·e maire, la caméra de vidéosurveillance coche toutes les cases : elle donne l’image d’une action concrète contre l’insécurité, répond aux inquiétudes d’une partie de la population, sans nécessiter de recruter du personnel.
Cette tendance s’inscrit dans ce que le sociologue Ulrich Beck appelle la « société du risque ». Dans cette société, le pouvoir politique ne promet plus le progrès, mais se contente d’anticiper les menaces. La vidéosurveillance devient alors un outil politique qui rend visible la capacité d’agir, même quand son efficacité réelle n’est pas démontrée.

L’exemple de Jarnac, en Charente, est frappant : cette commune de moins de 5 000 habitants dispose de 79 caméras, ce qui en fait la ville la plus vidéosurveillée du département. Ce déploiement impose une nouvelle norme où la surveillance fait du quotidien.
Ce développement est facilité par d’importants financements publics. Le Fonds interministériel de prévention de la délinquance peut couvrir jusqu’à 80 % des dépenses, particulièrement pour les caméras installées dans les centres-villes ou près des écoles. En Nouvelle-Aquitaine, intercommunalités et départements comme la Charente ou la Dordogne soutiennent financièrement les communes.
C’est quoi le problème avec la vidéosurveillance ?
D’abord, c’est une question démocratique. Contrairement aux cookies numériques qu’on peut refuser, il est difficile, voire impossible, d’éviter la captation dans une ville équipée de vidéosurveillance. « Pourtant, rien dans la loi n’oblige un citoyen à être filmé en permanence pour circuler », relève Sacha de Technopolice Bordeaux, un collectif qui documente les surveillances technologiques policières.
Même dans les communes les plus surveillées, les habitants ignorent souvent l’étendue du dispositif. C’est le cas à Libourne, en Gironde où plus d’une centaine de caméras sont reliées à un centre de supervision urbain. Certaines sont équipées de haut-parleurs pour interpeller les passants, d’autres ont expérimenté un logiciel croisant météo et profils sociaux pour anticiper d’éventuels troubles.

Ce manque de transparence interpelle aussi certains professionnels. L’année dernière, un agent a signalé des dysfonctionnements au sein de son centre à Marseille : des images auraient été écartées pour dissimuler des violences policières et des échanges sexistes relevés entre opérateurs. Une enquête est en cours.
Mais l’effet le plus marquant de la vidéosurveillance reste souvent invisible : on ne se comporte pas de la même manière quand on se sait observés. Même la solidarité pourrait être mise à mal : « Si demain on voit quelqu’un se faire agresser, est-ce qu’on ira l’aider, ou est-ce qu’on comptera sur la caméra ? » interroge Sacha de Technopolice Bordeaux.
Ah bon, c’est pas efficace les caméras de surveillance ?
Pas vraiment. En tout cas, pas comme on l’imagine. Contrairement à l’intuition, la présence de caméras n’a pas démontré d’effet clair sur la baisse de la délinquance. Des études anglaises ou françaises concluent qu’elles n’ont qu’un impact marginal, parfois nul.
Déjà, car il n’y a pas assez d’opérateurs dans les Centres de supervision urbaine (CSU) pour suivre les caméras en temps réel. Donc dans les faits, elles peuvent être utiles, mais surtout après coup, dans un laps de temps limité à 30 jours avant que les images soient supprimées. Globalement leur rôle reste minoritaire : moins de 3 % des enquêtes abouties en France utilisent des images de vidéosurveillance comme élément décisif.

Le problème, c’est que ces limites n’empêchent pas leur extension. C’est un « tonneau des Danaïdes » : plus on en installe, plus on a l’impression qu’il en manque. Et comme la délinquance se déplace plutôt qu’elle ne disparaît, chaque nouvel angle mort devient un prétexte à filmer un peu plus. Jonathan Prioleaud, maire de Bergerac et fermement opposé à l’installation de caméras, s’en amuse : « Ce qu’il faut se demander, c’est à quoi vont servir des caméras. Elles ne vont rien filmer ! Notre ville est apaisée, ce qui existe c’est un sentiment d’insécurité de la part de certains », avait-il déclaré à France Bleu Périgord.