En Gironde, 2 160 places d’hébergement d’urgence pour des milliers de personnes à la rue : le compte n’y est pas. Derrière ces chiffres, un droit désormais fragilisé. À qui s’adresse vraiment l’hébergement d’urgence ? Et pour combien de temps encore ?
Appeler le 115, attendre une place en hébergement d’urgence, espérer un toit : derrière ces gestes quotidiens se joue une bataille invisible. Celle du droit à un abri, menacé par la loi « immigration ». En Gironde, les acteurs de terrain s’inquiètent.
Un hébergement d’urgence c’est quoi ?
L’hébergement d’urgence est une solution de relogement temporaire destinée aux personnes sans domicile fixe ou obligées de quitter leur domicile de façon précipitée. Souvent, ces personnes sont dans des situations de détresse sociale, psychique ou médicale.
Ce type d’hébergement est provisoire : en Gironde, par exemple, les séjours n’excèdent jamais plus de 15 jours. Il se présente dans l’attente d’une solution de logement durable et adaptée. Il n’y a pas de bail, de titre d’occupation ni de versement de loyer, mais une participation financière peut parfois être demandée. L’un des principes fondamentaux de ce type d’accueil, c’est son caractère « inconditionnel », c’est-à-dire que ce droit s’étend aux personnes étrangères également.
Pour pouvoir accéder aux hébergements d’urgences, c’est par le 115, aussi connu sous le nom de SIAO (Service Intégré d’Accueil et d’Orientation), que les personnes doivent passer. Ce service recense toutes les demandes des sans-abri et les réoriente vers les places disponibles dans leur département. Fin décembre 2023, la France comptait 200 000 places d’hébergement d’urgence dont 2 160 en Gironde.
Quelles sont les personnes qui y ont recours ?
Ces dernières années, la sociologie des personnes accueillies en hébergement d’urgence s’est transformée. L’image de la personne marginale n’est plus d’actualité. De plus en plus, les personnes accueillies sont des enfants, des femmes et des personnes migrantes ou réfugiées. Souvenons-nous de ce chiffre publié en décembre 2023 : chaque nuit, 3 000 enfants dorment dans la rue en France.
Manuel Domergue, directeur des études de la fondation Abbé Pierre, expliquait sur France Culture que ce changement est dû « à la crise du logement de plus en plus forte que l’on connaît, notamment la pénurie des logements sociaux. Ceux qui en profitent habituellement sont les familles et lorsqu’on n’en a plus, ce sont eux qu’on retrouve à la rue. »
Concernant les personnes migrantes, le directeur estime que depuis 2015, le flux migratoire a augmenté et a engendré une tension au niveau des hébergements. Il constate également : « Une crise de l’hospitalité, de l’accueil. Ces personnes migrantes sont de moins en moins accueillies, acceptées, alors lorsqu’elles font des demandes d’asiles, on les retrouve davantage à la rue ou en hébergement d’urgence ».
Ce droit fondamental est-il menacé par la loi immigration ?
Eh bien oui. Le projet de loi « immigration » voté mardi 19 décembre 2023 exclut des structures d’urgence les personnes déboutées du droit d’asile et ayant reçu une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Camille Gardesse, sociologue et urbaniste, constate lors d’un entretien avec Médiapart que cette loi est donc « une brèche dans l’inconditionnalité de l’hébergement ».
Pour la chercheuse, « affirmer qu’il s’agit d’un problème migratoire, c’est pour les autorités une manière d’instrumentaliser la question des migrations en se déchargeant de la responsabilité d’un déficit structurel de places d’hébergement. Un déficit sur lequel les associations, notamment la Fondation Abbé Pierre, alertent pourtant depuis des années. »