En 2024, la prostitution des mineurs est en pleine expansion. Un problème national touche aussi durement la Nouvelle-Aquitaine. Comment ce phénomène se propage-t-il et quels sont les mécanismes qui l’alimentent ?
En juin 2025, un homme de 19 ans a été condamné à Bayonne à un an et demi de prison ferme pour avoir prostitué sa petite amie de 16 ans. Si le travail du sexe et les droits de ses travailleur·euses sont un véritable enjeu de société, la protection des mineurs l’est aussi.
En 2024, la prostitution des mineurs est en pleine expansion selon les données de l’association Agir contre la prostitution des enfants (ACPE). Les victimes, pour 94 % des filles, sont en moyenne âgée de 14 ans au début de leur activité. Un problème national touche aussi durement la Nouvelle-Aquitaine.
Pourquoi la prostitution des mineurs progresse-t-elle ?
La réponse est, comme souvent, la même : Internet. En dix ans, la prostitution des mineurs a totalement changé de modèle opératoire : ce qui se passait dans la rue se déplace désormais en ligne par le biais des plateformes numériques. En cela on parle d’« ubérisation de la prostitution », car à la manière des plateformes comme Uber, l’offre et la demande se rencontrent en ligne.
Les proxénètes ciblent des adolescent·es de 13 à 17 ans sur des réseaux sociaux comme Instagram ou Snapchat. Ces adolescent·es sont à 80 % des filles. De l’autre côté, les clients sont recrutés sur des forums ou des sites d’escorting. « Ce n’est plus une prostitution sur les trottoirs. Les rencontres se font dans des logements loués via des plateformes. Pas besoin de carte d’identité, donc pas besoin d’être majeur », explique Bénédicte Lavaud-Legendre, juriste à l’Université de Bordeaux, spécialiste sur le sujet.

La pandémie de Covid-19 a aggravé cette situation. « Après les confinements, le nombre de victimes a explosé. Tout le monde s’est retrouvé en ligne : les victimes, les proxénètes et les clients », souligne Mathieu Deck, directeur de l’association Pistes Solidaires à Pau, qui lutte contre ce phénomène.
Sur quoi s’appuient ces réseaux de prostitution ?
Les réseaux de prostitution des mineurs exploitent la vulnérabilité des jeunes filles pour les attirer, leur honte pour les garder et la peur des clients pédophiles de se faire arrêter pour continuer en toute impunité.
La vulnérabilité des mineures, d’abord : « Ces adolescentes, souvent déjà victimes de violences ou d’abus, deviennent des proies faciles à manipuler en raison de leur fragilité psychologique », explique la juriste, Bénédicte Lavaud-Legendre qui s’est entretenue avec des dizaines de jeunes filles. Les proxénètes, surnommés « lover boys », se servent de fausses promesses d’amour ou d’argent pour établir une emprise émotionnelle sur elles, leur donnant l’illusion d’une relation affective ou d’une opportunité de survie.
Ces proxénètes, souvent jeunes adultes ou mineurs eux-mêmes, ces hommes ont pour la plupart de l’expérience dans les trafics de drogue « Ils transfèrent leurs compétences criminelles dans une activité jugée plus rentable et à moindre risque. Ce type de prostitution n’est donc pas épargné d’une certaine violence physique », souligne Lavaud-Legendre.

Mais si l’offre existe, c’est aussi parce que la demande est bien réelle. « C’est la même chose que ce que l’on a pu observer pendant le procès de Dominique Pélicot, il n’y a pas de profil type. Ce sont des Messieurs tout le monde », explique le directeur de Pistes solidaires. « Ce n’est pas difficile de trouver des clients, j’ai mené l’expérience en créant un faux profil d’une adolescente de 14 ans sur un forum. J’ai reçu une proposition de rendez-vous en moins de 30 secondes. »
Ces clients, justement, ne risquent pas de reconnaître leurs actes et de dénoncer les proxénètes : pour les sociologues bordelais Johanna Dagorn et Clément Reversé, « la peur d’être démasqué en tant que pédophile protège indirectement les proxénètes en leur assurant un anonymat presque total ».
Est-ce qu’on peut lutter contre ce phénomène ?
Les professionnel·les recommandent d’agir à plusieurs niveaux. L’un des leviers essentiels est de s’attaquer aux vulnérabilités sociales et psychologiques des victimes. « C’est un problème systémique ; si l’on ne s’attaque pas à la racine comme la précarité et les violences sexuelles vécues durant l’enfance, les réseaux continueront de prospérer », défend le directeur de Pistes solidaires.
En cela, la prévention est cruciale : plus tôt on sensibilise, plus tôt on peut éviter ces dérives. Bénédicte Lavaud-Legendre insiste : « Une meilleure éducation sur les conséquences à court et long terme permettrait d’éviter que les jeunes ne tombent dans ces pièges. ». Il est donc fondamental de diffuser ces messages dès le plus jeune âge, en particulier dans les écoles.
Mais sensibiliser ne suffit pas ; il faut aussi former de manière adéquate les professionnels du secteur. Les éducateurs, policiers, et travailleurs sociaux doivent être capables d’identifier rapidement les signes d’exploitation. Aujourd’hui, en Nouvelle-Aquitaine, le manque de moyens et de formations adaptées est un obstacle majeur. À Bordeaux, l’unité de lutte contre le proxénétisme compte seulement huit enquêteurs pour l’ensemble de la région, un chiffre largement insuffisant face à l’ampleur du phénomène. De plus, l’absence de brigade spécialisée dans la protection des mineurs rend encore plus difficile la prise en charge des victimes.
Le dernier levier à actionner est la régulation d’Internet. Les proxénètes ont su l’exploiter, notamment les réseaux sociaux et des plateformes en ligne, pour recruter leurs victimes sans être inquiétés. Même si certains sites ont été fermés, le problème persiste. Les proxénètes trouvent rapidement de nouvelles plateformes pour poursuivre leurs activités. Et les contrôles parentaux sont rarement utilisés. Cela permet aux pratiques illégales de continuer dans l’ombre.