ASE en Gironde : placements impossibles, foyers saturés, budgets réduits. On décrypte en trois questions un système de protection de l’enfance à bout de souffle.
En Gironde, plus de 12 000 enfants et jeunes sont aujourd’hui suivis par l’aide sociale à l’enfance. Un chiffre qui dit l’ampleur du dispositif, mais pas ses failles. Pour comprendre ce qui se joue, retour sur le fonctionnement de l’ASE, ses dysfonctionnements et les alternatives qui émergent.
À quoi ça sert l’Aide sociale à l’enfance (ASE) ?
L’ASE a pour mission de protéger les enfants et les adolescent·es en danger ou en risque de l’être. Gérée par les conseils départementaux, elle accompagne aussi les jeunes majeurs sans soutien familial, jusqu’à 21 ans, parfois plus.
En Gironde par exemple, plus de 12 000 enfants et jeunes sont suivis par l’Aide sociale à l’enfance. L’ASE agit de deux manières : par un accompagnement éducatif à domicile, ou par le placement en dehors du foyer, temporaire ou durable, en famille d’accueil ou en établissement.
Ces interventions sont décidées par un juge des enfants, ou parfois directement par les services de l’aide sociale à l’enfance. En effet, les magistrats sont surchargés : à l’échelle nationale, 520 juges gèrent près de 255 000 situations.
Avec environ 6 400 enfants placés, la Nouvelle-Aquitaine est la deuxième région la plus concernée. Et la prise en charge des mineurs non accompagnés — des enfants de moins de 18 ans, de nationalité étrangère, arrivés seuls en France —, en forte hausse depuis 2015, représente désormais 19 % des jeunes accueillis.

Résultat : les services sont saturés. En Charente-Maritime, 77 décisions de placement n’ont pas pu être appliquées en octobre dernier. Autant d’enfants restés dans des foyers pourtant signalés comme dangereux.
C’est quoi le problème avec les placements ?
Structures saturées, foyers qui ferment ou privatisés : les enfants sont placés non pas selon leurs besoins, mais selon là où une place se libère. Le manque de familles d’accueil, mal rémunérées et peu reconnues, aggrave la crise. Elle est structurelle : depuis 1998, les mesures relevant de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) ont augmenté de 44 %. Pour y faire face, les départements ont vu leurs dépenses bondir de 76 %, alors même que l’État ne finance que 3 % du dispositif. En 2024, la Gironde a même réduit son budget ASE, une première.
Faute de solutions, certains enfants sont encore hébergés seuls à l’hôtel, malgré l’interdiction en vigueur. D’autres, devenus majeurs, sont poussés vers la sortie sans accompagnement : un quart des jeunes sans-abri sont passés par l’ASE. Quand le système craque, les dérives se multiplient.

En 2024, le procès de Châteauroux a exposé les failles du système : des mineurs de l’ASE ont été accueillis illégalement dans des familles de Creuse, de Haute-Vienne et d’Indre, parfois maltraités, sous l’œil passif des autorités. Un enfant sur deux suivi par l’ASE souffre d’un trouble psychique. Pourtant, seuls 28 % des départements appliquent le bilan de santé obligatoire. Sans suivi, les troubles s’aggravent.
Est-ce qu’il y a des alternatives aux placements ?
Oui, mais leur efficacité fait débat. En Gironde, une réforme vise à réduire les placements, pour les réserver aux situations les plus graves. Selon le Département, seuls 20 % des enfants confiés seraient victimes de maltraitance sévère. Inspirée du modèle québécois, cette politique privilégie le maintien dans le milieu familial, avec un accompagnement éducatif renforcé à domicile.
Mais pour les syndicats, ce virage cache une logique de réduction budgétaire : derrière la réduction des placements, ce sont aussi des fermetures de structures et des suppressions de postes qui s’annoncent. Sur le terrain, les professionnels alertent : le suivi à domicile exige du temps, des équipes stables et formées, tout ce qui fait déjà défaut. Intérim non qualifié, suivis espacés, alertes non remontées : les enfants risquent d’être moins protégés. Pour les agents, on démantèle sans reconstruire. Le principe peut se défendre, mais sans moyens, il devient un risque.