Épisode 19
7 minutes de lecture
Samedi 11 mai 2019
par Clémence POSTIS
Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.

L’effondrement, la collapsologie, la fin des sociétés industrielles… Des termes et des concepts entendus partout depuis quelques mois, y compris chez Far Ouest. Jean-Baptiste Fressoz est historien, et ne peut s’empêcher d’être méfiant vis à vis de ce discours peut-être un peu trop en vogue pour être véritablement objectif. Sans être un opposant à la collapsologie, il offre trois pistes de réflexion pour recentrer le débat autour de la fin probable de nos sociétés actuelles.

Jean-Baptiste Fressoz est historien des sciences, des techniques et de l’environnement. Ses travaux portent sur l’histoire environnementale et les savoirs climatiques ainsi que sur l’anthropocène. Il est venu à Bordeaux pour participer à une grande soirée de conférences autour des bouleversements écologiques. Cette soirée faisait partie du projet phase2, portée par l’association Sciences & Consciences.

À cette occasion Jean-Baptiste Fressoz a proposé des pistes de réflexion sur l’effondrement et son discours de plus en présent auprès du grand public.

« Je ne suis pas entièrement convaincu par ce que je vais vous dire. Il s’agit de quelques pistes d’une réflexion encore en cours. Une réflexion sur cette notion d’effondrement particulièrement en vogue. Comme pour toutes les choses populaires, on a toujours envie d’être un peu méfiant, de se poser des questions sur les raisons et les effets de cet engouement. Depuis le best-seller de Jared Diamond, Collapse, il ne se passe pas un mois sans un article, un livre, un essai, une tribune… sur l’effondrement qui nous attend.

Je ne veux surtout pas que mon discours soit prît comme une forme de doute ou de scepticisme sur la gravité des évènements actuels. Il s’agit d’une réflexion sur le terme “effondrement”. Est-ce le bon mot pour penser ce qu’il nous arrive ? »

collapsologie, effondrement, histoire, anthropocène, conférence, fressoz, jean-baptiste fressoz, ecologie, environnement, changement climatique, réchauffement climatique, revue far ouest, Camille Julian, Bordeaux, Far Ouest, Nouvelle-Aquitaine, Gironde, Phase 2, sciences et consciences
Jean-Baptiste Fressoz le 8 avril 2019 en conférence à Bordeaux — Photo : Flo Laval

Piste n° 1 : l’histoire de la théorie de l’effondrement

Le discours de l’effondrement climatique émerge à la Révolution française. À la fin du 19° siècle, le cycle de l’eau et la forêt devient un sujet particulièrement angoissant.

Depuis le 16° siècle, le phénomène d’évapotranspiration, à savoir le lien entre les arbres et l’eau de l’atmosphère, est connu. La théologie naturelle, autrement dit le créationnisme, s’intéresse beaucoup au cycle de l’eau pour prouver l’existence d’un plan divin. Les théologiens naturels s’interrogent sur ces grandes masses d’eau qui s’évaporent des océans, circulent dans l’atmosphère et se condensent sur les montagnes.

Pourquoi Dieu a fait autant d’océans alors qu’à première vue ils ne servent à rien ? Ils avancent alors que l’océan permet d’humidifier l’atmosphère et d’assurer la fertilité des zones tempérées de l’Europe depuis les zones tropicales.

Il y a une idée prégnante sur la fonction de l’arbre dans ce cycle de l’eau et ce phénomène d’humidification de l’atmosphère. Cette vision est longtemps perçue comme positive : pour améliorer le climat, il faut couper des arbres. Prenons le débat autour du climat de l’Amérique du Nord : en coupant les arbres de ces terres laissées en friche par les Indiens, les Européens vont améliorer le climat. Il va se normaliser sur le climat européen.

Jusqu’à la fin du 18° siècle, cet optimisme climatique est particulièrement fort. Jusqu’à devenir un catastrophisme climatique à partir de la Révolution française. Pendant la Révolution, les biens du clergé sont nationalisés, parmi lesquels d’immenses domaines forestiers. À chaque problème financier — et il y en a eu beaucoup sous la Révolution —, il y a des débats autour de la vente de ces forêts nationales. L’argument du changement climatique est mobilisé à chaque fois au Parlement, avec la crainte de vendre les forêts à des capitalistes qui les exploiteraient mal, et détruiraient ainsi le climat.

Pour améliorer le climat, il faut couper des arbres.

Le grand débat est ainsi la crainte des paysans. Il y a une angoisse autour d’eux. Libérés des régulations de l’Ancien Régime, ils risquent de faire n’importe quoi sur les forêts nationales. Un discours catastrophiste se développe alors pour inculquer aux paysans le respect des forêts. Il leur est expliqué le rôle fondamental des forêts dans les équilibres climatiques, et donc dans la survie de leurs récoltes. Le discours de l’effondrement est alors utilisé pour gouverner les comportements.

Un autre des grands discours de l’époque est que le changement climatique explique l’effondrement des civilisations. Babylone se trouve au milieu de déserts alors que les civilisations étaient décrites comme riches, entourées de grands jardins suspendus. Cela signifie qu’ils ont finalement coupé trop d’arbres. En gérant mal leur environnement, ils ont changé leur climat et causé l’effondrement de leur civilisation.

Ces discours sont aussi franchement racistes : à cette époque on pense que le climat et l’environnement façonnent profondément les êtres vivants. En changeant le climat, les Babyloniens ont aussi produit leur propre dégénérescence, ont modifié leur « race ».

Ce discours de l’effondrement climatique va être ainsi constamment repris pour la colonisation. Les colons français ont utilisé ce discours du déclin environnemental, de la déforestation et du changement climatique pour expliquer la conquête de l’Algérie par exemple. L’arabe gère mal son environnement : on accuse les conquêtes islamiques du Moyen-Âge, le nomadisme, ou encore l’agriculture sur brûlis. Cette dernière est présentée comme une abomination, alors qu’elle est parfaitement adaptée à des environnements arides.

Le 19° siècle est le deuxième moment du discours de l’effondrement, axé autour de l’épuisement des ressources minérales. Pour éviter la fin de l’Europe, à court de matières premières, il faut aller conquérir le reste du monde. La colonisation résout ainsi deux effondrements : l’effondrement écologique des indigènes qui gèrent mal leur environnement et l’effondrement des pays riches et industrialisés, en pleine seconde Révolution Industrielle.

Piste n° 2 : anthropocentrisme occidentalocentré

Le terme d’« effondrement » est sans doute beaucoup trop anthropocentrique. De quel effondrement parlons-nous ? Évidemment celui de la civilisation industrielle, alors que l’effondrement de la nature est largement consommé. Les humains et leur bétail représentent 97 % de l’ensemble de la biomasse des vertébrés terrestres. Il ne reste plus que 3 % pour tous les autres vertébrés terrestres vus à la télévision. Ils ne représentent en réalité quasiment plus rien.

Des articles récents font mention d’une perte de 75 % des insectes volants depuis 30 ans en Allemagne. La destruction du vivant est absolument massive. Pourtant, l’effondrement ne parle que de nous et de nos petites affaires d’humains. En nous focalisant sur l’effondrement à venir des sociétés industrielles, nous nous rendons peut-être aveugles à tous les effondrements en cours ou déjà achevés de la vie.

Les impacts du changement climatique vont reproduire les inégalités économiques globales qui existent déjà.

L’effondrement est aussi un peu trop « occidentalocentré » ; une sorte d’écologie des pays riches. Cette grande angoisse de l’effondrement d’une société industrielle marque un phénomène massif : le changement climatique est principalement une accentuation des inégalités. La moitié des émissions de CO2 est due à 10 % des plus riches de la planète. Il y a une très forte injustice en termes d’émission, mais surtout en termes d’impact. Les gens les plus touchés sont les pauvres des pays pauvres.

L’histoire donne de nombreux exemples pour mettre en garde sur cette vision trop unifiée d’un effondrement collectif. À la fin du 19° siècle, des épisodes plus puissants du phénomène climatique El Niño ont provoqué de grandes famines. Elles ont fortement touché la Chine, l’Inde et l’Amérique du Sud.

Mike Davis, auteur de Génocides tropicaux parle d’un phénomène massif : il estime qu’en deux vagues, entre les années 1870 et 1890, El Niño a causé 60 millions de morts. Il s’agit d’une énorme saignée démographique. En Inde, alors sous domination britannique, des famines épouvantables font des dizaines de millions de morts. Elle bat pourtant ses records d’exportation de céréales vers l’Europe occidentale. Les impacts du changement climatique vont reproduire les inégalités économiques globales qui existent déjà.

La pédagogie de la catastrophe est parfois présentée : face à la réalité du changement climatique, les choses vont vraiment changer. Ces immenses famines ont touché des pays colonisés ou soumis à l’impérialisme européen. Pourtant, elles sont largement inconnues à l’échelle du grand public et même des historiens. Pour Mike Davis, ce serait comme si les historiens contemporains racontaient le 20° siècle sans mentionner la Seconde Guerre mondiale.

collapsologie, effondrement, histoire, anthropocène, conférence, fressoz, jean-baptiste fressoz, ecologie, environnement, changement climatique, réchauffement climatique, revue far ouest, Camille Julian, Bordeaux, Far Ouest, Nouvelle-Aquitaine, Gironde, Phase 2, sciences et consciences
El Niño en image — Source : Wikimedia

Qui a entendu parer du cyclone Bola ? 300 000 morts en 1970 au Bangladesh. Le typhon Nina ? 170 000 morts en Chine en 1975. Le cyclone Nargis ? 130 000 morts en Birmanie en 2008. Ils n’ont pas changé grand-chose à nos systèmes économiques.

Piste n° 3 : une vision Énergéticienne

Le discours de l’effondrement mélange la perturbation du système Terre et l’effondrement de la biodiversité avec l’épuisement des ressources fossiles, sans cesse repoussé à plus tard. Mauvaise nouvelle : il y a largement assez de pétrole, de gaz et de charbon pour continuer encore longtemps sur une trajectoire industrielle. Les climatologues nous disent que pour ne pas dépasser les 2° en 2100, il faudrait laisser les deux tiers des réserves de pétrole, de gaz et de charbon économiquement exploitables à l’heure actuelle. Le capitalisme industriel et fossile se porte très bien. Il n’y a aucune raison qu’il s’effondre à court terme, et c’est bien ça le drame.

On se focalise sur la baisse du « Energy Returned On Energy Invested » ou EROI. Dans les années 1990 à 2000, il est devenu possible d’extraire des pétroles non conventionnels. Des conditions d’exploitation plus difficiles comme pour l’extraction du pétrole en mer nécessitent plus en plus d’énergie pour récupérer le pétrole.

Un désastre en terme énergétique. Mais s’il y a un intérêt financier, cela peut être fait.

Il est possible que le discours de l’effondrement dépolitise profondément la question écologique. Un petit peu comme les marxistes des années 1970 qui attendaient la chute du capitalisme avec la baisse tendancielle du taux de profit. De la même manière, imaginer que le capitalisme fossile s’effondrera parce que l’EROI va baisser me semble beaucoup trop simple.

Dans les années 2008, au moment où le pétrole était très cher, des formes d’exploitation à partir d’énergie atomique ont été envisagées. Pour extraire les sables bitumineux du Canada, on planifiait d’utiliser de l’énergie atomique pour les chauffer. Un désastre en terme énergétique. Le EROI serait peut-être même négatif, mais s’il y a un intérêt financier, cela peut être fait. Ces visions très énergéticiennes de l’effondrement me semblent donc assez problématiques.

Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.
Dans le même feuilleton

Orsenna : « L'eau est le miroir de nos civilisations. »

Erik Orsenna est un « amoureux des fleuves ». Pour lui, ils racontent une histoire. Notre histoire. Présent au festival Biotope à Saint-Emilion il a répondu à nos questions.

Titouan Lamazou : « La réussite n'est pas la richesse matérielle »

Titouan Lamazou a vécu mille vies : navigateur, artiste, écrivain… Plus connu du grand public pour avoir remporté le Vendée Globe en 1990, il est aussi « artiste de l’UNESCO...

Christiane Franck : « L'eau est un droit, pas un produit. »

Christiane Franck a dirigé pendant plus de dix ans la compagnie des eaux belges. Elle garde aujourd’hui encore une attache profonde avec le monde de l’eau et ses impacts sur la...

Usul : la revanche sociale

Usul est vidéaste. Il a commencé à se faire connaître par des vidéos sur les jeux vidéo avant de s’attaquer à la vulgarisation politique. Aujourd’hui, il est éditorialiste pour...

Macron : « les années de domination de trop »

Et si Mai 68 c’était maintenant ? Usul, vidéaste et éditorialiste pour Médiapart est un communiste qui s’assume. Pour lui, les années Macron sont les années de domination de...

Extinction de masse : « Nous n'y survivrons pas. »

Marie-Monique Robin est journaliste, réalisatrice et écrivaine. Son documentaire Le monde selon Monsanto est l’un des plus piratés d’internet, et son livre éponyme a été traduit...

Low-tech : le futur simple de Philippe Bihouix

Philippe Bihouix est ingénieur de formation et auteur de L’âge des low tech. Il s’intéresse notamment à la question des ressources non renouvelables et des mutations...

« La politique européenne menace le vivant. »

Inès Trépant est conseillère politique à la Commission Développement du Parlement européen . Elle a écrit de nombreux ouvrages sur les impacts environnementaux de la politique...

François Gabart : croisière en optimisme

Le navigateur François Gabart était l’invité du festival Biotope, autour des vignes et du cuivre. Porte-parole d’un monde différent, celui de la voile, il alerte sur la...

Guillaume Pitron : les riches jouissent, les pauvres creusent

Et si les technologies vertes étaient une pure mystification ? C’est que ce démontre Guillaume Pitron, journaliste et auteur du livre La guerre des métaux rares. Pour polluer...

Vincent Mignerot : l'illusion de l'écologie

Pour Vincent Mignerot chercheur indépendant, l’humanité vit dans le déni : pour nous développer, nous devons détruire l’environnement. Un déni en forme d’avantage évolutif qui...

Pablo Servigne x Camille Choplin : Libre échange

« Tu n’en as pas marre de parler d’effondrement ? » C’est par cette interrogation que commence l’entretien que nous avons organisé entre Pablo Servigne et Camille Choplin....

Paul Jorion : sortir du capitalisme

Connaissez-vous vraiment le capitalisme et ses conséquences sur le monde ? Paul Jorion est anthropologue et sociologue. Sortir du capitalisme est pour lui une question de...

Alpha Kaba : esclave en Libye, journaliste à l'IJBA

Alpha Kaba Sept était journaliste radio en Guinée. Suite à une de ses enquêtes il doit quitter son pays pour sauver sa vie. Il traverse le continent à pied jusqu'à l'Algérie......

Saloon : solidarité 3.0

Dans le Saloon on se pose la question de la solidarité dans la culture. Solidarité 3.0 : les bons Samaritains à l’épreuve du terrain. Comment parler de solidarité quand on est...

Philippe Poutou : Bons baisers de Ford

L'usine Ford de Blanquefort ferme. Était-ce vraiment inéluctable ?

Gilles Bertin : la réalité, même refrain et même couplet

Gilles Bertin, premier bassiste et chanteur du groupe bordelais Camera Silens, est un rescapé : de ces années destructrices dans le milieu punk où la drogue et le sida ont...

Zebda : le succès pour tombe

Magyd Cherfi est un chanteur, acteur et écrivain français. Il grandit à Toulouse dans la cité des Izards, avec ses parents kabyles, la précarité, le racisme et l’art chevillé au...

Effondrement : l'écologie des riches

L’effondrement, la collapsologie, la fin des sociétés industrielles… Des termes et des concepts entendus partout depuis quelques mois, y compris chez Far Ouest. Jean-Baptiste...

Anticiper le présent

Comment écrire de la fiction lorsque celle-ci est rattrapée inexorablement par la réalité ?

La médecine des singes

Paludisme, maux de gorge, parasites intestinaux... Comment les grands singes se soignent-ils ?

LGBT+ : partir pour mieux vivre

Au Brésil et en Tunisie, les personnes LGBT émigrent pour en finir avec l'oppression et la peur.

Le jeu vidéo est-il sexiste ?

Quelles représentations des femmes dans le jeu vidéo ? Nous avons rencontré Fanny Lignon, autrice du livre Genre et jeux vidéo, au festival de journalisme de Couthures pour...

La loi de la nature

Valérie Cabanes, juriste spécialisée dans le droit humanitaire, lutte pour que la nature puisse défendre son existence.

Chomsky : « Nous sommes à la confluence de plusieurs crises majeures »

Crise démocratique, crise climatique, crise sanitaire. Nous assistons actuellement à une superposition de ces différents bouleversements. Noam Chomsky, linguiste et philosophe...

Rokhaya Diallo : “Racisme, sexisme, mettre fin au déni”

Journaliste et réalisatrice, Rokhaya Diallo est une des voix émergentes du « féminisme intersectionnel » en France. En visite dans le Sud-Ouest pour le festival « Comme un...

Féminisme : une histoire de violence

« Le machisme tue tous les jours, le féminisme n’a jamais tué personne ». Cette célèbre citation de la journaliste et militante Benoîte Groult est brandie depuis des décennies...

Ces épisodes pourraient vous intéresser
Longues Peines

Abattre les barreaux

Abattre les barreaux

Supprimer la prison. Le courant abolitionniste qui porte cette proposition a souvent du mal à se frayer un chemin dans les discours autour des peines carcérales. Gabi Mouesca...
Les Apprenti·e·s

Nourrir l'économie avec les données

Nourrir l'économie avec les données

De quel camp êtes-vous : ceux qui acceptent les cookies d’un site pour accéder à son contenu rapidement, ou ceux qui prennent le temps de les refuser ? De novembre 2018 à avril...
Soutenez Revue Far Ouest !

Nous avons besoin de 1 000 nouvelles souscriptions pour continuer à exister.

Découvrir nos offres d’abonnement