Épisode 10
6 minutes de lecture
Dimanche 24 juin 2018
par Clémence POSTIS
Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.

Et si les technologies vertes étaient une pure mystification ? C’est que ce démontre Guillaume Pitron, journaliste et auteur du livre La guerre des métaux rares. Pour polluer moins chez nous, nous souillons les terres et les mers de la Chine. De passage au festival Biotope, nous l’avons interrogé sur la face cachée de l’innovation technologique. Entre géostratégie, hypocrisie et politique intérieure, il nous entraîne à la découverte du pétrole du 21ème siècle : les métaux rares.

Propos recueillis au Festival Biotope et retranscrits par Clémence Postis.

Je m’appelle Guillaume Pitron, je suis journaliste de presse écrite et je réalise des documentaires pour la télévision française depuis dix ans. Je me passionne pour les matières premières, un sujet que je trouve fascinant. Il permet de parler de géopolitique tout en ramenant ces questions très lointaines à nos modes de vie quotidiens.

Les métaux rares sont partout

Tout récemment j’ai écrit un livre, La guerre des métaux rares, la face cachée de la transition énergétique et numérique. Ces nouvelles matières premières vont remplacer le pétrole. Elles vont nous faire sombrer dans une nouvelle dépendance : celle des métaux rares.

Dans la nature, on trouve des métaux abondants. Le cuivre, le zinc, l’aluminium, le fer… Mais dans une mine ils ne sont pas seuls, on y trouve aussi des métaux présents dans des quantités infinitésimales. Ces derniers sont naturellement mélangés dans l’écorce terrestre à ces métaux abondants.
Ils s’appellent le cobalt, le vanadium, le germanium, le béryllium… Il y a également un groupe de métaux qu’on appelle les terres rares, qui eux-mêmes se subdivisent en gadolinium, samarium, europium…. Des mots très poétiques.

Nous avons interrogé Guillaume Pitron au festival Biotope – Photo : Flo Laval

Ces métaux, pourtant indispensables pour les technologies vertes et numériques, nous ne les connaissons pas. Alors que nous ne pourrions pas nous en passer. Ils sont comme les vitamines des nouvelles technologies, ils les rendent plus efficaces.

Dans les voitures électriques par exemple : on y trouve du cobalt et des terres rares indispensables pour le moteur, pour le pare-brise. Pour faire tourner le retors de certaines éoliennes, il faut du néodyme. Dans certains panneaux solaires, vous avez besoin de gallium et d’indium.

Le numérique n’est pas en reste : l’écran de votre téléphone est recouvert d’un métal qu’on appelle l’indium. Il intervient sous forme de poudre qui recouvre l’écran pour le rendre tactile. Je pourrais multiplier les exemples, mais vous comprenez qu’on ne peut pas se passer de ces métaux, même pas une heure.
Ils sont mille, deux mille, trois mille fois plus rares dans la croute terrestre que le fer par exemple. Vous visualisez ce qu’est une mine de fer, alors imaginez ce qu’est une mine de ces métaux.

L’impact écologique pour les extraire et les purifier va être mille fois plus important puisqu’ils sont mille fois plus rares. Les conséquences vont être proportionnelles à cette rareté : un kilogramme de néodyme représente autant d’effort qu’une tonne de fer.

L’écologie de la pollution

Voici un premier problème : l’extraction de la roche. Prenons l’exemple du lutécium qui est une terre rare. Pour en obtenir un kilogramme, 1250 tonnes de roches sont nécessaires. Une fois extraite, il faut la purifier, autrement dit séparer les minerais de la roche pour un faire du métal. Pour ce faire, des produits chimiques sont nécessaires. Beaucoup d’eau également. Cette eau finit polluée, chargée en rejet de métaux lourds et de solvants.

Il y a une part de mystification dans la transition énergétique.

En Chine, pays où l’on mine principalement, l’eau va être rejetée directement dans la nature. Elle va polluer les sols, l’air, les plantations, les fleuves et les rivières… Les dégâts causés par l’extraction et le raffinage sont considérables. Tout cela pour produire des métaux utiles pour les technologies « propres ». Pour faire du propre, du vert, il faut faire du sale.

Pour moi, il y a une part de mystification dans la transition énergétique. Elle a été pensée hors-sol. On l’a imaginé de toutes les manières possibles : sur le plan politique, diplomatique, de l’innovation, du marketing, du commercial… mais jamais en fonction de la matière première. Or, toute transition a besoin de matière première.

Nous avons cru que les technologies vertes remplaceraient le pétrole sans rien coûter. Mais il y a quelque chose après le pétrole. Il y a ces métaux rares dont personne ne connait l’existence, parce que personne ne s’est posé la question fondamentale de l’origine de la matière première.

Nous nous sommes débarrassés de ces questions que nous ne voulons pas traiter. Nous laissons d’autres pays, hors de l’occident, extraire cette matière et nous la fournir. Résultat : nous avons une vision biaisée de la transition énergétique, nous ne la percevons que sous l’angle du produit fini.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas faire cette transition. Mon objet n’est pas du tout de dire qu’il faut retourner au pétrole. Je dis simplement que le passage dans l’après-pétrole n’est pas le passage de l’ombre à la lumière. Nous n’allons pas passer d’un âge de pollution et d’irresponsabilité à un monde vert et merveilleux où règne la responsabilité collective.

Il faut bien avoir conscience que cette technologie verte pollue. « Vert » : voilà un mot qui a colonisé les esprits à force d’être utilisé à tort et à travers par le monde industriel et par le marketing. Il ne s’agit pas juste de passer d’une technologie à une autre. Si nous sommes persuadés que les technologies vertes vont tout résoudre pour nous, que l’innovation va sauver le monde, on se leurre complètement. La transition doit d’abord se faire dans les têtes.

Nous n’allons pas nous interdire d’utiliser les ressources du jour au lendemain. Nous devons le faire mieux, nous poser la question de notre mode de consommation. Il faut accompagner ce saut technologique d’un progrès humain dans notre gestion de l’environnement, du recyclage, de l’écoconception, de l’obsolescence programmée… Sinon, cette transition n’aura pas lieu.

La pollution a été délocalisée pour pouvoir ensuite racheter les métaux propres de nos technologies vertes. Paradoxe, schizophrénie, hypocrisie !

Le low tech répond à ces questions. Le travail de Philippe Bihouix me parle, je le cite dans mon livre. Que dit-il ? Il avance que plus on ira vers les high-tech, moins on aura de matières. Il n’y a pas assez de matières pour subvenir à tous nos désirs technologiques actuels. Il n’est pas technophobe, il ne veut pas arrêter d’avoir un téléphone portable. Il propose de les concevoir moins gourmands en ressources, voire moins complexes. Nous n’avons pas besoin d’avoir cent cinquante applications sur nos téléphones. Le low tech est une des voies à explorer pour réussir cette transition énergétique.

La Chine au pouvoir

Nous n’avons pas conscience du vrai coût des métaux rares. Pourquoi ? Parce que nous ne les produisons pas. Nous ne pouvons pas faire le lien entre ces matières premières et le produit fini. Nous avions des mines pendant un temps. Les États-Unis fournissaient les terres rares au reste du monde et la France les purifiait. Dans les années 1980, à cause de la pollution énorme ainsi générée, la décision a été prise de tout fermer. Nous nous sommes débarrassés des mines et de l’usine de raffinage de La Rochelle.

Nous avons refourgué le sale boulot aux Chinois. La pollution a été délocalisée pour pouvoir ensuite racheter les métaux propres de nos technologies vertes. Paradoxe, schizophrénie, hypocrisie !

Personne ne sait que le monde est dépendant de ces matières premières puisqu’elles ne sont pas chez nous, mais à l’autre bout du monde. Là où personne ne va. Il y a une acculturation sur ces questions de matières premières, et par la même occasion sur les questions énergétiques.

Guillaume Pitron pense que la solution vient plus de nous que des technologies — Photo : Flo Laval

Nous nous sommes débarrassés de la pollution en Chine. Très bien. Mais que fait un pays quand il tient 95 % de la ressource ? Par ordre de comparaison, l’OPEP représente 14 pays qui tiennent 40 % de la production mondiale de pétrole. Les terres rares sont le pétrole de 21e siècle. Dans les années 1990, la Chine a compris qu’elle avait le monopole et elle a décidé dès le début des années 2000 de s’en servir à des fins de puissance industrielle et géopolitique.

Elle a imposé des quotas de limitations des exportations et a exigé des industriels qu’ils s’installent en Chine pour profiter des ressources. Avec leur technologie, leurs brevets, leur savoir-faire, leurs emplois…

Vingt-cinq ans après avoir accepté le fardeau écologique de la transition énergétique, la Chine a récupéré les technologies qui utilisent ces matières premières. Aujourd’hui la Chine avance dans la transition énergétique plus rapidement que nous parce qu’elle a la matière première. Qui contrôle la matière contrôle l’industrie.

Pourtant on trouve des métaux rares en France, notamment beaucoup de tungstène. Il y en a d’autres, on sait qu’il y a des gisements de terres rares dans le Massif armoricain. Il faudrait explorer pour pouvoir exploiter. La France et l’Europe pourraient se positionner pour ouvrir davantage de mines. En fournissant notre propre matière première, nous aurions l’indépendance minérale.

C’est une question géostratégique essentielle, mais nous ne sommes pas prêts de rouvrir des mines en France. Les Français n’en veulent pas. Parce que c’est tellement sale une mine, tellement pas écolo. On ne veut pas en entendre parler. Nous sommes complètement schizophrènes : nous avons de plus en plus besoin de ces métaux, mais nous ne voulons pas en assumer les conséquences. Nous voulons être branchés, connectés, écolos, mais nous ne voulons pas voir de mines. Nous préférons encore laisser les petits pauvres extraire les minerais pour nous. Les riches jouissent, les pauvres creusent.

Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.
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