Épisode 2
6 minutes de lecture
Lundi 4 décembre 2017
par Léa DUCRÉ et Camille Mazaleyrat
Léa DUCRÉ
Journaliste, chef de projet et auteur : ma passion pour le reportage, l'enquête, la narration et les nouveaux médias s'exprime sous différentes formes. J'ai écrit pour des journaux en France (Le Monde Diplomatique, Neon, Libération, La Croix, Marianne, Politis, National Geographic et le Monde des Religions) et à l'étranger (le Courrier du Vietnam et L'Orient Le Jour). Je me spécialise désormais dans le secteur des nouvelles écritures au sein de la société de production interactive Upian.
Camille Mazaleyrat
Après des études d'art à l'Ecole Européenne de l'Image de Poitiers et un passage à l'université Laval (Québec) en science de l'animation, je travaille aujourd'hui comme animateur 2D et monteur vidéo.

Que se passe-t-il à l’intérieur du majestueux palais de justice ? Incursion dans un salle d’audience, le temps d’une affaire. Cet épisode de notre feuilleton « Les Embarqués » a été réalisé en partenariat avec la revue du Festin. Il s’agit d’un extrait de l’ouvrage « Bordeaux, 24 heures dans une ville ». Si cet épisode vous a plu, vous pouvez commander l’intégralité de ce hors série papier sur la boutique du Festin.

Colonnes extérieures, portes hautes, vitraux, peintures sur le plafond et lumières descendantes. Les lieux déjà impressionnent. Je me sens minuscule dans ces espaces hors de proportions. Arrivée
à la salle d’audience, je trouve une place sur les bancs en bois réservés au public.

Je m’étonne un peu de leur rudesse. Contraste flagrant avec la munificence des lieux. L’austérité enrobée de faste ne va pas sans rappeler les églises. La grandeur des principes, la petitesse des hommes.

Les jurés

Immuable cérémonial

J’écoute le semi-silence avant que l’audience ne commence. Quelques chuchotements, les pas des huissiers, les pages qui se tournent et les grincements des bancs. L’attente est fébrile. L’histoire qui s’apprête à sourdre ébranlera chacun à sa manière.

DRIIIIIN.

Une sonnerie stridente inaugure l’audience. « La Cour ! » annonce-t-on. La salle se lève. Les gendarmes veillent à ce que chacun suive le mouvement. Un peu surprise par ces pratiques princières, je m’exécute néanmoins. Tout ici pousse à l’obéissance.

Le président procède à l’appel des participants. On se croirait à l’école. Sans les boulettes de papier et les rires étouffés.

Les magistrats entrent, s’assoient à leurs places respectives et le président de l’audience déclame d’une voix sûre. « L’audience est ouverte, vous pouvez vous asseoir. »

Le président procède à l’appel des participants. On se croirait à l’école. Sans les boulettes de papier et les rires étouffés. Personne ne moufte. L’accusé se présente à la barre. Chemise grise, jeans noirs, silhouette massive. Du public, je ne vois qu’un dos.

Je ne remarque que ses larges épaules affaissées. L’allure de ceux qui ont vieilli avant l’heure. L’homme se présente. Nom, Prénom. Puis c’est le tour des jurés qui sont tirés au sort. Les appelés se lèvent tour à tour et vont rejoindre leur siège aux côtés de la cour. Agacés, anxieux ou intrigués. Une tâche bien inhabituelle pèse désormais sur ces citoyens choisis par le sort : juger
de la culpabilité d’un homme « selon leur conscience et leur conviction ».

L'accusé devant le juge

Cependant, un juré ne répond pas à l’appel. Le drame. L’homme encourt une amende de 3 750 €. Le malheureux arrive un quart d’heure plus tard. L’avocat général le somme de s’expliquer. « Euh… ma montre a eu une panne de pile », avance le juré absentéiste malgré lui. La situation est absurde. L’homme ne parvient à contenir son rire qu’à grand-peine. La Cour — deux hommes et une femme vêtus de leurs célèbres robes noires et rouges — va-t-elle avoir à se prononcer sur une panne de pile ?

Le Président le rappelle à l’ordre. Il n’y a pas de place pour l’aléa et la maladresse dans ces scènes réglées à la seconde. Le verdict tombe : « La Cour considère la justification comme recevable. » L’homme souffle et se propose tout de même de « tenir à la disposition de la cour » la pile incriminée.

Il se retire sur ce bon mot et dans le public chacun médite sur ces formulations empesées. « Madame la Présidente va procéder à l’appel des témoins. » Chaque phrase est déclarée de la façon la plus formelle qui soit. « Violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner. » La précision. Chaque mot a son rôle.

Comme s’il existait une seule façon d’énoncer un fait correctement. À moins que toutes ces circonlocutions ne soient des incantations pour garder à distance la subjectivité, le doute ou les imprécisions. Éloigner à tout prix l’humain trop humain. Pourtant, derrière ces calcifications de langages, l’histoire de Vincent se dresse.

Les juges
Illustration : Camille Mazaleyrat

Reconstitution

Le décor est banal — un parking de supermarché ; un asphalte sec, vibrant sous le ballet incessant des caddies du dimanche matin — mais pas les personnages. Notre homme a une particularité : une intolérance pour les petites incivilités du quotidien. Voir quelqu’un jeter ses déchets à terre ou marcher sur la piste cyclable lui est insupportable. Il n’hésite pas à renauder pour amener chacun à corriger son comportement.

Or, ce matin-là un vieux monsieur jette son ticket de caisse par terre. Vincent écume et va admonester l’autre homme qui refuse de revenir sur son geste.

Le ton monte. Vincent lève la main. Des passants interviennent et les séparent. Mais Vincent refuse de s’en tenir là. Il enfourche sa bicyclette et retrouve la personne âgée. Il tournoie autour d’elle et lui adresse un coup, avant de reprendre la direction du supermarché.

L’autre s’effondre. Les passants interviennent. Vincent retourne auprès de l’homme, gisant désormais. Il lui porte un dernier coup. Un témoin médusé l’entend jeter un « C’est bien fait pour ta gueule ! ».

Une tâche bien inhabituelle pèse désormais sur ces citoyens choisis par le sort : juger de la culpabilité d’un homme « selon leur conscience et leur conviction »

Vincent ne l’a sans doute pas compris immédiatement, mais le septuagénaire est mort, d’un arrêt cardiaque. Si le grand-père avait ses problèmes de santé, l’autopsie reste formelle : le décès est la conséquence d’un infarctus déclenché sous le coup d’un stress intense. À son tour, le pacemaker accuse. Le dispositif électrique enregistre un excès de tachycardie à 9 h 22, l’heure à laquelle Vincent fond à nouveau sur sa victime.

C’est cette même histoire qui va être racontée pendant trois jours. Sous différentes versions. D’abord celle racontée par les policiers appelés sur les lieux du crime, par les caméras de surveillance, par le pacemaker puis ce sera le récit des témoins et de la famille de la victime et enfin celui de l’homme dont le sort est suspendu.

La magie opère. La scène esquissée sous tous ces points de vue reprend vie sous nos yeux. C’est maintenant l’heure des experts.

Les experts
Illustration : Camille Mazaleyrat

L’expertise psychiatrique est cruciale. Elle doit déterminer si le prévenu peut être jugé responsable de ces actes. Vincent est décrit comme une personne « égocentrique à tendance paranoïaque ». Il demeure accessible à la sanction pénale. L’enquêtrice de personnalité s’avance à la barre à son tour.

Elle raconte le personnage : son enfance, son travail, ses relations avec ses proches, ses problèmes de santé et ses failles psychologiques. Ce qui fait une vie, en somme. Il y a une étrange ressemblance entre cette enquête et la biographie.

Même logique, même dramaturgie. Depuis l’enfance au jour J tout semble cohérent. Tout se lie pour en arriver là. Les aléas de la vie — rencontres, séparations, maladie — se répondent entre eux. On se mettrait presque à croire au destin.

Qui aurait pu imaginer que cette inflexibilité-là le mènerait un jour face à un tribunal ?

L’histoire de Vincent, c’est d’abord l’histoire de son diabète. Cet excès de sucre dans le sang rythme sa vie et ses humeurs. « Ses parents ne savent pas comment gérer les crises. Il vit sa maladie comme une punition. » Ses moments d’hypoglycémie le plongent dans des phases de dépression. Il ne parvient pas à garder un travail. Il ne suit pas toujours son traitement.

Paradoxalement, sa faiblesse lui donne un sentiment de surpuissance. Peu à peu, il devient intransigeant en matière d’écologie. « Une de ses ex-compagnes explique que son personnage de redresseur de torts fait partie de sa maladie », relate l’enquêtrice. « Votre entourage familial vous décrit comme un redresseur de torts. Qu’est-ce que ça vous inspire, Vincent ? » demande le procureur d’un ton sec.

Épaules basses, voix ténue, Vincent maintient sa ligne : « Si tout le monde se met à faire ce qu’il veut en ville, on va vite avoir une ville hors d’usage. Quand on est chez nous, on ne jette pas par terre donc c’est la remarque que je fais aux gens. »

Les témoins de moralité

Viennent alors les auditions des témoins de moralité. On fait venir les voisins. On enquête. Vincent aurait-il fait la moindre remarque sur leurs comportements ? La tension du procès joue son rôle. La moindre apostrophe écologique pourrait soudainement jouer en sa défaveur. « Il a été très tolérant avec moi… » rétorque une dame blonde. « Un monsieur toujours chaleureux », décrit le second tandis que le dernier parle de « quelqu’un d’entier ».

Personne ne se souvient d’une sévérité particulière sur les gestes du quotidien. Qui aurait pu imaginer que cette inflexibilité-là le mènerait un jour face à un tribunal ?

Six ans de prison ont été requis. Vincent a écopé de cinq ans de prison dont un avec sursis et mise à l’épreuve pendant trois ans.

Ce premier épisode de notre feuilleton « Les Embarqués » a été réalisé en partenariat avec la revue du Festin. Il s’agit d’un extrait de l’ouvrage « Bordeaux, 24 heures dans une ville ». Si cet épisode vous a plu, vous pouvez commander l’intégralité de ce hors série papier sur la boutique du Festin.

Léa DUCRÉ
Journaliste, chef de projet et auteur : ma passion pour le reportage, l'enquête, la narration et les nouveaux médias s'exprime sous différentes formes. J'ai écrit pour des journaux en France (Le Monde Diplomatique, Neon, Libération, La Croix, Marianne, Politis, National Geographic et le Monde des Religions) et à l'étranger (le Courrier du Vietnam et L'Orient Le Jour). Je me spécialise désormais dans le secteur des nouvelles écritures au sein de la société de production interactive Upian.
Camille Mazaleyrat
Après des études d'art à l'Ecole Européenne de l'Image de Poitiers et un passage à l'université Laval (Québec) en science de l'animation, je travaille aujourd'hui comme animateur 2D et monteur vidéo.
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