Épisode 4
4 minutes de lecture
Vendredi 10 novembre 2017
par Jean BERTHELOT DE LA GLÉTAIS et Magali Maricot
Jean BERTHELOT DE LA GLÉTAIS
Correspondant à Bordeaux pour Europe 1, pour qui je commente les matchs à domicile des Girondins, et pour Radio Classique, pour qui je fais des reportages d’information générale. J’écris dans Grazia en tant que pigiste régulier, pour la rubrique actualités, sur des thèmes très divers. J’assure également une correspondance, toujours à Bordeaux, pour le quotidien Le Courrier de l’Ouest. Je suis pigiste pour Sud-Ouest Magazine, le mook Sang-Froid et le Journal des Télécoms. .
Magali Maricot
Formée à l'école des Gobelins, à Paris, Magali Maricot a commencé sa carrière auprès de Gérard Vandystadt, lauréat du prix World Press Photo en 1990. Passée ensuite par L'Equipe, France Football, Rugby Hebdo, Aujourd'hui Sport, Magali a aiguisé son œil à l'exigeante école de la photo de sport. Elle a ensuite travaillé pour le quotidien France-Soir puis pour l'hebdomadaire féminin Grazia. Désormais photographe indépendante, Magali collabore au site Revue Far Ouest, au trimestriel Sang-Froid et aux hebdomadaires Sud-Ouest Mag et Vraiment.

Ernest le squelette n’est pas Ernest Pagnon de Fontaubert. N’en déplaise aux légendes du hameau de Montcigoux. Mais qui est-il alors ? Comment un squelette humain a-t-il pu se retrouver enterré sous la tour du château ?

Vous l’avez compris, et sans doute admis maintenant : la version colportée depuis un siècle par le village ne peut pas être la bonne. Mon squelette n’est pas celui d’Ernest.

Mais si je ne m’appelle pas Ernest, alors qui suis-je ?

Comme je vous aime bien, je vais quand même vous donner quelques pistes. Il y en a quatre qui se dégagent timidement ; je dois bien vous avouer qu’elles reposent principalement sur des présomptions, bien plus que sur quelque chose de tangible.

Je pourrais être un inconnu, mort avant l’époque des Pagnon de Fontaubert et la construction de la maison. C’est le sentiment de Bernard Aumasson et de l’une des anthropologues de la gendarmerie. Je pourrais être aussi un maraudeur, surpris par Arthur, qui l’aurait tué. C’est l’hypothèse du maire, Gilbert Chabaud.

Pourquoi Ernestine était-elle retenue dans la tour de la demeure familiale ? Et par qui ?

À moins que je sois un terrassier qui a disparu à 15 ans, en 1865 à Saint-Pierre de Frugie : c’est une piste soulevée par Bernard Aumasson. Ou peut-être même suis-je Claudius Fournier, un ami lyonnais d’Ernestine qui est revenu avec elle en France et dont personne n’a retrouvé la trace.

Toujours est-il que le mystère demeure, et ce n’est là qu’un de ceux qui entourent cette affaire. Vous voulez d’autres exemples ? Les Pagnon de Fontaubert étaient une famille noble, connue de tous dans le village, dont l’état civil complet figurait dans les registres paroissiaux et communaux. On connait ainsi les détails de leurs unions, de leurs naissances, les dates de leurs morts… On sait d’ailleurs quand ont été célébrées les messes pour leurs enterrements… Sauf qu’aucune de leurs tombes n’a jamais été retrouvée. Ni dans les cimetières alentour, ni dans leur propriété.

Saint-Pierre de Frugie
Le centre du village de Saint-Pierre de Frugie — Photo Magali Maricot

Vous en voulez encore ? On a évoqué, au début de cette histoire, la mort d’Ernestine, peu après son retour de Californie. Savez-vous comment elle est morte ? De froid. Gelée. À 50 mètres de la tour où elle résidait. On dit que son frère, Arthur, l’y aurait enfermée, car elle était devenue folle.

« J’ai beaucoup de mal à croire à cette idée », assure Annick Foucrier. « Il est incontestable qu’Ernestine était parfaitement saine d’esprit au moins jusqu’à son départ des États-Unis. Je vois mal comment elle aurait pu perdre la tête en quelques mois », explique l’universitaire. Alors si ce n’était pas pour son bien, pourquoi Ernestine était-elle retenue dans la tour de la demeure familiale ? Et par qui ? Son frère, comme le dit la légende ?

Et ses sœurs, jamais vraiment inquiétées dans toutes ces affaires, n’ont-elles vraiment rien à y voir ? Ce sont elles, pourtant, qui ont récupéré ses biens… Elles aussi qui avaient fait faire un faux grossier par un notaire de Libourne, qui avait antidaté — volontairement ou non — un papier officiel leur accordant la tutelle d’Ernestine.

En somme, ce que je peux vous assurer, c’est donc qu’Ernest Pagnon de Fontaubert est bel et bien mort au Far West, comme l’affirmait Bernard Aumasson. Mais pour le reste, ce sont d’énormes zones d’ombre qui m’entourent. À commencer par la principale : mais qui diable puis-je être ?

Encore que. Au fond, cette question est à la fois essentielle et accessoire. Car des squelettes, il faut bien admettre qu’on en retrouve presque tous les jours — même si c’est rarement sous une maison, j’en conviens volontiers. Rien qu’en France, l’Office de répression des violences aux personnes estime à 1500 le nombre d’homicides ou de tentatives d’homicide par an. Chargée des « cold cases », l’antenne assure que 75 d’entre eux ne sont pas résolus.

L’éternité, c’est long. Surtout vers la fin. 

Mais ce qui est passionnant ici, c’est que derrière mon identité, c’est celle de tout le village qui est questionnée. Un village qui, comme tous les villages, s’est construit de ses traditions et de sa culture, orale notamment. Les remettre en question, c’est le faire avec toute son identité. « Si ce n’est pas Ernest, c’est qui, alors ? », s’agace Alain Vignol. « Vous croyez vraiment qu’on pouvait tuer et enterrer n’importe qui comme ça, au milieu d’une maison, à la fin du XIXe siècle ? Et vous pensez que nos pères s’amuseraient à raconter n’importe quoi ? »

Saint-Pierre de Frugie ne se résume pas à mon squelette, évidemment. Le village existait avant, il subsistera longtemps après, même quand tout le monde aura oublié mon histoire. Mais il est indéniable que cette affaire lui a apporté un éclairage, une petite notoriété qu’il n’aurait sans doute pas acquise autrement. Donc des retombées diverses, dont nous ne tarderons d’ailleurs pas à reparler… Qu’il le veuille ou non, Saint-Pierre de Frugie existe aussi grâce à moi.

Et ça, moi, je vous avoue que cela m’amuse plutôt. Car je m’ennuyais un peu, jusque-là. Je ne l’ai pas connu — de mon vivant en tout cas —, mais j’aime bien Woody Allen. Je crois que c’est lui qui disait : « l’éternité, c’est long. Surtout vers la fin. »

Le squelette de Montcigoux
Qui suis-je ? À votre avis ? — Photo Magali Maricot

Jean BERTHELOT DE LA GLÉTAIS
Correspondant à Bordeaux pour Europe 1, pour qui je commente les matchs à domicile des Girondins, et pour Radio Classique, pour qui je fais des reportages d’information générale. J’écris dans Grazia en tant que pigiste régulier, pour la rubrique actualités, sur des thèmes très divers. J’assure également une correspondance, toujours à Bordeaux, pour le quotidien Le Courrier de l’Ouest. Je suis pigiste pour Sud-Ouest Magazine, le mook Sang-Froid et le Journal des Télécoms. .
Magali Maricot
Formée à l'école des Gobelins, à Paris, Magali Maricot a commencé sa carrière auprès de Gérard Vandystadt, lauréat du prix World Press Photo en 1990. Passée ensuite par L'Equipe, France Football, Rugby Hebdo, Aujourd'hui Sport, Magali a aiguisé son œil à l'exigeante école de la photo de sport. Elle a ensuite travaillé pour le quotidien France-Soir puis pour l'hebdomadaire féminin Grazia. Désormais photographe indépendante, Magali collabore au site Revue Far Ouest, au trimestriel Sang-Froid et aux hebdomadaires Sud-Ouest Mag et Vraiment.
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