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Jeudi 12 octobre 2017
par Jean BERTHELOT DE LA GLÉTAIS et Magali Maricot
Jean BERTHELOT DE LA GLÉTAIS
Correspondant à Bordeaux pour Europe 1, pour qui je commente les matchs à domicile des Girondins, et pour Radio Classique, pour qui je fais des reportages d’information générale. J’écris dans Grazia en tant que pigiste régulier, pour la rubrique actualités, sur des thèmes très divers. J’assure également une correspondance, toujours à Bordeaux, pour le quotidien Le Courrier de l’Ouest. Je suis pigiste pour Sud-Ouest Magazine, le mook Sang-Froid et le Journal des Télécoms. .
Magali Maricot
Formée à l'école des Gobelins, à Paris, Magali Maricot a commencé sa carrière auprès de Gérard Vandystadt, lauréat du prix World Press Photo en 1990. Passée ensuite par L'Equipe, France Football, Rugby Hebdo, Aujourd'hui Sport, Magali a aiguisé son œil à l'exigeante école de la photo de sport. Elle a ensuite travaillé pour le quotidien France-Soir puis pour l'hebdomadaire féminin Grazia. Désormais photographe indépendante, Magali collabore au site Revue Far Ouest, au trimestriel Sang-Froid et aux hebdomadaires Sud-Ouest Mag et Vraiment.

Qui est Ernest Pagnon de Fontaubert ? Suis-je Ernest ? Un certain Bernard Aumasson, généalogiste francilien, affirme que je ne suis pas cet illustre châtelain. Il a ainsi bouleversé l’histoire officielle du village de Montcigoux.

Donc, je ne serais pas Ernest  ? Ce n’est pas moi qui le dis, mais, depuis 2011, un certain Bernard Aumasson.

Ce passionné d’histoire et de généalogie francilien, qui a de la famille dans les environs, assiste cet été-là à la projection du film consacré au « squelette Ernest » au sein même du « château », dont le propriétaire n’est autre que le maire actuel de Saint-Pierre de Frugie, Gilbert Chabaud. Pour le très cartésien Bernard Aumasson, quelque chose cloche ; l’histoire est trop belle, mais pas assez crédible.

Gilbert Chabaud, le maire de Saint-Pierre de Frugie
Gilbert Chabaud, le maire — Photo Magali Maricot

Il entreprend des recherches longues, et fructueuses, qui l’amènent à démonter une grande partie de la légende, pointe les approximations, les erreurs du récit de Valérie, le journaliste du Courrier du Centre. Bernard Aumasson apporte surtout, en 2013, ce qu’il considère comme des preuves : « Ernest Pagnon de Fontaubert a été assassiné le 26 février 1862 près de Cave City, comté de Calaveras, état de Californie. Une enquête de la justice du comté, deux articles parus dans la presse locale, un acte de notoriété signé par ses amis californiens et un acte de décès certifié par le consulat de France à San Francisco en constituent des preuves incontestables », assure le généalogiste.

L’affaire, en somme, s’envenime ; alors la gendarmerie intervient.

« Balivernes ! » répondent les gens du village. « Vous traitez nos anciens de menteurs ? » En substance, on répond à Bernard Aumasson qu’il était très facile d’organiser sa disparition en ces temps troublés et de produire des « preuves » qui n’en sont pas, pour échapper à un créancier par exemple.

En tout état de cause, ces preuves — incontestables ou non — ne plaisent pas du tout à une partie du village. Certains n’hésitent pas, un jour, à tancer vertement un proche de l’historien, qui vit non loin de Montcigoux, l’incitant à cesser de raconter des « conneries ».

La tombe de Jean Beaubaty
Jean Beaubaty est celui qui « reconnu » Ernest — Photo Magali Maricot

L’affaire, en somme, s’envenime ; alors la gendarmerie intervient. Et déploie même les grands moyens. C’est son Institut de recherche criminelle, à Cergy-Pontoise, qui, en février 2016, s’empare de mon squelette pour un examen approfondi. Mais en avril, c’est la stupeur : au terme de deux mois d’expertise, on ne sait rigoureusement rien de plus !

Mon squelette pourrait, selon les spécialistes franciliens, aussi bien dater de la guerre de Cent Ans, dont certains combats se sont déroulés à Montcigoux, que du XIXe siècle. Le colonel de gendarmerie Patrick Chabrol, qui s’est chargé du transport à l’Institut, le reconnaît, d’ailleurs. « Il manquait beaucoup d’ossements essentiels, toutes les dents, et le squelette avait surtout séjourné dans une terre qui a modifié la composition chimique des os, faussant les analyses chimiques. Les résultats que nous avons obtenus en variant les méthodes pour examiner la dépouille squelette étaient tout à fait farfelus. »

« Dans ces conditions, c’est presque impossible de se faire un avis », abonde Jean-Claude Verger-Pratoucy, anthropologue de renom qui a examiné mon squelette il y a quelques mois. « Cependant il semble que la mâchoire porte la trace d’un abcès qui aurait été soigné. Ce type des soins, on n’a su le prodiguer que dans la deuxième partie du XIXe siècle », tente le spécialiste.

Même sentiment chez le professeur Claude Piva, 35 ans de médecine légale, qui m’a aussi examiné. Lui estime — sans pouvoir le prouver non plus, comme il le confesse volontiers — qu’il s’agit de celui d’un homme, probablement tué « 35 ans environ avant l’exhumation », en 1913 donc. Soit aux alentours des années 1875-1880.

Qui croire, alors ? Qui dit vrai, qui dit faux ?

« Difficile à croire », objecte Bernard Aumasson, dont l’intime conviction l’amène à penser que mon squelette était là avant même la construction de la maison d’Arthur en 1843. « Les dénombrements quinquennaux de la commune, de 1846 à 1876, indiquent qu’Arthur ne vit pas seul. Sous son toit résident d’un à trois domestiques dont, pour le moins, une servante », qui aurait été incommodée par l’odeur de décomposition du corps.

« Pas sûr », répond Claude Piva. « Il faut se souvenir qu’à l’époque, il y avait de fortes odeurs dans et autour des maisons, beaucoup plus qu’aujourd’hui. De plus, l’odeur d’un corps qui se décompose dans la terre est beaucoup moins forte que lorsqu’il est à l’air libre. En tout cas, un corps enterré sous la maison familiale sans que personne ne le remarque, cela s’est déjà vu, et plus d’une fois ».

Qui croire, alors ? Qui dit vrai, qui dit faux ? Vous pensez peut-être que cela n’a pas d’importance, que mon squelette n’est qu’un parmi tant d’autres, au fond… Et vous n’avez pas complètement tort. Sauf que… sauf que mon squelette est bien plus qu’un squelette.

Il est ce qu’on se transmet de père en fils depuis plus d’un siècle. Il est l’histoire d’un hameau, d’un village, de gens du cru qui, comme ailleurs, sont attachés à leurs traditions, à leurs légendes. À leur identité. Le voilà, le fond de l’affaire ; toucher à mes os, c’est toucher un peu à leur identité.

Jean BERTHELOT DE LA GLÉTAIS
Correspondant à Bordeaux pour Europe 1, pour qui je commente les matchs à domicile des Girondins, et pour Radio Classique, pour qui je fais des reportages d’information générale. J’écris dans Grazia en tant que pigiste régulier, pour la rubrique actualités, sur des thèmes très divers. J’assure également une correspondance, toujours à Bordeaux, pour le quotidien Le Courrier de l’Ouest. Je suis pigiste pour Sud-Ouest Magazine, le mook Sang-Froid et le Journal des Télécoms. .
Magali Maricot
Formée à l'école des Gobelins, à Paris, Magali Maricot a commencé sa carrière auprès de Gérard Vandystadt, lauréat du prix World Press Photo en 1990. Passée ensuite par L'Equipe, France Football, Rugby Hebdo, Aujourd'hui Sport, Magali a aiguisé son œil à l'exigeante école de la photo de sport. Elle a ensuite travaillé pour le quotidien France-Soir puis pour l'hebdomadaire féminin Grazia. Désormais photographe indépendante, Magali collabore au site Revue Far Ouest, au trimestriel Sang-Froid et aux hebdomadaires Sud-Ouest Mag et Vraiment.
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