Épisode 10
6 minutes de lecture
Mercredi 15 janvier 2020
par Margot DELPECH
Margot DELPECH
Jeune journaliste qui fait ses premiers pas dans les médias. Depuis 2015, Margot couvre l'actualité locale de neuf communes pour l'hebdo Le Républicain. De temps à autre, elle pige aussi pour Actu Bordeaux et Actu Pays-Basque. Elle ne passe jamais une année sans voyager et jamais un voyage sans photographier.

De plus en plus de commerces alimentaires se tournent vers la vente d’invendus en ligne par le biais d’applications comme Too Good To Go ou Optimiam. Ils évitent ainsi le gaspillage et permettent aux consommateurs de faire de bonnes affaires. Si certains s’en réjouissent, d’autres comme les maraudes, s’inquiètent de la chute des dons alimentaires. L’anti-gaspillage est-il un frein à la lutte contre la précarité alimentaire ?

« À la fin du week-end, les gens de la rue ont les crocs », témoigne Estelle Morizot, présidente de l’association La Maraude du cœur, à Bordeaux. Le regard posé sur la Place de la Ferme Richemont, l’éducatrice canine de 35 ans explique pourquoi elle organise une maraude chaque dimanche soir : « La plupart des maraudes opèrent en semaine ; le week-end, il n’y a personne. » Ces groupes — associatifs ou non — d’une dizaine de personnes passent la ville au peigne fin pour distribuer des repas aux SDF.

LES MARAUDES : VITALES POUR LES SANS-ABRIS

La Maraude du cœur, la Maraude Libre Dynamique, Graines de solidarité, ou encore les Robins de la rue sillonnent Bordeaux. Elles organisent de nombreux évènements avec d’autres associations autour de la solidarité et de la lutte contre la précarité alimentaire. Elles cherchent à favoriser l’accès à une alimentation sûre, de bonne qualité et diversifiée. Selon le baromètre 2019 de l’Observatoire de la pauvreté 2019, 59 % des Français qui gagnent moins de 1200 € par mois rencontrent des difficultés financières pour se procurer une alimentation saine.

Les commerces peuvent donner, mais ils ne veulent plus ! Ils préfèrent rentabiliser leurs pertes avec des applis comme To Good To Go.

Depuis deux ans, Estelle parcourt la ville depuis la Place Saint-Projet en s’arrêtant Place Pey-Berland, Cours de l’Intendance et au Palais des Sports. Pour assurer le bon fonctionnement de la distribution des denrées, chaque maraude officie dans un quartier différent, convenu en amont.

Les bénévoles de la Maraude du cœur distribuent environ 80 repas le dimanche. « Ce n’est pas assez » pour Estelle, la présidente : elle observe de jour en jour une augmentation du nombre de SDF dans la ville. Le dernier recensement de l’Insee comptait 143 000 sans-abris en France… en 2012. Aucune actualisation de ce recensement n’a été réalisée depuis huit ans. « Les Sans Domicile Fixe sont beaucoup plus nombreux aujourd’hui. Cela se ressent au niveau associatif », affirme pourtant la Fondation Abbé Pierre de Bordeaux.

Estelle Morizot a elle aussi vécu dans la rue où elle a tissé des liens forts. À 35 ans, bien qu’elle ait quitté la jungle urbaine, Estelle retrouve certains amis là dehors. Sur le trottoir du Palais des Sports, elle jette un coup d’œil sous une cage d’escalier à l’abri de la pluie. Elle tient à me faire rencontrer un de ses proches de la rue : « Je vous présente Chacha ! »

Casquette vissée sur la tête, Sacha se fait appeler « Chacha ». Vêtu d’une veste polaire et d’un jean, bien assis sur sa chaise de bureau à roulettes, l’homme à la rue depuis vingt ans est un vrai vagabond. Ce vadrouilleur est arrivé à Bordeaux en 2006, puis est reparti avant de revenir sous cet escalier grisâtre du Palais. Chacha se réveille tout juste d’une sieste. Il se lève tout sourire et dans une poignée de main généreuse lance : « Bienvenue chez moi ! »

Chacha en précarité alimentaire et Estelle, présidente de l'association La maraude du coeur.
Chacha et Estelle — Photo : Margot Delpech

Le monde de Chacha ressemble à un studio à ciel ouvert : un lit, des livres, l’image d’une vierge à côté d’un cendrier, un jeu à gratter dans un plateau, une table de chevet… Tout est dispersé de part et d’autre de son espace de vie, aussi grand qu’une chambre de 15 min 2 s. À l’apparition d’Estelle, Sacha dresse de lui-même le bilan de sa journée : « Tout va bien. J’ai bien mangé, là je me repose. »

Il m’explique qu’il n’a pas souvent le ventre qui grogne : « Quand Estelle passe, je n’ai besoin de rien : les gens, le plus souvent, me donnent. » Il précise que tous les autres sans-abris ne sont pas dans son cas. « C’est bien ce qu’elle fait. Les commerçants ne donnent pas, ou moins qu’avant. Vous savez, quand on est nouveau dans la rue, on n’arrive pas à se nourrir. On se fait voler le peu qu’on a : nos sacs, notre nourriture… »

La présidente de l’association regrette ces gestes malveillants entre sans-abris. Pour elle, ces larcins seraient plus rares s’il y avait davantage de dons. Sans régler toutes les difficultés de la vie dans la rue, pouvoir distribuer des repas à tous ceux qui en ont besoin pendant les maraudes faciliterait les choses.

Elle porte son regard plus loin, au-delà de la rue, et reste silencieuse quelques instants. Avant de reprendre soudainement : « Faut arrêter les conneries ! leurs applications sont en train de tout faire foirer. » Selon elle, le manque de dons découle d’une nouvelle tendance. « Les commerces peuvent donner, mais ils ne veulent plus ! Ils préfèrent rentabiliser leurs pertes avec des applis comme To Good To Go. »

ANTI-GASPI VS PRÉCARITÉ ALIMENTAIRE

Les applications « anti-gaspi » se multiplient et entrent dans les habitudes des Français. Too Good To Go, Optimiam, Zéro Gâchis… Les commerçants peuvent utiliser ces plateformes pour proposer leurs invendus du jour à prix réduit. Trois millions et demi de Français ont déjà téléchargé Too Good To Go et 11 000 commerçants y proposent leurs invendus, sous forme de « paniers surprises ». Ces derniers réduisent ainsi leurs pertes et diminuent au passage le gaspillage alimentaire.

Certains SDF ne reçoivent que des viennoiseries et vingt-cinq cafés par jour. C’est encore un autre problème : diabète, surpoids et j’en passe.

Mais les petites organisations comme les maraudes ne se retrouvent pas dans ce système, et peinent de plus en plus à remplir leurs glacières de dons. « Vous allez voir le nombre de commerces qu’il faut faire avant d’en trouver un qui donne, s’agace la présidente de la Maraude du cœur. Parfois, on met une semaine à trouver quelqu’un qui nous donne des invendus. »

Pour sa part, To Good To Go ne se considère pas comme un frein dans la lutte contre la précarité alimentaire et se défend : « Nous menons différentes actions à Paris et partout en France avec des maraudes. Sur notre site, une cagnotte est ouverte et l’argent récolté va directement aux Restos du cœur. Cette année, nous avons récolté 65 000 euros. » Stéphanie Roy, chargée de communication chez To Good To Go enchaîne : « Nous sommes un complément pour lutter contre la faim chez les plus démunis, pas un concurrent face aux associations qui sont dans cette démarche. »

« To Good To Go s’inscrit dans un autre combat : l’anti-gaspillage, pas la précarité alimentaire. C’est leur choix et je le respecte », déclare Juliette Ramstein, une des jeunes maraudeuses à Bordeaux et étudiante à Sciences Po. Elle précise : « La Mie Câline, cours Victor Hugo, fait quand même des dons de viennoiseries. Mais la vérité est que les paniers anti-gaspi vendus en ligne bouffent notre démarche. »

Juliette s’interroge : « Est-ce que notre démarche est bonne ? Certains SDF ne reçoivent que des viennoiseries et vingt-cinq cafés par jour. C’est encore un autre problème : diabète, surpoids et j’en passe. » Les associations comme la Maraude du cœur ne sont pas « habilités à l’aide alimentaire ». Elles ne peuvent pas distribuer de produits frais comme les salades ou les produits laitiers. « La Mie Câline a arrêté de donner des produits frais, car ils ne savent pas à qui ils seront redistribués, ni quand. »

LA CHAÎNE DU FROID

Du côté de ces grandes enseignes de snacking comme Paul, La Mie Câline ou La Brioche Dorée, chaque fois ce même problème se pose : le respect de la traçabilité alimentaire. Eux aussi sont inscrits sur la plateforme To Good To Go. Entre deux clients, Samantha Francin, vendeuse à La Brioche dorée de la rue Sainte-Catherine explique : « Nous avons demandé au siège pourquoi ne donnions pas les invendus aux associations. Ils nous ont répondu que gérer la redistribution de produits frais, avec toutes les règles alimentaires, était compliqué. On ne fait pas ce qu’on veut avec la chaîne du froid. »

Samantha, vendeuse à la Brioche Dorée, derrière le comptoir.
Samantha, vendeuse à la Brioche Dorée — Photo : Margot Delpech

Votée par l’Assemblée Nationale en décembre 2019, la loi anti-gaspillage pour une économie circulaire s’est endurcie. Après 50 heures de débats, le but était de « sortir du modèle : extraire, fabriquer, consommer, jeter » et garantir une « consommation sobre des ressources non renouvelables ». Depuis 2016, cette même loi obligeait déjà les supermarchés de plus de 400 m2 à donner aux associations de lutte contre la précarité alimentaire qui les sollicitaient.

Des organisations comme Les Restos du cœur ou la banque alimentaire peuvent en effet formuler des demandes auprès de grandes surfaces afin de récupérer les aliments frais et en faire bénéficier ceux qui ont le droit à l’aide alimentaire. En cas de refus de signature d’une convention avec une association, les grandes enseignes encourent une amende de 3 750 euros.

Les plus petits commerces, eux, n’ont aucune obligation de dons. Cela complique la tâche pour les maraudes non habilitées qui cherchent des produits du jour. Revendre en ligne les invendus est plus simple : moins de pertes d’argent et aucune inquiétude quant à la chaîne du froid.

Des perles rares chez les commerçants essaient tant bien que mal de combiner la vente d’invendus en ligne et les actions solidaires. C’est le cas de la boulangerie Louis Lamour. À quelques rues de la place de la Ferme Richemont, Roman travaille dans les fourneaux de la boulangerie. Au quotidien, l’équipe essaie de s’impliquer dans la lutte contre la précarité alimentaire.

Le boulanger montre le tableau avec les baguettes suspendues en attente, système qui permet de lutter contre la précarité alimentaire.
Chez Louis Lamour, on a mis en place la « baguette suspendue » — Photo : Margot Delpech

Appuyé au comptoir, le vendeur avoue : « Si nous pouvions ne faire que de l’humanitaire, bien sûr qu’on le ferait. Mais nous sommes artisans, il faut nous comprendre. On regarde ce qu’il y a dans la caisse, on essaie de ne plus perdre d’argent sur les matières premières. To Good To Go aide à réduire ces pertes. » Le jeune homme se retourne et pointe du doigt un tableau. « Ici, on a mis en place la baguette suspendue. On fournit minimum cinq baguettes, deux fois par semaine à une maraude. On s’est engagé. »

Margot DELPECH
Jeune journaliste qui fait ses premiers pas dans les médias. Depuis 2015, Margot couvre l'actualité locale de neuf communes pour l'hebdo Le Républicain. De temps à autre, elle pige aussi pour Actu Bordeaux et Actu Pays-Basque. Elle ne passe jamais une année sans voyager et jamais un voyage sans photographier.
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