Lorsque nous bouclions le dernier sujet de « contagions chroniques » à la fin du mois de mai, les personnages de notre série étaient partagés entre l’espoir d’un retour à la normalité, l’envie de lutter pour une vie meilleure et la crainte d’une deuxième vague. Un « entre-trois » qui résume assez bien les six mois qui vont suivre. Alors que le pays se déconfinait officiellement il y a quelques jours et qu’un couvre-feu nocturne pour le moins contraignant prenait le relai, retour en images sur cette deuxième partie de l’année 2020. Une période où tout un chacun a appris à « vivre avec ».
2 juin 2020. Alors que les bars et les restaurants — grands oubliés du déconfinement du 11 mai — rouvrent, la jeunesse se réapproprie la nuit bordelaise. L’heure est à l’insouciance, aux retrouvailles, aux accolades, et à l’amour.
Sur un mur du centre-ville de Bordeaux, ce message « Moi aussi j’ai peur de la police », en soutien à l’actrice et chanteuse Camélia Jordana. Cette dernière, après avoir déclaré le 23 mai sur un plateau de télévision que « des milliers de personnes ne se sentent pas en sécurité face à un flic », a subi une campagne de dénigrement, à laquelle ont participé de nombreuses personnalités politiques.
La mort de Georges Floyd, un Afro-Américain de 46 ans tué le 25 mai 2020 par un policier dans l’État du Minnesota, va provoquer une vague de colère mondiale. Bordeaux n’échappe pas à la règle : le 6 juin, un imposant cortège s’élance de la place de la Bourse, avant de finir sa trajectoire devant le consulat des États-Unis. Les mines sont graves et le nom d’Adama Traoré partout.
Plusieurs manifestations vont avoir lieu dans les jours suivants. Notamment devant le commissariat de Bordeaux le 10 juin, où les policiers désemparés font face à des dizaines de jeunes racisés. Le moment est poignant, les sanglots perceptibles durant une minute de silence bouleversante. Black Lives Matters sera le deuxième mot clé le plus partagé sur les réseaux sociaux en 2020… derrière le Covid-19, preuve de l’onde de choc provoquée par la mort de George Floyd.
« Héros d’hier, probablement héros de demain, mais oubliés d’aujourd’hui. » Cette soignante qui manifeste dans les rues de Bordeaux le 16 juin ne cache pas sa colère. À ses côtés, en plein Ségur de la santé, des milliers de personnes ont manifesté partout en France afin de dénoncer la politique d’austérité menée dans le milieu hospitalier depuis des années.
Au Pays basque — ici à Saint-Jean-de-Luz —, les restaurateurs font grise mine. Alors que d’ordinaire les rues de la ville et sa plage sont bondées, il règnerait presque un parfum d’intimité en ce début du mois de juillet.
Le 10 juillet, plusieurs centaines de manifestantes se rassemblent devant la mairie de Bordeaux, afin de protester contre la nomination au gouvernement de Gérald Darmanin, accusé de viol, et d’Éric Dupont-Moretti, très critique envers le mouvement #MeToo.
Alors que l’épidémie semble contenue en ce mois de juillet, un semblant de vie rythme le quotidien. Les Bordelais s’octroient une parenthèse de fraîcheur.
C’est l’affluence rue Sainte-Catherine, en ce début du mois d’août. Les distances de sécurité viendraient presque, le temps d’une déambulation diurne, à être oubliées.
Pourtant, le port du masque reste obligatoire. « La réouverture de mon bar en juin et les mois qui ont suivi ont été un grand succès. Bien au-delà de ce que j’avais espéré pendant le confinement. Mais l’adaptation au port du masque est vraiment très difficile. Cela complique la compréhension, en plus d’être particulièrement désagréable après plusieurs heures en période de chaleur », explique Virginie (à droite), depuis son bar situé à Blanquefort.
À quelques jours de la reprise de championnat de France de Ligue 1, les supporters des Girondins de Bordeaux réalisent un coup de force : après avoir rassemblé plus de 3000 personnes devant la mairie de la ville afin de protester contre la mauvaise gestion du club, les Ultramarines investissent le château du Haillan. Environ 80 d’entre eux passeront la journée dans le siège du club, afin de réclamer de départ du Président délégué — absent ce jour-là — Frédéric Longuépée, et la restauration de l’ancien logo.
17 octobre : deux manifestations se croisent sur la place Pey-Berland. La première rassemble des milliers d’Arméniens et d’Arméniennes, mobilisés contre l’intervention militaire azérie dans le Haut-Karabagh ; la deuxième, à quelques dizaines de mètres seulement, réclame la régularisation des sans-papiers.
28 octobre : les clients d’un pub bordelais écoutent l’allocution d’Emmanuel Macron. Un nouveau confinement est décrété jusqu’au 1er décembre.
Les bars et les restaurants ferment jusqu’à nouvel ordre, à minima jusqu’à mi-janvier. Le coup est rude pour la profession. Il flotte un parfum de fin du monde, ce 29 octobre, sur les coups de 22 heures.
En plein confinement, de nouvelles mobilisations naissent. Cette fois contre le vote en première lecture à l’Assemblée nationale de la loi « sécurité globale ». C’est une véritable crise qu’affronte l’exécutif ; d’autant que les révélations de violences policières se multiplient en France. Le 17 novembre, plusieurs centaines de personnes se rassemblent sur le Parvis des droits de l’homme.
Alors que de nouveaux cas de violences policières inondent les réseaux sociaux et les médias, les manifestations contre la loi Sécurité globale prennent un tournant plus musclé, comme ici à Bordeaux le 24 novembre.
Le 5 décembre, à l’occasion d’un nouveau samedi de manifestation, le cortège — composé de nombreux Gilets jaunes — est bloqué place de la Bourse par les forces de police. Le dispositif global est impressionnant.
15 décembre, 20 heures. Le couvre-feu nocturne débute officiellement. Mais les rues de la capitale girondine ne sont pas désertes pour autant. « Nous verrons. Le confinement du mois de novembre n’en était pas un. Peut-être qu’il en sera de même pour ce couvre-feu », rapporte un jeune homme, incrédule. Un peu plus loin, une jeune femme presse le pas. « Je sors juste du travail, je me dépêche afin de ne pas trop déborder. Quelle vie, soupire-t-elle. Quelle vie ! »