Épiosde 8
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Mardi 19 mai 2020
par Clémence POSTIS
Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.

« Les Français ne retrouveront pas avant longtemps leur vie d’avant. » Quelle était notre vie d’avant ? Et souhaitons-nous tout·e·s la reprendre telle quelle ? Nous avons voulu en savoir davantage à ce sujet. Plutôt que de nous diriger vers des experts ou de grands auteur·ice·s, nous vous avons posé la question. De 15 à 63 ans, de Bordeaux à Marmande en passant par le Guatemala, vous nous avez confié vos espoirs, vos doutes et vos avis sur ce fameux « monde d’après ».

Photo de couverture : Elena Koycheva

Vincent, 34 ans

En reconversion dans le développement web

Un confinement « hyper facile ». J’ai beaucoup de chance : mon métier est commode en télétravail. Même si je garde les enfants en même temps, ils sont super sages et s’amusent entre eux. Au début, je pensais que ça allait être horrible. Finalement, je continue en confinement avec eux jusqu’au 8 juin et je n’ai pas à me plaindre.

Le monde restera le même. Nous réfléchissons au changement parce que nous avons le temps de le faire, mais la vie d’avant – en bien ou en mal – va vite revenir. Dès que tout sera terminé, tout ce que l’on pense en ce moment va passer rapidement… Je n’ai pas une très bonne vision du monde et de la société. Comme je n’ai pas d’élan révolutionnaire, je suis le rythme, même si je sais qu’il n’est pas forcément correct.

Appel à consommer. Tous les dirigeants annoncent que pour surmonter la crise il faut absolument reconstruire une société de consommation. Ceux qui peuvent vraiment améliorer la suite, ce sont les gouvernements. Je ne les ai pas entendus parler d’un grand changement. La seule chose qui va changer, c’est que la prochaine fois qu’il y aura une pandémie ils seront prêts.

Alors, je ne vais pas modifier mon comportement. Je le ferais si la société se transformait.

Conforter les convaincus. Ceux qui vont changer d’habitude après cette pandémie sont les mêmes qui avaient déjà commencé une mutation. Ils vont être renforcés dans leurs choix. Mais je ne pense pas que beaucoup de nouvelles personnes vont modifier leurs habitudes.

Ce que j’entends autour de moi et aux infos c’est : « quand est-ce qu’on va revenir à la vie d’avant ». Comme si elle était très bien pour tout le monde. Je n’entends pas : « on va faire une transition totale ».

Un monde condamné. Cette pandémie sera à peine dans les livres d’histoire. Je suis persuadé que l’humanité ne va pas faire long feu sur la planète. La société ne va faire qu’empirer et dans mille ans nous ne serons même plus là.

Je n’ai plus vraiment de rêve, mais j’espère que mes enfants en auront.

On pense au changement parce qu’on a le temps — Photo : Elena Koycheva

Emmanuel, 15 ans

Élève en Seconde

Confiné avec sa famille. On se sentait enfermé. Heureusement qu’il y avait le multimédia pour s’amuser un peu. Il y a eu quelques disputes familiales parce qu’on n’a pas l’habitude d’être ensemble 24 h/24 h.

J’ai eu peu de travail pour le lycée. Parfois, on avait des devoirs pour deux ou trois heures, d’autres fois tout était fini en dix minutes. J’ai été marqué par cette irrégularité, parce que d’habitude on a beaucoup de travail.

La disparition des inégalités en France. Il faudrait que le pays se redresse et que nos gouvernants pensent à la population plutôt qu’aux grands patrons. Il faut penser à l’humain plutôt qu’au capital. Un passage du SMIC à 1500 € net serait nécessaire, ainsi qu’un retour de l’impôt sur les grandes fortunes, ou la création d’une taxe sur le chiffre d’affaires des entreprises du CAC 40.

Plus de Services publics, moins de polices. Je pense qu’il faut favoriser les mélanges de cultures et insérer beaucoup plus de services publics de qualité dans les quartiers dits « populaires » afin de montrer que l’État n’est pas seulement là pour y organiser des « descentes policières ». Le peuple doit être écouté plus souvent et pouvoir proposer ses idées lors d’un Référendum d’Initiative Citoyenne.

L’écologie doit être une priorité ABSOLUE. Plusieurs mesures comme le tri des déchets obligatoire doivent être adoptées. Je pense que la stratégie du nucléaire civil français doit être abandonnée au profit de la multiplication des parcs éoliens et des barrages hydroélectriques.

Un avenir incertain. La rentrée de septembre sera compliquée. Il y a quelques mois, j’avais des certitudes sur mon futur que désormais je n’ai plus. Je veux être journaliste : je connais déjà mes spécialités pour le bac, je sais quelle école je veux faire… Mais j’ai peur d’être en retard sur beaucoup de choses, de redoubler et d’être pénalisé dans mon parcours. Cela brouille beaucoup de choses.

Un futur incertain pour les ados — Photo : Elena Koycheva

André, 63 ans

Architecte

Un « gentleman farmer ». J’ai la chance indécente d’habiter à la campagne et d’avoir un grand terrain de dix hectares. On a des chevaux, des ânes, des chèvres… J’ai adoré le confinement. Je suis presque désespéré à l’idée qu’il faut reprendre. Avoir des rendez-vous, devoir gérer des rendus, des retards, la pression…

Arrêter le « zapping » dans nos relations. J’espère qu’on aura plus d’attention pour les autres et pour nos actions. Je crois que c’est ce qui nous habite tous. En ce moment, on s’appelle beaucoup plus pour prendre des nouvelles. On cultive de vraies relations qui nous nourrissent d’un peu de joie. J’ai l’impression que cela va prendre du sens. Exister pour les autres, leur parler, les voir… ne pas simplement les utiliser lorsqu’on en a besoin.

La fin de la métropole ? Depuis des années, les métropoles nous sont vendues comme un modèle, mais ce n’est pas vivable. D’une part à cause du réchauffement climatique et des îlots de chaleurs qui rendent la ville difficilement supportable. D’autre part, le confinement nous a bien montré que vivre tous entassés les uns sur les autres n’a pas de sens.

Est-ce que la ville est toujours un modèle de développement ? Certes, la cité est excitante, mais je pense qu’à l’époque d’Internet, la centralité de la ville n’est plus forcément une nécessité.

Les centres sont devenus tellement inaccessibles au commun des mortels que je me pose la question. Internet a fait une sorte de maillage qui n’oblige plus forcément à passer par Paris. La preuve, tout le monde a fait des réunions de travail sur Zoom, depuis chez eux. Les derniers évènements ont montré qu’on pouvait faire différemment.

Est-ce qu’on va tout oublier ? Tout cela me fait penser au 11 septembre. Je me souviens qu’on disait : « rien ne sera plus comme avant ». Et tout est revenu à la normale quelque temps après, à tel point qu’on a presque oublié. Alors que pour moi, à l’époque, cela ressemblait au début de la troisième Guerre mondiale.

Tourner plus d’attention vers les autres — Photo : Elena Koycheva

David, 30 ans

Animateur socioculturel

Une génération plus prête au confinement. J’estime que mon confinement s’est bien passé, malgré deux mois de chômage technique. J’ai un appartement assez grand, un balcon et une cour intérieure. Je téléphonais à des gens, je cuisinais, je jouais en ligne avec les copains… J’ai quand même dû combattre la dépression de mon papa au téléphone.

Pour cette génération, rester enfermée est compliqué. Je pense qu’à nos âges on a moins d’appréhension à être confiné. J’ai un ordinateur, une bibliothèque, des jeux de société : on a davantage de quoi s’occuper.

Se laver plus souvent les mains. Je ne pense pas que le confinement va laisser des traces dans ma vie future, si ce n’est respecter davantage les normes d’hygiène. Peut-être plus souvent contacter mes amis en visio sur Skype ou WhatsApp.

Certains auront découvert les joies de « prendre le temps », de se ressourcer, de faire de bons petits plats, de discuter avec des ami-e-s à qui on n’avait pas parlé depuis longtemps… D’autres personnes ont sans doute découvert un nouveau paradigme en découvrant qu’il pouvait vivre différemment, en consommant moins. Mais ils seront très minoritaires. Je pense que plein de gens seront très contents de pouvoir commander à nouveau un McDo via UberEats.

L’histoire de l’humanité. Les Hommes ont toujours réussi à surmonter les pandémies malgré les catastrophes. Je pense que le monde va redevenir exactement comme avant, si ce n’est que nous aurons des règles sanitaires plus strictes. Elles vont faire le bonheur des hypocondriaques et des industriels — du plastique et des trucs aseptisés partout.

Ce sera la foire aux consignes contradictoires, avec un décalage entre le terrain et les réflexions en haut lieu. Des choses inapplicables comme d’autres qu’on mettra en place nous-mêmes en se disant : « personne n’y a pensé… »

Pas de Grand Soir. Je ne pense pas qu’il va y avoir une grande révolution. Il y aura peut-être plus de télétravail, avec une incitation pour les gens à travailler chez eux. Ce qui, pour une société hyper libérale comme la nôtre, sera bénéfique. On fait bosser les gens chez eux en rognant sur du temps de plaisir qu’ils ont à la maison.

Je ne suis pas défaitiste au point d’imaginer un monde dystopique, mais il restera en tout cas comme avant, à part quelques points de détail. Évidemment, il y a toujours l’espoir d’un monde moins libéralisé. Quand on voit les nouvelles lois, les nouveaux projets de surveillance généralisée… Moi, je voudrais le contraire. Moins de flicage, moins de sociétés libérales… Mais cela reste un espoir, ce ne sera pas la réalité concrète.

Passer plus de temps au téléphone avec ses proches — Photo : Elena Koycheva

Cécile, 35 ans

Conseillère voyage pour le Guatemala

Voyage prolongé malgré moi. Je suis venue au Guatemala pour un voyage de trois mois pour développer mon activité : visiter des hôtels ou des lieux de visites. Mon séjour aurait normalement dû se terminer mi-mai. Les frontières du Guatemala étant fermées, je suis bloquée pour un temps inconnu… Je ne suis pas pressée : je suis plutôt contente de rester un peu plus, mais j’aimerais savoir combien de temps ?

Pas de confinement, mais un couvre-feu. Ici, selon les informations, il y a 20 morts et 1000 cas de Covid. On n’est pas vraiment confiné, mais on a un couvre-feu depuis un bon mois et demi. Au départ il était de 16 h à 4 h. Comme c’était un peu tôt, maintenant c’est 18 h. Si on est attrapé dans la rue, ils nous gardent en prison, c’est assez restrictif.

On n’a pas le droit de changer de région, on doit sortir avec un masque obligatoirement. Au magasin, ils prennent ta température, te tartine les mains de gel hydroalcoolique et te nettoie les semelles de chaussures.

Moins de sorties, plus de WhatsApp. À part les magasins de nourriture, tout est fermé. Depuis deux mois je suis sortie quatre fois de la maison. D’habitude, on n’est pas à la maison. Quand je suis au Guatemala, c’est pour parcourir le pays, découvrir de nouvelles choses, lier des contacts professionnels… Là je reste à la maison et j’apprends l’espagnol.

J’ai un vieux papy de 97 ans que mon père visite tous les jours. Au début, on s’assurait à distance qu’il respecte les consignes sanitaires. On discute pas mal de ça sur notre groupe WhatsApp familial. On partage des choses qui nous concernent, on parle de l’évolution de la situation… Ma mère a l’habitude de passer du temps avec ses petits-enfants, mais là, elle ne les a pas vus depuis deux mois. Alors on se partage des photos des enfants qui jouent, qui rigolent, le premier jour de reprise au CP de mon neveu… C’est bizarre au début, mais finalement on s’y fait.

Optimiste et neutre à la fois. Je suis à la fois hyper optimiste et plus neutre. Une partie de la population était déjà ouverte à faire plus attention et à prendre soin des autres. Eux vont voir la vie différemment et prendre plus soin de leur environnement et de leur entourage. Je pense qu’en revanche ce sera juste un mauvais souvenir pour une grande partie des gens qui continueront comme avant.

Mes copines de Bordeaux me racontent qu’au déconfinement, il y avait plein de gens sans masque dans les magasins. Je trouve ça super bizarre. Mais même moi qui essaie de consommer moins, de manger mieux, je me dis que si j’étais en France j’aimerais bien aller dans tel ou tel magasin. Tu as quand même cette envie de consommer. Peut-être que cela va être long, mais d’ici un an — si le virus ne revient pas — autour d’un élément incident la vie sera la même qu’avant.

Garder les masques. Peut-être que l’hiver prochain on mettra des masques : c’est super pratique pour éviter les gastros et les virus de saison.

Garder de l’optimisme — Photo : Elena Koycheva

Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.
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