Camille, Sarah, Manon ne se connaissent pas. Pourtant, elles ont fait le même choix : rester célibataires. Pas par résignation, pas « en attendant ». Mais parce qu’elles ont compris, chacune à leur façon, ce que la vie en couple leur coûtait vraiment. De Bordeaux à La Rochelle, portrait de femmes qui ont choisi de se choisir.
Être en couple. Partager un quotidien, un lieu de vie, peut-être une famille. Un objectif que nous avons tous en commun, ou une norme qui nous oppresse ? Alors que les idéologies sexistes continuent de structurer les relations amoureuses, une femme peut-elle vraiment s’épanouir dans une relation hétérosexuelle ? Certaines femmes ont plutôt choisi le célibat volontaire.
Une décision tranquille, prise au fil du quotidien : renoncer à la relation romantique. Pas par défaut, pas « en attendant », mais par choix. Camille, Sarah et Manon ne se connaissent pas. Leurs points de départ sont différents. L’effacement progressif, la prise de conscience politique, le déséquilibre au sein du couple. Mais elles arrivent au même endroit : elles ont arrêté de traiter le célibat comme quelque chose à corriger.
« Je savais plus ce qui me plaisait à moi »
Camille a 29 ans et est vendeuse à La Rochelle. Elle tortille une mèche de ses cheveux bouclés en cherchant ses mots, souffle sa fumée de cigarette avant de répondre. Il lui a fallu du temps pour formuler ce qui, maintenant, lui paraît évident. « Pendant longtemps, j’avais l’impression que le couple était une étape obligatoire. Comme les études, puis le travail. »
Sa dernière relation s’est terminée d’un commun accord. Quelques mois sont passés et une fois un peu de recul pris, Camille a réalisé : « En couple je n’avais plus envie de faire des choses pour moi. J’avais tellement organisé ma vie autour de lui que je ne savais plus ce qui me plaisait à moi. »

Cela s’est fait comme ça, progressivement, sans qu’elle s’en rende compte. Les films qu’il aimait, les restaurants où il avait ses habitudes, les week-ends chez ses potes « à lui ». Le quotidien de Camille s’était habitué à un autre.
Une fois la relation achevée, elle s’est réinscrite à des hobbies abandonnés. Elle est partie seule en week-end, à Oléron, aux Sables-d’Olonne. Des hommes lui ont proposé des choses depuis. Elle a dit non. « Pas parce qu’ils étaient nuls. Parce que je n’en avais pas envie. Pour la première fois de ma vie d’adulte, je n’en avais vraiment pas envie. » Sa mère lui demande régulièrement si elle a rencontré quelqu’un. Ses collègues aussi. « Comme si j’avais un problème à régler. Mais je n’ai pas de problème. Je suis bien. Aujourd’hui je sais que je n’en ai ni envie ni besoin. »
La pression de l’entourage : une mécanique bien huilée
Cette pression que décrit Camille : la mère qui demande, les collègues qui s’étonnent… Elle n’a rien d’anecdotique. Milan Bouchet-Valat, sociologue et chargé de recherche à l’Institut national de la statistique et des études démographiques (INED), l’a mesurée. Avec une équipe de chercheurs, il a participé à l’enquête La sexualité qui vient, jeunesse et relations intimes après #MeToo. Un travail mené auprès de jeunes adultes français pour documenter les mutations du rapport intime dans un contexte post-#MeToo.
Je n’ai plus envie de me contenter du minimum. Et je refuse de rentrer dans une relation juste pour ne pas être seule.
Les données de l’enquête éclairent la pression de l’entourage autour du couple, qui reste forte et évolue avec l’âge. « À 18 ans, environ 60 % de l’entourage des célibataires souhaite les voir en couple. Autour de 30 ans, ça augmente à 80 %. » Mais il nuance : « Plus jeune, c’est un peu moins fort parce que socialement on a le droit d’expérimenter, d’avoir des relations courtes. Cette période d’expérimentation s’est vraiment allongée. » Ce qui est nouveau, ce n’est donc pas la pression de l’entourage, mais l’âge à partir duquel elle se fait ressentir. Les données de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) confirment cette chronologie. En 1975, environ 54 % des femmes âgées de 20 à 24 ans vivaient déjà en couple. Aujourd’hui, cette proportion est tombée autour de 25 %.
Ce que les données établissent dans l’analyse du célibat volontaire chez les femmes, Camille l’a traversé sans le nommer. D’autres ont eu besoin de mots, des mots nouveaux, appris ailleurs, qui ont fini par tout recadrer.
Les femmes préfèrent le célibat volontaire plutôt qu’être mal accompagnées
Pour Sarah, 33 ans, ce n’est pas une prise de conscience progressive. C’est une rupture plus nette, plus politique. Graphiste à Bordeaux, elle a été en couple presque toute sa vingtaine. « Quand une relation se terminait, j’en commençais une autre assez vite. Comme si être seule était un échec. » C’est un intérêt grandissant pour le féminisme, à la période de #Metoo, qui a changé quelque chose. Au fil du temps, les débats, les témoignages, les expressions nouvelles qui circulaient… Tout cela a fini par mettre des mots sur des choses qu’elle vivait sans jamais les avoir nommées. L’idée, par exemple, qu’elle s’effaçait souvent, ajustait ses envies, revoyait ses ambitions à la baisse, sans que ce soit jamais une décision consciente.
« Je me suis rendu compte que je dépensais beaucoup d’énergie à essayer de faire fonctionner des relations qui ne me rendaient pas forcément heureuse. Alors j’ai arrêté de chercher quelqu’un. » Depuis deux ans, elle ne cherche pas. Elle ne cherche plus. Sarah a accepté une mission de six mois à Lyon qu’elle aurait refusée si elle avait été en couple. Elle est partie deux semaines en Écosse avec un sac à dos. « Des trucs que je n’aurais pas osé faire avant. Pas parce qu’on m’en empêchait. Mais parce que ça ne rentrait pas dans la logique de couple qu’on avait. » Elle ajoute qu’aujourd’hui « Je n’ai plus cette pression de devoir construire quelque chose à deux. »

Sarah n’est pas contre l’amour ou l’idée de la relation romantique. « Mais je n’ai plus envie de me contenter du minimum. Et je refuse de rentrer dans une relation juste pour ne pas être seule. » Ce que décrit Sarah, le sociologue Bouchet-Valat l’observe dans les données : les attentes vis-à-vis de la relation ont monté. « À 20 ans, les trois quarts des célibataires déclarent être contents de l’être. » Et quand ces attentes ne sont pas remplies, certaines femmes choisissent le célibat volontaire plutôt que de s’accommoder d’une relation qui ne leur correspond pas.
Comprendre que sa place dans la relation n’est pas la bonne, pas celle que l’on désire ou dans laquelle on se complaît, c’est une chose. Mais réussir à déconstruire son couple et la vision qu’on en a pour comprendre le « pourquoi », c’est une autre tâche, qui parfois prend du temps.
Le travail émotionnel, invisible et épuisant
Manon est infirmière à Bordeaux et a 27 ans. Elle ne se revendique pas haut et fort féministe, mais elle explique s’être intéressée au féminisme vers 24-25 ans. « Des podcasts, des bouquins… Et ça a changé la façon dont je lisais ce que j’avais vécu. »
Ce qu’elle a commencé à voir, c’est le déséquilibre concret. Dans ses deux relations sérieuses, c’est elle qui gérait. Les rendez-vous médicaux qu’on n’oubliait pas, les anniversaires côté famille de l’autre, les cadeaux réfléchis, les soirées à écouter pendant des heures. « Lui aussi était là. Mais pas avec la même intensité. Et surtout, il ne le voyait pas, parce que c’était normal. Parce que c’était mon rôle. »
Pendant longtemps, vivre seule était difficile financièrement pour une femme. Aujourd’hui, ce n’est plus nécessairement le cas
« J’avais fourni un travail émotionnel énorme dans ces relations, sans que ce ne soit jamais nommé ni reconnu. Et moi-même, avant, je ne l’aurais pas nommé comme ça. » Depuis un an et demi, elle est seule. « Et franchement, je me sens moins fatiguée. Ce n’est pas que je ressens de la haine envers l’idée du couple ou des hommes. C’est que je ne veux plus porter une relation à bout de bras pour satisfaire une norme. »
Le couple ne disparaît pas, il se négocie autrement
Pour Milan Bouchet-Valat, le couple ne disparaît pas pour autant. « Le couple, c’est quelque chose qui reste vraiment très fort partout, y compris chez les très jeunes. Peut-être même plus fort qu’avant. Ce qu’on observe surtout, c’est un décalage. Les gens se mettent en couple plus tard, parce que les études durent plus longtemps et que les trajectoires sont plus variées. » Et pour les femmes en particulier, les études jouent un rôle : « Quand elles sont étudiantes, la vie en couple est un peu plus repoussée. Il y a cette idée de “je me concentre sur mes études et ensuite on verra.” Le couple n’a plus autant la place sacrée qu’il avait avant et ce n’est plus une priorité. »

Le sociologue note une évolution nette dans les données. Il y a cinquante ans, les femmes très diplômées étaient plus souvent célibataires, en partie parce que les hommes de leur niveau préféraient des femmes moins diplômées, pour maintenir une forme de supériorité de statut. « Aujourd’hui c’est complètement inversé. Ce sont les hommes les moins diplômés qui sont les plus souvent seuls. » Un renversement qui dit quelque chose sur ce que les femmes attendent maintenant et sur ce qu’elles ne sont plus prêtes à accepter.
Autre facteur dans l’évolution du célibat volontaire chez les femmes : la raison économique. « Historiquement, le couple était une institution économique. Pendant longtemps, vivre seule était difficile financièrement pour une femme. Aujourd’hui, ce n’est plus nécessairement le cas », explique le sociologue. En France, le taux d’emploi féminin est passé d’environ 55 % au début des années 1990 à près de 71 % aujourd’hui. Les femmes ont les moyens de vivre seules. Certaines en ont fait le choix.
La pression de l’entourage, elle, monte jusqu’à 30 ans puis redescend, pas parce que les mentalités ont changé, mais parce qu’il y a davantage de séparations et que le célibat devient statistiquement plus commun. Camille, elle, a arrêté de s’expliquer à sa mère. Elle a arrêté aussi d’écouter les remarques de ses collègues et repart aujourd’hui seule à Oléron quand elle en a envie. Elle replace ses lunettes rondes d’un coup d’index et assure en souriant, « Peut-être que je rencontrerai quelqu’un plus tard. Mais si ça arrive, ce sera parce que j’en ai envie. Pas parce que j’ai l’impression que c’est ce que je dois faire. Aujourd’hui, je sais que je n’en ai ni envie ni besoin. »