Épisode 4
6 minutes de lecture
Article réservé aux abonné.e.s


Lundi 18 février 2019
par Laurent Perpigna Iban
Laurent Perpigna Iban
Il travaille principalement sur la question des nations sans états, des luttes d'émancipation des peuples aux processus politiques en cours, des minorités, et des réfugiés. Il est souvent sur la route du proche et du moyen Orient pour son site Folklore du quotidien.

Certains refusent de voir autre chose que du vandalisme. Pire, même, le sabotage d’un patrimoine. D’autres, en revanche, associent les dizaines de graffitis qui apparaissent au gré des manifestations des gilets jaunes à une démarche totalement politique rappelant d’autres luttes : celle contre la Loi travail en 2016, mais aussi et surtout celle de mai 1968. Une fois n’est pas coutume, Revue Far Ouest vous embarque dans une ballade photographique au cœur de ce Bordeaux qui n’en finit plus d’être peinturluré. En quête de sens.

Photo de couverture : Un manifestant passe devant un graffiti « Juppé, on arrive » lors de l’acte 9, le 13 janvier 2019 — Photo : Jean-Michel Becognee

« Écrivez partout ». Ce graffiti en forme d’injonction, apparu sur les murs du centre universitaire Censier à la chaleur des événements de mai 1968, semble avoir trouvé écho : plus de 50 ans après son apparition, des slogans vengeurs fleurissent toujours sur les murs des grandes villes françaises, après les passages de manifestations. Et, en pleine mobilisation des « gilets jaunes », Bordeaux n’échappe pas à la règle, tant s’en faut.

« Coucou, c’est encore nous »

Mardi 5 février 2019, midi. Le cortège girondin, composé des syndicats et des gilets jaunes, se coupe en deux. Ces derniers bifurquent rue Sainte-Catherine, refusant d’emprunter le chemin balisé par les forces de l’ordre. Une demi-heure plus tard, il semble qu’il y ait l’équivalent en nombre de caractères du journal 20 minutes sur les murs de l’artère commerçante. Placées en tête de la joyeuse procession, des dizaines de personnes jouent de la bombe et c’est le magasin Apple qui sera leur première victime : « C’est encore nous. »

Le claquement des billes est incessant. Le reste du cortège, lui, glousse à la lecture des slogans. « C’est un truc de fou. Mais où vont-ils chercher toutes ces idées ? » s’exclame un homme d’une cinquantaine d’années. Il n’est pas « gilet jaune », mais, comme beaucoup, il a déserté le cortège syndical, « pour un peu de nouveauté ». Une jeune femme, à ses côtés, lui répond ironiquement : « C’est scandaleux, il y en a trop, on n’arrive même pas à tout lire ! »

De l’autre côté des vitrines prises d’assaut, les commerçants, eux, sont consternés par ce spectacle. La responsable du magasin Séphora, qui a vu son rideau recouvert d’une inscription « Ste-Cath’ n’existe plus » implore les photographes de ne pas immortaliser la scène. Dans un geste de colère, elle se place devant l’inscription, bras croisés et regard noir.

Il faut dire que ces scènes se répètent inlassablement chaque samedi, avec une intensité variable : combien sont-ils, garçons ou filles, à distiller leurs humeurs en couleur sur les supports les plus visibles ? Difficile à dire. Tantôt à vocation humoristique, « Puisqu’on est jaunes et cons », « On veut du meilleur tofu » — sur la vitrine d’une épicerie bio-, ces slogans sont parfois aussi des témoignages à cœur ouvert : « Parce qu’on est nés dans le béton », « on casse ce qu’on aura jamais ».

social brutal, violences, violent, revue far ouest, local, documentaire, long formats, sud ouest, bordeaux, manifestations, CRS, Bordeaux, Pey Berland, débordement, politique, affrontements, street medics, croix bleues, soins, blessés, violences policières, pelletier, anarchie, situationnisme, graffiti
Nettoyage d’un graffiti rappelant les manifestations ouvrières et les émeutes en Guadeloupe en 1967 – Photo : Astrid Lagougine

Ce phénomène, qui bénéficie d’une visibilité décuplée grâce aux réseaux sociaux, fascine. Il n’y a qu’à regarder le nombre de slogans répertoriés sur le site La rue ou rien pour prendre mesure de sa contagion. Pour autant, il n’a rien de nouveau. Et s’il tirait directement son inspiration dans un courant apparu il y a plus de 60 ans ?

Cet article est réservé aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter


Soutenez Revue Far Ouest !

Nous avons besoin de 1 000 nouvelles souscriptions pour continuer à exister.

Découvrir nos offres d’abonnement
Laurent Perpigna Iban
Il travaille principalement sur la question des nations sans états, des luttes d'émancipation des peuples aux processus politiques en cours, des minorités, et des réfugiés. Il est souvent sur la route du proche et du moyen Orient pour son site Folklore du quotidien.
Dans le même feuilleton

Gilets jaunes : casser la violence

Depuis novembre, le mouvement des Gilets jaunes occupe l’espace médiatique. Au cœur des discussions, « la violence ». Violences des casseurs, des CRS, des manifestants, de...

Street medics : croix bleues et gilets jaunes

Chaque semaine, les images de manifestants blessés lors des mobilisations des gilets jaunes envahissent les réseaux sociaux. Dans ce nouvel épisode de Social Brutal, Revue Far...

« L'État a réalisé des années de propagande anarchiste »

Enseignant chercheur, « géographe libertaire » et auteur d’une vingtaine d’ouvrages, Philippe Pelletier écume les sphères militantes depuis la fin des années 1970. Son...

Situationnisme : Parole aux murs

Certains refusent de voir autre chose que du vandalisme. Pire, même, le sabotage d’un patrimoine. D’autres, en revanche, associent les dizaines de graffitis qui apparaissent au...

Philippe Poutou : Bons baisers de Ford

L'usine Ford de Blanquefort ferme. Était-ce vraiment inéluctable ?

Ne plus se mentir : le temps de la radicalisation

C’est un ancien communicant chez Orange et co-fondateur de l’écosystème Darwin. Aujourd’hui installé à la Réunion, nous avons retrouvé Jean-Marc Gancille lors de son passage à...

« La possibilité du fascisme »

« Ceux qui s’imaginent que l’extrême droite est simplement un épouvantail agité par les partis de centre gauche ou de droite pour se faire élire ne voient qu’une partie du...

Les clichés écos : les retraites

Jean-Marie Harribey est un Économiste atterré. Pour vous aider à survivre aux fêtes, il débunke quatre clichés sur les retraites et la réforme. Durée de la cotisation...

Les clichés éco : la dette

Eric Berr est maître de conférence en économie à l’Université de Bordeaux, et membres des économistes atterrés. Il décrypte pour nous les clichés qui entourent la dette, et...

L'énergie pour enrayer la machine

« Si les Gilets jaunes n’avaient pas été radicaux, personne n’aurait entendu parler d’eux. » Au détour d’un piquet de grève, les électriciens et gaziers restent mobilisés autant...

Trop précaires pour manifester

« Le passage à l’acte est plus difficile : les précaires sont moins habitués à ce genre de mobilisation et sont moins syndiqués. » Frédéric Neyrat est professeur de sociologie....

Ces épisodes pourraient vous intéresser
Les médias, le monde et moi

Les médias, le monde et moi

Les médias, le monde et moi

Un film antidote aux maux des médias et à notre perception abîmée du monde...
Écartez-vous mesdames

Burn-out : les femmes au bûcher

Burn-out : les femmes au bûcher

Très médiatisé, mais encore peu reconnu, le burn-out toucherait aujourd’hui plus les femmes que les hommes. Créée pour accompagner et sensibiliser, l’association L’Burn propose...
Soutenez Revue Far Ouest !

Nous avons besoin de 1 000 nouvelles souscriptions pour continuer à exister.

Découvrir nos offres d’abonnement