Épisode 11
7 minutes de lecture
Mercredi 5 février 2020
par Clémence POSTIS
Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.

« Le passage à l’acte est plus difficile : les précaires sont moins habitués à ce genre de mobilisation et sont moins syndiqués. » Frédéric Neyrat est professeur de sociologie. La sociologie des mobilisations, après avoir éclairé les manifestations des Gilets jaunes, peut-elle nous renseigner sur la grève en cours ? Les actions contre la réforme des retraites durent depuis maintenant deux mois. Mais la convergence des luttes semble devenir un horizon de plus en plus lointain…

Photo de couverture : ev

Frédéric Neyrat, professeur de sociologie

Quels sont les champs de recherches de la sociologie de la grève ?

La sociologie de la grève, ou plutôt des mobilisations ou des mouvements sociaux est un cadre dans lequel nous nous intéressons à différentes formes d’action. Les sociologues, les politistes et les historiens des mobilisations parlent de répertoire d’action. La grève en est une forme, sachant que le terme « grève » peut rassembler toute sorte d’opérations. Entre une grève du zèle, une grève avec occupation ou une grève d’émeute, il y a beaucoup de différences.

Ce qui est en train de se passer, quel type de grève est-ce ?

Cette grève est assez classique dans sa forme. Elle se traduit principalement par un arrêt du travail et des piquets de grève pour essayer de convertir ceux qui ne sont pas encore mobilisés. Des manifestations aussi pour peser dans le rapport de force et afficher des formes de solidarité. Il n’y a pas autant de grévistes que de manifestants. Les non-grévistes sont solidaires en manifestant aux côtés des grévistes.

Dans toutes les manifestations, il y a une dimension de sociabilité. On s’y retrouve avec des gens que l’on n’a pas vus depuis longtemps, on échange. Elles sont festives également : dans le Sud-Ouest, il y a toujours une buvette, voire de la musique.

Il n’y a pas de forte convergence entre les Gilets jaunes et les syndicalistes. Ce sont des populations différentes.

Force est de constater que tout cela est remis en cause par les violences policières. J’ai pu l’observer aussi bien à Bordeaux, Rouen ou Paris, il n’y a plus d’enfants dans les manifestations. L’aspect social et festif est remis en cause par la prise de risque à aller manifester.

Depuis quand y’a-t-il des violences policières et pourquoi ?

Un certain nombre de violences policières ont déjà été identifiées sous la présidence Hollande, notamment au moment de la loi travail. Depuis, elles se sont multipliées. Certains diront qu’il s’agit d’une réponse à la violence d’un certain nombre de manifestants.

Non, c’est plutôt que la violence, quelle qu’elle soit, est moins tolérée. La période électorale pour les municipales va bientôt commencer ; nous avons oublié les batailles de poseurs d’affiches d’il y a 30 ans. Il y avait des blessés voire des morts pratiquement à chaque élection. Les images de Mai 68 aussi : on ne balançait pas des roses sur les policiers. Les actes peuvent être plus graves aujourd’hui, mais ils sont moins acceptés, quel que soit le secteur.

Je pense que plusieurs phénomènes se jouent ici. D’abord lorsqu’il y a eu dérapage, il n’y a pas eu de sanction suffisamment rapide. Le pompier blessé à Bordeaux par exemple. On aurait pu s’attendre à une suspension, au moins le temps de l’enquête administrative et judiciaire. Quand le policier est identifié, que même les autorités reconnaissent un problème… sans suspension immédiate, cela devient une forme d’encouragement.

Il y a aussi une fatigue des forces de police, en mobilisation constante depuis un an et demi. Ils sont dans une sorte de tension née de cette situation où l’on attend, on attend, on attend… Et puis, en matière de violence, les moyens dont disposent les forces de police en France sont régulièrement dénoncés.

Pourquoi tolère-t-on plus la violence policière ?

C’est effectivement une bonne question, que l’on pourrait poser à l’autorité constituée. Je pense qu’il y a eu, au début des Gilets jaunes, une certaine perte de contrôle dans la manifestation du 5 décembre 2018. Cela a conduit à un changement de stratégie du pouvoir vis-à-vis des forces de l’ordre.

On évoque toujours le méchant ministère en épargnant les responsabilités locales.

Dans un premier temps, cette mobilisation des Gilets jaunes n’était pas pour déplaire au gouvernement. Il y avait une sorte de bienveillance gouvernementale quand il s’agissait simplement d’une revendication sur l’essence. Pourquoi ? Parce que l’on protestait contre l’augmentation des taxes, donc d’une certaine manière contre la fiscalité. Ce qui n’indispose pas un gouvernement qui se propose de la réduire.

Mais la mobilisation s’est prolongée et politisée dans ses revendications. Il y a eu une rupture au mois de décembre, avec ce qu’il s’est passé autour de l’Arc de Triomphe, pas loin du Palais présidentiel. Cela leur a échappé et il y a eu une sorte de peur, de basculement.

Peut-il y avoir une convergence des luttes avec les Gilets jaunes ?

En novembre dernier, je ne croyais pas à cette fameuse idée de convergence des luttes. Et cela se confirme : il n’y a pas de forte convergence entre les Gilets jaunes et les syndicalistes. Ce sont des populations différentes.

Lors de nos entretiens avec les Gilets jaunes, nous avons constaté qu’il s’agissait pour beaucoup de leur première mobilisation politique. Il n’avait l’expérience ni de la mobilisation ni de la manifestation. Ils se sont politisés en chemin. En ce moment, le public n’est pas le même en ce qui concerne le degré de politisation.

Les Gilets jaunes étaient aussi beaucoup plus populaires d’un point de vue sociologique. Il y avait ces aides à domicile et auxiliaires de vie, qui vivent dans des conditions de précarités indéniables. Dans les structures qui proposent des services aux personnes âgées, il y a une politique et une gestion des ressources humaines spécifiques.

L’absence de sanction sonne comme un encouragement — Photo : ev

On maintient ces femmes aux alentours de 900 euros, à mi-temps, pour les rendre disponibles : si un client surgit, on peut tout de suite assurer le service. Je n’ai pas le sentiment qu’on revoit ces femmes aussi fortement dans les cortèges syndicaux.

Je pense qu’il y a une déception pour ceux qui sont allés loin dans la durée de mobilisation et qui n’ont rien obtenu. D’une certaine manière, un certain nombre de Gilets jaunes vont trouver un peu trop « plan-plan » les manifestations syndicales. Ils ont été à un tel niveau de rupture qu’ils les trouvent un peu conventionnelles.

Il n’y a pas de véritable convergence des luttes. Cela n’a même pas pris dans les Universités. Ce jeune qui s’est immolé à Lyon, en insistant sur sa précarité étudiante : cela n’a pas suscité de mobilisation dans les universités. C’est un indicateur que l’on observe depuis trois ou quatre ans. Il y a eu beaucoup de mobilisations perdues. Il y a aussi eu des formes d’instrumentalisation : on évoque toujours le méchant ministère en épargnant les responsabilités locales. On oublie que les présidents d’université appliquent les mesures ministérielles, et même parfois avec un certain entrain. Peut-être que ces jeunes ressentent une forme de duplicité et d’hypocrisie.

Dans les années 1990, il était plus facile de mobiliser. Qu’est-ce qui a changé ?

La force du capitalisme est de récupérer tous les mouvements quels qu’ils soient — l’écologie en est un bon exemple — et de nous placer dans des contradictions. La contradiction entre être salarié et consommateur par exemple. Nous participons à une forme de précarisation des emplois en achetant sur Amazon. L’ubérisation de la société est possible parce que les victimes y participent. Ce ne sont pas forcément les plus riches qui vont avoir recours à Uber pour se faire livrer leur McDo. Ce sont aussi des étudiants ou des gens potentiellement précarisés dans leur univers professionnel. Ce sont des formes de facilités et il y a une invisibilité dans ces pratiques. Si je consomme sur Amazon, personne ne le voit. Je tue le petit ou le moyen commerce et c’est un invisible.

Nous sommes habitués à une différenciation forte des situations, avec des personnes en difficulté qui vivent dans des conditions très inconfortables.

Il y a aussi une explication sociologique plus large : ce ne sont pas les plus exploités qui se mobilisent. Marx exposait déjà que la classe révolutionnaire était certes la classe ouvrière, mais la partie la plus instruite de celle-ci. À Limoges, où j’ai enseigné, il y a eu des mobilisations ouvrières à la fin du 19 ° siècle. Mais qui se mobilise ? Ceux de la porcelaine, qui sont extrêmement qualifiés. En Mai 68, les entreprises les plus mobilisées sont celles de l’aviation et de l’automobile, autrement dit des branches modernes où les ouvriers étaient mieux payés que la moyenne.

Le passage à l’acte est plus difficile parce que les précaires sont moins habitués à ce genre de mobilisation et sont moins syndiqués. Contrairement à ce que l’on pense, le degré de syndicalisation dépend aussi du statut. On se tient à distance du monde politique, on pense que l’on n’a pas de prise sur ce dernier. Pour le clin d’œil, c’est un peu en marchant que l’on se politise. Les Gilets jaunes, peu politisés à la base, se sont politisés en manifestant de samedi en samedi.

Est-ce que la mobilisation est comparable avec celle de 1995 ?

C’est compliqué. Rien que sur la question des retraites, il y a eu depuis des réformes qui ont remis en cause un certain nombre de droits. 1995 était vraiment la première remise en cause de ce qui s’était installé. Les ambitions ne sont pas les mêmes, même le pouvoir de perturbation s’est réduit. La SNCF a moins de capacité de blocage qu’en 1995. Il y a les fameux bus Macron, BlaBlaCar, les trains doubles… Il n’y a pas ce sentiment que tout est bloqué comme on pouvait le connaître il y a 30 ans. Ce qui veut dire aussi qu’il y a moins de formes de solidarité. Les gens ne font pas du stop dans la rue comme on pouvait le voir en 1995.

D’autres choses ont changé : les inégalités salariales se sont creusées. Nous sommes habitués à une différenciation forte des situations, avec des personnes en difficulté qui vivent dans des conditions très inconfortables. Il y a un certain délitement du modèle social qui s’est opéré depuis longtemps. Cela me fait dire que, par rapport à 1995, on défend quelque chose qui n’est plus aussi « pur ». Cette évolution rend les choses moins comparables.

Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.
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