De Bordeaux aux petites communes girondines, les femmes peinent à accéder aux véritables postes de décision. Entre trajectoires « étoiles filantes », délégations aux « affaires sociales » et amendes assumées par certains partis, Marion Paoletti dévoile les rouages d’un système politique encore très patriarcal.
Est-ce qu’on a atteint la parité politique ? Pas vraiment. En Nouvelle-Aquitaine, les femmes représentent seulement 12 des 30 sénateurs, 17 parmi les 49 députés de la région et 23 % des maires.
On peut alors se demander si la loi sur la parité dans les partis politiques (1999) a vraiment opéré un basculement au sein des institutions politiques. Est-ce qu’une femme a la même capacité à influencer les politiques publiques qu’un homme en France ?
Pour mieux comprendre la place que les femmes occupent aujourd’hui en politique, nous avons interviewé Marion Paoletti, professeure à l’université de Bordeaux, spécialiste des transformations démocratiques et du genre en politique.
Avait-on vraiment besoin d’une loi sur la parité pour avoir plus de femmes élues ?
Pour bien comprendre ces réformes, il faut revenir à leur contexte. Ce n’est que dans les années 1990 que la sous-représentation des femmes en politique a commencé à être perçue comme un véritable enjeu. Avant, il était tout à fait normal de considérer la politique comme un domaine essentiellement masculin.
Le point de départ de cette évolution, c’est la crise de la représentativité : les Français ne se reconnaissaient plus dans les politiques de l’époque. À ce moment-là, on commence à réaliser qu’une démocratie sans femmes est une démocratie affaiblie, puisque leur présence était quasi inexistante.

On entend souvent dire que les lois sur la parité ont permis de rattraper trois ou quatre générations de progrès en une décennie. Les chiffres montrent en effet des avancées notables : avant la loi de 2000, moins de 10 % des maires étaient des femmes dans la région Nouvelle-Aquitaine. En 2023, ce chiffre a presque doublé pour atteindre 23 %.
Ce qu’on voit aussi, c’est que, dès qu’il n’y a pas de cadre strict, les grandes instances ne vont pas inclure davantage de femmes d’elles-mêmes. C’est pour cela que la réforme de 2000 a instauré une pénalité, et celle de 2007 a élargi l’obligation de parité aux municipalités de plus de 1 000 habitants.
Est-ce qu’on peut se réjouir du nombre de femmes élues ?
Cela dépend de la manière dont on regarde les choses. D’un côté, oui, les progrès sont indéniables. Aujourd’hui, les femmes occupent 36 % des postes d’élues au niveau national, un grand bond comparé à la situation d’avant les réformes, où elles étaient largement minoritaires.
Mais sur le plan qualitatif, les choses sont moins positives. Les femmes sont encore souvent cantonnées à des mandats locaux ou à des délégations dites « féminines » (affaires sociales, enfance, etc.), des domaines traditionnellement associés à leur rôle dans la société.

De plus, leur parcours politique reste souvent marqué par des trajectoires discontinues : beaucoup occupent un seul mandat avant de disparaître de la scène, un phénomène que certains chercheurs appellent des « profils étoile filante ».
Et puis la parité, reste une égalité très élitiste : seule une poignée de femmes généralement privilégiée par le système peuvent y prétendre car elles délèguent souvent leurs fonctions maternelles, le care, les travaux domestiques.
Et en Nouvelle-Aquitaine en particulier ?
Ça dépend aussi des responsabilités de certains postes. J’ai encadré une étude sur les petites communes rurales en Gironde, où la fonction de maire est parfois plus un engagement bénévole qu’une véritable carrière politique, et on constate qu’il y a finalement plus de femmes à la tête de ces petites communes. Car le véritable pôle de décision pour les petites communes, c’est l’intercommunalité, et là il n’y a plus du tout de femmes.
Et du côté de la droite, certains préfèrent encore payer des amendes plutôt que de respecter la loi sur la parité, ce qu’ils appellent l’« impôt femme ».
Cela dit, on a aussi des contre-exemples intéressants. Prenez Christine Bost, l’actuelle présidente de la métropole de Bordeaux : elle est la première femme à occuper ce poste, ce qui prouve que certains plafonds de verre peuvent être brisés. Son ascension est importante, notamment pour l’imaginaire des jeunes filles qui peuvent désormais se projeter dans des rôles de leadership.
Mais il faut aussi noter que sa montée en puissance a eu lieu dans un contexte de transmission par son prédécesseur, où elle a dû adopter une manière de faire assez « virile » et « leader », comme c’est souvent le cas pour les femmes qui parviennent à accéder à de tels postes.
Est-ce qu’être une femme peut aussi être un atout en politique ?
Certaines femmes ont effectivement été placées sur des listes électorales simplement parce qu’elles étaient des femmes. En 2000, plusieurs femmes ont soutenu leurs candidatures en mettant en avant des qualités féminines qui, selon elles, les rendaient plus aptes à diriger.

Pourtant, elles n’ont pas fait long feu. En 2002, après l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle, dès que la politique devient « sérieuse », les femmes sont souvent écartées. À l’inverse on observe en ce moment davantage de « broligarches », des dirigeants qui mettent en scène leur virilité et en jouent.
Donc il vaudrait mieux parler d’une instrumentalisation du genre. On l’a vu aux élections européennes, où certaines élues du RN ont démissionné pour laisser leur place à des hommes. Et du côté de la droite, certains préfèrent encore payer des amendes plutôt que de respecter la loi sur la parité, ce qu’ils appellent l’« impôt femme ».
Les hommes et les femmes n’ont pas la même réception des lois égalitaires ?
Oui, il existe toujours un « gender gap » dans les comportements électoraux. Historiquement, les femmes votaient moins que les hommes et étaient souvent plus conservatrices. Aujourd’hui, elles votent autant, mais leurs choix sont souvent plus progressistes, en particulier parmi les jeunes.
En effet, plus les femmes sont éduquées, plus leurs choix électoraux s’alignent sur ceux des hommes diplômés, ce qui explique pourquoi elles votent aujourd’hui davantage à gauche. Par exemple, lors des dernières élections européennes, les jeunes femmes ont nettement préféré les candidats du Nouveau Front populaire (49,5 %, contre 37 % chez les hommes).

Dans des pays comme la France, l’Allemagne ou les États-Unis, les jeunes femmes sont beaucoup moins enclines à voter pour l’extrême droite que les jeunes hommes. Cela reflète un clivage culturel important : les jeunes hommes, élevés dans une société prônant l’égalité, peuvent percevoir les politiques paritaires comme une remise en question de leur rôle traditionnel.
Du côté des chercheurs tout le monde n’est pas d’accord, certains y voient même un dernier « soubresaut » d’un système patriarcal en déclin. Mais ce clivage pourrait aussi traduire un choc culturel plus profond, qui pourrait s’accentuer avec le temps.