Épisode 9
6 minutes de lecture
Vendredi 20 décembre 2019
par Clémence POSTIS
Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.

Eric Berr est maître de conférence en économie à l’Université de Bordeaux, et membres des économistes atterrés. Il décrypte pour nous les clichés qui entourent la dette, et propose une vision différente du néo libéralisme actuel. Et si la dette n’était pas un problème ?

Pour ne plus se laisser avoir par des vérités assénées sur un ton péremptoire, Éric Berr répond lui-même à ces clichés. Il est maître de conférence en économie à l’Université de Bordeaux, et membre des économistes atterrés. Après l’analyse de Jean-Marie Harribey sur le système des retraites, Éric Berr analyse les idées reçues sur la dette.

Cliché n° 1 : « L’État doit être géré comme un ménage. »

L’État n’est précisément pas un ménage. Un ménage qui s’endette devra rembourser à la fin de sa vie. L’État en tant qu’institution a une durée de vie infinie, il peut donc réemprunter en cas de besoin. Il a uniquement besoin de payer les intérêts. La dette qu’il va obtenir pourra — si elle est bien utilisée — donner lieu à une création de richesses plus importante que l’endettement. La dette n’est ni bien ni mal, tout dépend de sa bonne ou mauvaise utilisation.

La dette publique ne peut pas être gérée comme la dette privée. Elle permet justement d’alimenter la chaîne économique avec des investissements d’ampleurs. Si la logique du ménage était appliquée, il serait plus difficile d’agir, car il y aurait toujours la contrainte de ne pas dépenser plus que ce que l’on a.

Derrière ce cliché de l’État-ménage, il y a l’idée sous-jacente que la dette est mauvaise. Si on part de ce principe, comme les économistes néolibéraux, il existe deux moyens de réduire le déficit budgétaire. Soit on augmente les recettes — donc les impôts —, soit on baisse les dépenses publiques. Et comme les libéraux ne veulent pas augmenter les impôts, ils vont privilégier la baisse des dépenses publiques.

On rejette le système qui repose sur la solidarité et qui consiste à socialiser un risque ou un objectif commun jugé important.

Il s’agit de l’orientation prise en France depuis de nombreuses années. Elle s’accélère avec le gouvernement actuel, mais était déjà sur ce chemin avec Hollande et Sarkozy. Il existe une autre logique économique, le keynésianisme : L’État a au contraire pour rôle de soutenir l’économie lorsqu’elle va mal. Lorsque le secteur privé, les entreprises et les ménages vont mal, le rôle de l’État est justement de dépenser pour injecter de l’argent dans l’économie. Ainsi, l’argent revient dans les entreprises via leurs profits, les ménages ont des revenus qu’ils peuvent dépenser, etc. Cette dépense va générer une création de richesses encore plus grande qui permettra de rembourser la dette. La politique économique est aujourd’hui assez mal orientée. On pourrait se permettre d’utiliser la dette comme un levier pour relancer l’économie.

Ce sont deux logiques différentes. La logique néolibérale considère que la dette est mauvaise par définition et qu’il faut autant que possible la limiter. L’économie libérale veut économiser pour ensuite investir, donc ne pas s’endetter ou alors le moins possible. Comme il n’y a pas d’investissements publics, comme dans la transition écologique, il y a moins de revenus à distribuer aux ménages, moins de profits pour les entreprises, donc moins d’entrées fiscales pour l’État. Cela creuse le déficit et la réaction est de baisser encore davantage les dépenses et ainsi de suite. Nous sommes dans un cercle vicieux.

Cliché n° 2 : « On paie beaucoup trop d’impôt en France. »

On se compare avec d’autres pays, mais ces comparaisons sont biaisées. Les taux de prélèvement, effectivement, sont supérieurs en France, mais ils ne comprennent pas la même chose qu’à l’étranger. La solidarité entre beaucoup plus dans notre taux de prélèvement. La moitié de ce qui est prélevé au titre de cotisations sociales ou d’impôts est presque immédiatement reversé, sous une forme ou une autre, aux ménages et aux entreprises.

On peut avoir un jugement sur les choix de redistribution et leur efficacité. Mais le fait de payer trop d’impôt est subjectif. Quel est le niveau pour payer trop d’impôt ? Je suis content de payer des impôts si cela permet d’offrir l’école, l’université quasiment gratuitement. De ne pas avoir à débourser 100 000 euros pour une opération chirurgicale. Dans ces cas-là, on ne paie pas trop d’impôt.

Avec cet argument, on rejette plus ou moins le système qui repose sur la solidarité. Il consiste à socialiser un risque ou un objectif commun jugé important. Si les gens paient un peu moins d’impôts, ils ont un peu plus de revenus. Mais il y a aussi moins de possibilités de financer les Services publics. Payer des impôts est un choix de société. Avoir des taux de prélèvement plus importants, cela veut dire qu’on fait fonctionner la société, que l’on redistribue. Avoir des taux d’imposition plus bas, cela instaure le chacun pour soi.

Photographie de Éric Berr
Éric Berr, économiste atterré

Cliché n° 3 : « Il n’y a pas d’alternatives. »

Le fameux TINA, « There is no alternative » de Margaret Thatcher qui continue d’être utilisé. La logique dominante des néolibéraux. Mais on peut toujours faire autrement. En économie comme ailleurs, il n’y a pas qu’une seule façon de faire. On pourrait parfaitement faire le contraire de ce qui est fait aujourd’hui, et cela irait mieux. Tout ne serait pas parfait évidemment, parce qu’il y a toujours des arbitrages à faire entre des intérêts divergents, mais aujourd’hui quel est le problème ? Les gens n’arrivent pas à travailler, à vivre décemment. C’est le produit de ces politiques néolibérales et des politiques basées sur le chacun pour soi.

Pourquoi dit-on qu’il n’y a pas d’alternatives ? Parce que l’économie a été très largement dépolitisée. L’économie serait une chose neutre, avec des lois naturelles qui s’imposeraient à tous. Non, il n’y a pas de lois en économie. Il y a des circonstances et des décisions politiques. Chaque décision économique est d’abord une décision politique.

Ce TINA renvoie à ce que l’on peut appeler de l’intégrisme économique. Nous sommes dans une forme de croyance, avec des lois économiques à respecter, mais rien ne prouve scientifiquement que ces lois sont intangibles. Il y a toujours des alternatives. Mais elles sont bloquées par des rapports de forces politiques qui ne leur sont pas favorables.

Cliché n° 4 : La dette est un fardeau pour les générations futures

Non. En disant cela, on ne prend qu’un côté de la dette. On ne voit la dette que comme un coût qui devra être remboursé par nos enfants. Il y a des calculs — qui ne valent rien en réalité — qui arrivent à faire peur. Chaque enfant aujourd’hui naîtrait avec une dette de 30 000 euros. Mais cette dette a servi à autre chose.

On a tendance à oublier, dix ou douze ans après, mais les baisses de dépenses publiques, des services de moins en moins performants… c’est le contrecoup de la crise due aux banques.

L’enfant ne naît pas au milieu de rien. Il est né dans un hôpital, il va pouvoir aller à la crèche puis à l’école. Il va pouvoir se nourrir, avoir accès à un certain nombre de choses. En face d’un coût, il y a une utilisation. Là encore, elle peut être plus ou moins efficace, mais cet enfant est né avec un patrimoine, celui que possède l’État français. Selon d’autres calculs, un enfant naîtrait avec un patrimoine net de 5 000 euros.

Cliché n° 5 : « Les États sont responsables de leur dette, les marchés financiers n’y sont pour rien. »

C’est tout le contraire. La crise de 2008 est exactement une crise de la dette privée : celle des ménages américains. Selon le rêve américain, chacun doit être propriétaire de son logement. Comme les revenus stagnent ou baissent pour la majorité des Américains, ils doivent s’endetter pour acheter. Ils se sont lancés dans les subprimes, des crédits hypothécaires. Les années passant, le poids des intérêts devenait de plus en plus élevé et augmentait leur charge de remboursement.

Les phénomènes de ce qu’on appelle la titrisation se sont développés. Pour schématiser, il était possible de transformer un crédit en titre financier puis de le revendre à d’autres. Les banques prenaient un risque en prêtant à des gens peu solvables, mais comptaient sur la sécurité de l’hypothèque. Et lorsqu’elles pensaient le risque trop élevé, elles transformaient le crédit en titre vendre le risque à d’autres.

Mais sont arrivés des défauts de paiement massifs, avec de nombreux acteurs différents qui se retrouvaient avec des bouts de subprimes qui ne valaient plus rien. Cela a déclenché une crise de la dette privée due l’irresponsabilité des banques qui ont pris beaucoup trop de risque.

La banque américaine Lehman Brothers a servi d’exemple en 2008 et a fait faillite. Il n’était évidemment pas possible de laisser sombrer toutes les grandes banques mondiales sous peine de sombrer dans un chaos indescriptible. Donc, comme toujours dans le système capitaliste : privatisation des biens et socialisation des pertes. Les états, qui ne pouvaient pas faire autrement, se sont endettés pour renflouer les banques. Elles se sont remises sur pieds, et quelques années plus tard, les banques et les agences de notation ont reproché aux états leur endettement. On a tendance à oublier, dix ou douze ans après, mais les baisses de dépenses publiques, des services de moins en moins performants… c’est le contrecoup de la crise due aux banques. La dette privée s’est petit à petit transformée en dette publique.

Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.
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