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Mardi 26 mai 2020
par Vincent BRESSON
Vincent BRESSON
Fou curieux des communautés en décalage, Vincent regarde la société par ses marges et traine sa plume auprès de différents canards, avec un verre de Gaillac pour encrier.

Depuis 1977, le Geipan tente d’apporter des réponses aux témoins d’OVNI. Ce service du Centre National d’Études Spatiales (CNES) mène ses enquêtes depuis Toulouse et traque les éruptions de météorites, les vols de lanternes thaïes et les chutes de satellites. Mais dans certains cas, le Geipan n’a pas réponse à tout.

Un poster de Marvin le Martien accueille les visiteurs qui se rendent dans le bureau de Roger Baldacchino. Le personnage machiavélique des Looney Toons porte curieusement un écriteau bienveillant : « Welcome to Geipan ».

Fraîchement nommé responsable du Groupe d’Étude et d’Informations sur les Phénomènes Aérospatiaux Non identifiés, Roger est à la tête d’une petite équipe qui comprend son adjointe Brigitte ainsi que Mary-Pierre la documentaliste et Michael, l’expert gestion DATA et base de données. « Mais de nombreux scientifiques du CNES travaillent également en collaboration avec notre service et nous avons aussi des enquêteurs bénévoles », complète l’homme de 62 ans. Leur but ? Donner des explications aux phénomènes étranges.

Depuis plus de cinquante ans, L’État français a décidé de prendre le sujet au sérieux et de ne pas laisser le monopole des enquêtes sur les objets volants non identifiés aux ufologues amateurs. Attention, l’équipe du Geipan ne poursuit pas les OVNIS, mais les PAN : les Phénomènes Aérospatiaux Non identifiés. Nuance. Le terme fait moins connoté et plus raisonnable.

Entrée du CNES : Centre National d’Études Spatiales.
Le très sérieux CNES : Centre National d’Études Spatiales. — Photo : Vincent Bresson

Ici, on ne badine pas avec la recherche d’extraterrestres. D’autant que ces enquêtes sont conduites depuis Toulouse, au cœur des cinquante hectares du très sérieux Centre National d’Études Spatiales, le CNES, situé dans la zone Rangueil-Lespinet. Le bureau du responsable du Geipan est décoré à l’image de ce mordu d’espace. Au mur, des posters minimalistes célèbrent l’exploration de Mars et les premiers pas sur la Lune.

« J’ai toujours lu de la science-fiction. L’espace me fascinait. Mon père m’a même réveillé pour regarder l’alunissage à la télévision. » L’épopée spatiale emmenant Neil Amstrong et les siens sur le satellite de la Terre a lancé une série de vocations à laquelle Roger Baldacchino, alors enfant, n’a pas échappé. Inspecteur télécom d’exploitation du satellite « Telecom1 » puis inspecteur principal télécom au sein de feu France Télécom pendant dix ans, ce n’est qu’en 1991 qu’il intègre le CNES.

La suite ? Une nouvelle fois, il suffit de parcourir la pièce du regard pour la connaître. À gauche de son bureau, une carte de la Guyane orne le mur et sur son armoire trônent des maquettes de fusées ARIANE, expédiées depuis ce département français d’outre-mer. Au total, Roger Baldacchino a participé à plus de cent lancements au sein de différents postes opérationnels.

Mais dans 10  % des cas, appeler l’aviation civile ou vérifier le positionnement des satellites ne suffit pas.

Après avoir roulé sa bosse dans différents secteurs du CNES, il se décide à concourir en 2019 à un appel à candidatures interne désignant le prochain responsable. « J’ai postulé, car je souhaitais mettre mon savoir spatial et mes compétences de management au profit du Geipan », confie-t-il. Victoire. L’homme se détache des huit candidatures et depuis septembre, le voilà chasseur de PAN.

3 % de cas inexpliqués

Créé en 1977, alors que son actuel responsable n’avait que 19 ans, le Geipan a eu le temps d’affuter ses méthodes d’enquêtes. Pour savoir si un phénomène est une apparition extraterrestre, le mécanisme est bien rodé. Et très précis. Un appel ne suffit pas pour que le service du CNES se penche sur un cas. Le témoin doit préalablement remplir un questionnaire méthodique de treize pages.

Du croquis de l’observation à l’angle parcouru par le PAN comparé à l’horizon ou à la taille « en millimètres comptés sur une règle graduée portée à bout de bras » du phénomène, rien n’est oublié dans ce long questionnaire. « Le CNES se comporte en scientifique. Le rôle c’est de faire des études sur les témoignages », rappelle Roger Baldacchino.

Roger Baldacchino, responsable du Geipan, dans son bureau.
Roger Baldacchino se base sur des descriptions les plus précises possibles — Photo : Vincent Bresson

Avec cet ensemble de descriptions très précises, le travail du Geipan peut commencer. Pour savoir s’il s’agit d’un objet extraterrestre, le service du CNES passe en revue les phénomènes aéronautiques et naturels qui pourraient correspondre à la description du témoin. Les mêmes explications reviennent régulièrement : rentrées dans l’atmosphère de débris spatiaux, lanternes thaïes lâchées dans le ciel après un mariage ou station spatiale internationale pointant le bout de son nez.

Le nouveau responsable concède un côté redondant. Mais dans 10 % des cas, appeler l’aviation civile ou vérifier le positionnement des satellites ne suffit pas. La résolution de l’enquête demande alors de se rendre sur place et bien souvent de reprendre l’aspect géographique, en retravaillant la trajectoire de « l’étrangeté », un mot souvent répété par l’ancien ingénieur de France Télécom.

À la fin de l’enquête, le Geipan la classe entre les catégories A, B, C ou D. Roger Baldacchino résume : « La première c’est quand nous savons expliquer le phénomène. La B c’est quand nous avons une explication probable, la C pour les témoignages inexploitables ou incohérents et D quand il s’agit de phénomènes non identifiés. » Seuls 3 % des cas sont rangés dans cette dernière catégorie.

Si une partie de ces phénomènes non explicables peuvent se résoudre quelques années plus tard, aucun ne prouve pour l’heure l’existence d’une vie extraterrestre. Nous serions donc seuls dans l’univers ? L’absence de preuves n’est pas une preuve d’absence répond le Geipan. CQFD.

Pour les cas les plus standards, son site Internet propose des explications et accompagne les témoins dans le but qu’ils y trouvent une explication par eux-mêmes. Un point immobile ? Peut-être une étoile, une sonde ou une planète. Un point en déplacement ? Peut-être le flash d’un satellite Iridium ou un bolide, nom donné aux trainées des grosses météorites. Les explications de ces phénomènes sont disponibles en accès libre.

Les images de phénomènes qu'étudie le Geipan.
Quelle différence entre le Geipan et les autres ufologues ? — Photo : Vincent Bresson

C’est aussi le cas de l’ensemble des enquêtes du groupe d’études et d’informations sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés. Cet aspect informatif est d’ailleurs l’une des dernières missions adossées au service du CNES, le « i » d’information n’ayant été rajouté qu’en 2005. À sa création, ce n’était alors que le Gepan. Depuis, les points ont été mis sur les « i ».

« Certains témoins peuvent être très perturbés par ce qu’ils ont observé »

Ce travail d’enquête du Geipan ressemble à s’y méprendre à celui de certains ufologues amateurs comme Didier Gomez. Et inversement. L’enquêteur tarnais et les membres du service du CNES partagent la même approche : méthodologie et confiance dans les témoignages. « Nous avons un gros avantage par rapport aux enquêteurs : nous sommes au CNES. Nous avons donc des experts météo pour nous aider, un accès à certains outils informatiques particuliers et une étroite a une collaboration avec des militaires ainsi que des gendarmes », compare Roger Baldacchino.

Le fonctionnement du groupe dédié aux observations étranges ne ressemble pas seulement au travail de certains ufologues amateurs, il en dépend étroitement. Un maillage d’une quinzaine d’enquêteurs dans toute la France l’aide à savoir si des extraterrestres se cachent derrière ces apparitions. Antoine est de cela. Cet informaticien originaire de Quimperlé est tombé dans la passion ufologique à 17 ans, bercé par les lectures de Jacques Vallées et d’Allen Hynek, deux auteurs qu’il décrit comme « incontournables ».

Le Geipan c’est juste une loge de concierges dans laquelle deux personnes travaillent à temps partiel.

Un temps béat devant les nombreuses observations d’OVNI, il se met à explorer les témoignages de façon plus méthodique et plus scientifique. « Je me suis rendu compte que beaucoup d’observations ne concernaient que des phénomènes totalement prosaïques, mais observés dans des conditions particulières et inhabituelles pour le témoin », explique-t-il.

En 2013, il rejoint l’équipe d’enquêteurs bénévoles du Geipan avec pour « principale activité la réalisation des enquêtes à distance » par le biais de nombreux outils informatiques. Antoine a d’ailleurs co-développé le site de l’un d’entre eux, l’IPACO, un logiciel d’analyse pour étudier photos et vidéos. Une ou deux fois par an, il se rend sur les lieux de l’observation accompagné du témoin « afin d’effectuer divers relevés et mesures ».

Antoine doit surmonter quelques difficultés : la méfiance des témoins, la « pollution » du témoignage due au passage d’autres enquêteurs moins méthodiques ou le traumatisme que ces phénomènes représentent. « Certains témoins peuvent être très perturbés par ce qu’ils ont observé et ne parviennent pas à expliquer. » Après l’enquête, Antoine est chargé de rédiger un rapport d’enquête détaillé. C’est la fin du travail du Geipan : l’enquête est alors anonymisée, et normalement, publiée en ligne.

Haters et théorie du complot

Cette publicisation du travail du Geipan ne lui évite pas la méfiance d’une partie de la communauté ufologique. Il suffit de se rendre sur un groupe Facebook pour s’en apercevoir. Les occurrences du service dédié aux PAN sont majoritaires négatives. « Le Geipan c’est juste une loge de concierges dans laquelle deux personnes travaillent à temps partiel », raille Jeff.

« Je ne les ai toujours pas envoyées au Geipan, je pense que c’est inutile », répond Laurent en dessous d’une de ses vidéos, convaincu qu’elles contiennent une apparition OVNI. Même son de cloche auprès de la communauté des repas ufologiques — un diner mensuel pour les passionnés de la recherche d’aliens — que nous sommes allés voir à Toulouse. « Ce n’est pas eux qui feront avancer l’ufologie », souffle la responsable.

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3 % des cas sont totalement inexpliqués par le Geipan — Photo : Vincent Bresson

Après trente ans d’expérience, Antoine connaît bien la défiance de certains ufologues envers le groupe d’études et d’information sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés. Méthodique jusqu’au bout de ses raisonnements, il les divise en trois catégories. Les premiers sont ceux dont les enquêtent s’approchent du travail du Geipan. Naturellement, ils l’estiment comme « un organisme indispensable ». Une autre partie « l’ignore purement et simplement ».

La dernière catégorie est constituée de ceux qui « croient en la possibilité que des vaisseaux extraterrestres visitent secrètement la Terre depuis très longtemps ». Ce sont les plus virulents. Pour eux, pas de doute, il s’agit d’une « officine étatique » qui « ne dit pas la vérité et cache tout ». Ambiance.

Les relations avec le milieu ufologique ne sont donc pas toujours évidentes pour le Geipan. Roger Baldacchino ne le cache pas et s’en désole même. Malgré cette défiance, le responsable assure respecter ces passionnés tout en continuant de miser sur la pédagogie, comme l’ont fait ses prédécesseurs. « Nous avons des relations avec les ufologues, tant qu’ils nous respectent. Par exemple, on peut intervenir lors de conférences pour expliquer notre rôle. Souvent, ceux qui ne nous aiment pas sont des gens qui voudraient qu’on fasse autre chose. »

Si le Geipan suscite de nombreuses réactions au sein des mordus d’extraterrestres, il inspire aussi la fiction. L’été dernier, Canal + a annoncé en faire la toile de fond de « OVNI », sa prochaine série originale. Une fierté si l’on en croit le sourire qui se glisse dans le coin du visage de Roger quand il évoque ce projet. Cette comédie mettra en scène un responsable cartésien face à de curieuses apparitions de soucoupes volantes. Qui sait, peut-être que dans une galaxie lointaine, très lointaine, des extraterrestres tournent aussi en dérision notre éventuelle rencontre.

Vincent BRESSON
Fou curieux des communautés en décalage, Vincent regarde la société par ses marges et traine sa plume auprès de différents canards, avec un verre de Gaillac pour encrier.
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