Épisode 4
7 minutes de lecture
Lundi 27 juillet 2020
par Vincent BRESSON
Vincent BRESSON
Fou curieux des communautés en décalage, Vincent regarde la société par ses marges et traine sa plume auprès de différents canards, avec un verre de Gaillac pour encrier.

Dans les campagnes françaises, tout le monde connaît l’efficacité réputée des magnétiseurs, mais personne ne sait l’expliquer. Aussi appelés coupeurs de feu, ces hommes et ces femmes ont le secret pour amoindrir les douleurs en imposant les mains ou en récitant des formules. Et l’un d’entre eux nous a ouvert les portes de son cabinet.

Nicole en a bavé. En un an et demi, elle a été durement touchée par un mélanome, puis par un cancer du sein. Fatiguée par les chimiothérapies à répétition, elle n’a plus faim, plus d’énergie, plus d’envie. La sexagénaire ne sait à quel saint se vouer : « C’était dur… Les rayons utilisés pour traiter le cancer me brûlaient la peau. Un jour, on me conseille d’aller voir Francis en me disant qu’il pouvait enlever le feu. » Lessivée, Nicole n’a pas grand-chose à perdre, alors elle se laisse tenter.

Elle se rend dans le cabinet de Francis, à Rabastens dans le Tarn où nous l’avons rencontrée avec Francis. « Même si je suis cartésienne, je me suis dit que ça valait le coup d’aller le voir. » Francis l’examine en passant ses mains au-dessus de son corps. À la fin de leur entrevue, le guérisseur lui donne un petit cristal qu’elle garde depuis précieusement. Il lui demande les horaires de ses prochaines séances, puis de se mettre « au calme », généralement vers 19 heures. Francis s’occupe du reste… à distance et devant son cristal, beaucoup plus gros que celui qu’il confie à ses patients. « Il me suffit de voir une fois la personne et de connaître quelques informations sur elle comme sa date de naissance. »

Une belle histoire

Bernard, médecin à Toulouse, ne croit pas en l’aspect mystique de cette guérison, pas plus qu’il ne sait expliquer l’efficacité des coupeurs de feu. « Dans le cadre de certaines pathologies, des patients ressentent un bien-être qu’on ne peut expliquer, mais qu’on constate de manière empirique. Notamment pour traiter les zonas ou les troubles liés aux chimiothérapies, souvent très dures et mal supportées. »

Le cabinet de Francis à Rabastens
Le cabinet de Francis à Rabastens – Photo : Vincent Bresson

Il ne va pas jusqu’à aiguiller les malades vers ce qu’on surnomme souvent « les coupeurs de feu », mais il ne passe pas leur existence sous silence pour autant. « J’explique parfois à mes patients que les magnétiseurs existent et que ça peut être un traitement complémentaire qui peut les aider dans leur cas. »

Francis n’aime pas trop coller d’étiquette sur sa pratique. « Magnétiseur, coupeur de feu, on peut appeler ça comme on veut. » Il soigne, voilà tout. Avec le temps, il confie se poser de moins en moins de questions sur ce qu’il définit comme un don. « Comment ça marche ? Oh la la. Je ne sais pas trop, c’est beaucoup de ressenti. Je ne cherche plus trop à expliquer. Mais je pense que la plupart des gens ont ça en eux. »

Couper le feu et guérir est surtout une affaire de transmission. « La façon dont j’ai pris conscience de ce don, c’est une belle histoire », prévient d’emblée Francis. Une histoire de fou en diront certains. « Il y a une dizaine d’années, j’étais en train de mourir. J’avais 41° de fièvre. Le médecin m’a envoyé faire des examens aux urgences. On m’a donné mon dossier et l’on m’a dit : “Vous avez tout là”. Je ne l’ai pas ouvert. »

Au lieu de se précipiter chez son médecin comme tout le monde, il se rend, sur les conseils d’un ami, chez une guérisseuse âgée de 83 ans. « Maria me touche le torse et m’annonce que j’ai un cancer de la poitrine. Puis en prenant mes mains, elle rajoute que j’ai le don de soigner et me dit de revenir pendant quatre jours. » Après quatre rencontres avec Maria, il se dit guéri. « J’ai fait une nouvelle radio de mes poumons et je l’ai montré à une amie médecin : je n’avais plus rien. Elle n’en revenait pas ! » Maria en profite pour lui apprendre quelques ficelles, dont des prières à réciter durant les soins. Une formation express, mais suffisante à en croire Nicole, convaincue par les dons de Francis.

Ses « patients » donnent ce qu’ils veulent : de l’argent parfois, mais surtout des victuailles

Les rôles s’inversent. Après avoir été remis sur pied, c’est maintenant au tour de Francis de soigner. Jardinier de profession et éducateur de rugby bénévole, il joue d’abord les guérisseurs auprès des jeunes prodiges tarnais de l’ovalie. Et ça marche. Pas besoin d’un service de Com’ : le bouche-à-oreille lui apporte de nombreux patients.

Il finit même par aménager un petit endroit pour recevoir les gens qu’il soigne dans le garage de sa maison à Rabastens, au nord-est de Toulouse. La pièce invite à la relaxation, même si l’on est loin du minimalisme d’un cabinet de médecin. Une photo de Jésus Christ, un planisphère, un schéma des sept chakras et des dessins d’enfants ornent les murs. Un mélange peu ordinaire pour une pratique qui l’est tout autant.

Un savoir rural

Francis exerce sur son temps libre. Mais bientôt, il va pouvoir se consacrer pleinement à sa pratique de magnétiseur. « Je pars à la retraite dans deux ou trois mois », s’impatiente le sexagénaire, ravi d’avoir bientôt plus de temps pour soigner. Sa pratique de coupeur de feu lui apporte beaucoup. Pas tant pécuniairement, puisque ses « patients » donnent ce qu’ils veulent : de l’argent parfois, mais surtout des victuailles. Et si une personne n’a pas les moyens, elle peut aussi ne rien donner à Francis.

Nicole se fait soigner par Francis.
Avant de rencontrer Francis, Nicole ne savait plus quoi faire. Photo : Vincent Bresson

D’ailleurs, il ne s’agit pas toujours d’humains. « Je pratique aussi sur les animaux », explique-t-il en montrant un chat entaillé qui passe devant son cabinet. Avec le temps, Francis sent un besoin de plus en plus fort de mettre ses dons au profit des autres. « Si je ne soigne pas, je ne me sens pas bien », estime cet ancien entraîneur de rugby.

Sa confiance en ses capacités a beau être inépuisable, elle a quelques limites. Si Francis n’est pas en forme, il ne prend pas de rendez-vous le temps de retrouver toute son énergie. Parfois, il ne parvient tout simplement pas à utiliser ses dons. « C’est au ressenti, mais c’est très rare que je n’arrive pas à soigner. Par exemple, je n’ai pas réussi à enlever le zona de mon oncle, alors un autre magnétiseur s’en est chargé. Si je sens qu’avec une personne je n’y arriverai pas, je ne le fais pas. » Nicole l’interrompt : « Peut-être le lien familial ? » Francis en doute. Il soigne régulièrement ses enfants et son petit-fils, qu’il estime pourvu lui aussi du don de magnétiseur. « Il a une énorme énergie, je le sens. »

Francis a fait ce que la médecine n’arrivait pas à faire.

Contrairement à ce que pensait Nicole avant de commencer les soins, le coupeur de feu explique ne pas garder en lui la douleur qu’il enlève. « Au début, j’avais peur quand je sentais que les brûlures me quittaient. Je pensais que ça allait le faire souffrir », raconte-t-elle avec une petite voix. C’est même tout l’inverse. « Après un soin, je ne ressens aucune fatigue », assure Francis. Même le confinement n’est pas venu éreinter ce solide gaillard aux mains calleuses. « Au contraire, je n’avais jamais ressenti une telle énergie. Peut-être parce que tout s’était arrêté, je ne sais pas. »

On pourrait croire que cette pratique traditionnelle et rurale est en perdition. Que nenni ! Pour Francis, il y a un vrai retour vers ces méthodes alternatives, car elles font leurs preuves et prennent le relais de la médecine. Nicole confirme : aucun médicament ne parvenait à apaiser ses douleurs. Elle ne sait pas comment, mais Francis a fait ce que la médecine n’arrivait pas à faire. « Une fois, on m’a appelé pour venir calmer un malade dont le niveau de morphine était déjà au maximum. J’ai fait sortir tout le monde de la pièce. Quand les gens sont revenus, il était reposé, comme mort. Mais souvent, les médecins se méfient. C’est dommage qu’ils ne se servent pas davantage de nous », se désole-t-il.

Zonas, chimios et brûlures

Les médecins ne sont pas tous méfiants face aux pratiques des magnétiseurs. Au contraire. Un généraliste du village de Rabastens renvoie même certains de ses patients vers Francis quand il estime que celui-ci peut apporter une aide, malgré le fait que cela soit déconseillé par le code de déontologie de la profession. Tous les généralistes ne sont cependant pas ouverts à ces pratiques. « Certains confrères très scientistes sont réticents à ce genre de méthodes, mais il y a de tout. Une partie pense, comme moi, que cela peut faire du bien. Il faut se méfier malgré tout, il y a des gens doués, mais il y a aussi des charlatans dans ce milieu », prévient Bernard, le médecin toulousain.

Francis soigne Nicole.
Francis va bientôt pouvoir se consacrer à temps plein à ses soins. Photo – Vincent Bresson

Comme dans le cas de Nicole, les magnétiseurs sont principalement sollicités par des personnes atteintes par le cancer, parfois sur recommandations de certains oncologues. Mais pas seulement. Les zonas sont aussi l’un de leurs terrains de prédilection. « La médecine traditionnelle a du mal à les prendre en charge », souligne Francis.

L’expression « coupeur de feu » ne vient d’ailleurs pas de nulle part. Ces guérisseurs sont également particulièrement sollicités dans le cadre des brûlures, que ce soit pour une légère brûlure sur une plaque de cuisson, comme les plus graves. D. De Luca du service de chirurgie au CHU de Bordeaux ne prescrit pas ces soins, mais ne leur claque pas la porte au nez non plus.

« J’explique aux patients que ce soin peut représenter un accompagnement thérapeutique et que la prise en charge médicale reste prioritaire et indispensable pour obtenir une guérison, quand elle est possible. » Un avis qu’elle estime partagé par la majorité de sa profession. Mais comme Bertrand, la doctoresse met en garde : « La profession de magnétiseur n’est pas réglementée en France, il faut donc s’assurer d’avoir à faire à du professionnel sérieux. »

L’énergie que ressent Francis et qu’il ne parvient pas vraiment à expliquer, ne lui garantit pas l’immunité. Et pour se faire soigner, il passe encore par un médecin. Ou par lui-même, quand il n’oublie pas qu’il peut le faire. « La semaine dernière, j’avais mal à la tête, une grosse migraine. Je me plaignais des douleurs et ma femme me dit : “Tu les enlèves souvent, alors pourquoi tu n’essaies pas sur toi ?”. Je n’y avais même pas pensé. » Les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés.

Vincent BRESSON
Fou curieux des communautés en décalage, Vincent regarde la société par ses marges et traine sa plume auprès de différents canards, avec un verre de Gaillac pour encrier.
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