Épisode 8
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Mercredi 2 juin 2021
par Amandine Sanial
Amandine Sanial
Journaliste souvent, photographe parfois, Amandine a collaboré avec Télérama, M le magazine du Monde ou encore Rue89 avant de couvrir l’actualité police-justice pour une agence de presse à Paris. De retour d’un long voyage à travers l’Europe, l’Asie centrale et l’Inde, elle a posé ses valises dans le Sud-Ouest.

Lassés de voir leurs forêts rasées les unes après les autres, des citoyens se sont unis pour les protéger. Dans le sud de la Corrèze, l’association « Faîte et Racines » rachète des parcelles collectivement et coupent eux-mêmes leur bois dans un même but : s’éloigner du modèle industriel de la forêt. Et ça ne plaît pas toujours aux renseignements généraux…

Le même spectacle se répète le long des routes de Corrèze : des souches alignées, entourées d’un tapis de bois mort, qui témoignent de l’existence pas si lointaine d’une forêt. Des « coupes rases », comme on les appelle dans le jargon sylvicole. « Ça a vraiment commencé quand ils ont voulu installer la fibre optique partout », se souvient Sylvain, en grattant la sciure collée sur son pull. Fin 2017, chaque propriétaire de parcelles forestières situées en bord de route reçoit un courrier du département, les sommant d’élaguer leurs arbres pour laisser place au réseau aérien de fibre optique et préserver les routes.

À ces 28 000 propriétaires, le conseil départemental donne le ton : s’ils n’élaguent pas, leur parcelle se verra mise en demeure et les travaux seront réalisés à leurs frais. « Et comme l’élagage est coûteux et technique, beaucoup ont préféré abattre eux-mêmes leurs arbres, parfois centenaires », déplore Sylvain. D’autres, craignant des ennuis, font appel à des coopératives forestières pour faire le travail à leur place.

Très vite, la grande campagne d’élagage se transforme en abattage. Résultat : des arbres censés être simplement taillés sont rasés. En moins de six mois, près de 10 000 arbres ont été coupés sur les 4 700 km de routes corréziennes bordées de chênes, de hêtres et de bouleaux. « Cette campagne a été un accélérateur de ce qu’on voit aujourd’hui : des coupes rases, partout, tout le temps », souffle Sylvain. Peu à peu, l’affaire s’ébruite et la grogne monte parmi les habitants du département.

Sylvain, de l'association Faîte et Racines, dans la forêt
Sylvain et d’autres citoyens désespèrent de voir leurs forêts rasées — Photo : Amandine Sanial

Dans la vallée d’Argentat-sur-Dordogne, à cinquante kilomètres à l’est de Brive-la-Gaillarde, on se retrouve sur les marchés, on débat, on s’indigne. À force de discussions, une trentaine de néo-Corréziens de tous âges décident de s’unir pour tenter d’arrêter le massacre. « On était une poignée à s’insurger contre ce carnage, sans savoir quoi faire à notre échelle », se souvient Marion Mosca, membre de la première heure de Faîte et Racines. Normande d’origine, Marion est installée en Corrèze depuis huit ans. « Souvent, les pétitions restent lettre morte, et les courriers envoyés aux institutions nous reviennent. Qu’est-ce qu’on peut faire, nous, en tant qu’habitants et premiers touchés ? » Une réunion suffit à trouver la solution : pour sauver la forêt, ils vont l’acheter.

Une parcelle, des gendarmes 

Au départ, personne n’y connaît rien. Aucun d’eux n’est bûcheron, pas même artisan du bois. Ancienne bibliothécaire, Marion est conteuse et apprend sur le tard en glanant ça et là des informations sur le prix du foncier forestier. Sylvain, lui, « n’a pas de métier ». Géologue de formation, il apprend la sylviculture en se frottant aux habitants du coin. Le petit groupe s’organise en association, et pour éviter que seul l’un d’entre eux ne s’endette, ils ont une idée simple : racheter collectivement des parcelles de feuillus menacées de destruction.

Faîte et Racines jette son dévolu sur huit hectares de forêt situés sur la commune de Saint-Paul, près de Tulle, en septembre 2018. Ils visent un coup double : en plus de sauver les arbres, le terrain pourrait servir d’espace de stockage et de transport mutualisé pour les propriétaires forestiers du coin. « Pour des gens qui n’ont qu’un ou deux hectares et qui veulent faire des trucs moins cons qu’abattre pour remplir des camions, et à qui la filière ne propose rien », résume Sylvain. En quelques semaines, ils parviennent à lever plus de 50 000 euros grâce à un financement participatif où des donateurs se mobilisent depuis les États-Unis, la Nouvelle-Zélande ou encore la République tchèque.

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