Épisode 7
6 minutes de lecture
Jeudi 1 mars 2018
par Clémence POSTIS
Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.

L’émission Cash Impact diffusée mardi soir a fait réagir le milieu de la vigne bordelaise. Malhonnête pour certains, salvatrice pour d’autres. Les militants anti-pesticides et le CIVB ont ainsi passé 24h à s’échanger des communiqués de presse acerbes. Poussières de CMR interdits, vignes bios qui ne le sont pas, usage du cuivre… Nous avons tenté de faire un peu de ménage entre tous les mots doux qui se sont échangés.

Mardi 27 février, 22 h 30. La filière viticole bordelaise, les militants et la presse retiennent leur souffle. Deux ans après leur première enquête, les équipes de Cash Investigation reviennent dans le vignoble bordelais pour faire le point sur l’usage des produits phytosanitaires et des CMR.

La première enquête, diffusée en 2016, reste un traumatisme pour certains, une libération pour d’autres. Les pesticides dans le vin, jusque-là méconnus du grand public, deviennent un enjeu majeur de santé publique. De grandes avancées sont promises par le CIVB et les acteurs de la filière viticole. Pourtant, deux ans après, Cash Impact dresse un portrait dur du vignoble et du CIVB, loin de la bonne volonté affichée dans leur communication.

Leur réponse ne se fait pas attendre : le 28 février au matin, un communiqué de presse excédé inonde les boîtes mail de la presse. Point par point, le CIVB redresse les torts dont il pense être victime. Dans la foulée, les militants répondent également au CIVB : Valérie Murat, Marie-Lys Bibeyran et la confédération paysanne de la Gironde dégainent aux aussi le communiqué de presse. En 24 heures, la presse locale a eu du grain à moudre sur le sujet des pesticides.

Mais qu’en est-il réellement ? Nous avons voulu vérifier certains points du communiqué du CIVB qui nous paraissent essentiels. Tout ne peut pas être noir ou blanc — ou rouge — dans le vignoble bordelais.

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Le reportage de Cash Impact a (encore) secoué la filière

Poussière de CMR

Il s’agissait d’une des infos les plus choc de l’émission. On retrouve dans des habitations et une école proches des vignes, des résidus de CMR (produit cancérogène, mutagène, reprotoxique) dans la poussière. Pas n’importe quels CMR : du Durion et du Metalaxyl, des produits interdits en France depuis une dizaine d’années.

Marie-Lys Bibeyran, militante iconique des anti-pesticides de la région, nous confirme que ces prélèvements ont été faits dans les lieux de vie des habitations : salon, salle à manger et chambre d’enfants. L’accusation implicite de Cash Impact est rude : pour que ces produits soient présents dans des lieux régulièrement nettoyés, les vignerons à proximité doivent utiliser, en toute illégalité, ces fameux CMR. Sans doute achetés en Espagne ou ailleurs en Europe.

L’accusation est lourde. Le CIVB se défend en arguant que le Diuron est présent dans d’autres éléments de la vie quotidienne, sans lien avec l’agriculture.

Maxime Juillot, viticulteur bio et représentant FCPE, et Dominique Techer de la confédération paysanne de la Gironde réfutent également cette accusation. « Je mettrais ma main à couper qu’aucun vigneron de la région ne trafique des produits illégaux », affirme même Maxime Juillot. Pour Dominique Techer, la réponse se trouve dans la terre. « La terre est une éponge. Lorsque l’on traite pendant quarante ans une parcelle, les molécules ne disparaissent pas du jour au lendemain. On y trouve parfois des traces de produits interdits depuis les années 1970 ! »

Du bio autour des écoles

Dans son communiqué, le CIVB « est en mesure de révéler aujourd’hui que toutes les parcelles de vigne situées à proximité des écoles mentionnées dans Cash Impact, c’est-à-dire Listrac, Arcins et Pauillac sont aujourd’hui traitées avec des produits homologués en bio ce qui atteste donc de contaminations anciennes pas nécessairement agricoles ».

Une affirmation qui fait bondir Marie-Lys Bibeyran. « C’est faux, il n’y en a aucun. Je peux vous le dire, j’ai travaillé pour un des exploitants pendant 14 ans, je connais bien son mode de traitement. » Pour elle, le CIVB oublie que l’école de Listrac est divisée en deux sites : l’école maternelle, entourée de vignes en effet bios, et l’école élémentaire où ce n’est pas le cas. Cette école est par ailleurs le lieu des tests effectués pendant l’émission de Cash Impact. Ici aussi, la réponse semble se trouver entre les deux.

Contacté également, le CIVB nous confirme qu’aucune des vignes autour des écoles citées n’a de label bio.

Dominique Techer de la confédération paysanne nous explique qu’un label bio officiel implique des contrôles. En revanche, des exploitants sans certifications peuvent affirmer faire du bio, mais la réalité est impossible à vérifier. Un viticulteur doit fournir des documents de traitement pour informer des produits qu’il utilise. Ce document est privé, ce qui empêche les vérifications de la part des particuliers et des militants. « Ce genre de choses nuit à la confiance qu’on peut avoir dans le CIVB. Il ne s’agit que de déclarations sur l’honneur. »

Maxime Juillot est un viticulteur certifié bio de Listrac. Il nous explique qu’il existe un engagement moral avec le viticulteur proche de l’école maternelle. Une entente mutuelle basée sur la confiance et non sur les contrôles, pour le site de la maternelle, mais pas pour celui de l’école primaire. « Un label bio est difficile à avoir. Avec deux contrôles par an, à la charge de l’exploitant, il a 5 ans pour passer l’intégralité de son domaine au bio. »

Un domaine qui pratique le bio pour ses parcelles situées à proximité d’un lieu sensible (école, crèche…), mais qui reste conventionnel sur le reste de sa zone de culture ne peut bénéficier d’une certification officielle. « On ne peut pas obliger aujourd’hui quelqu’un à passer toute sa culture au bio parce que quelques parcelles sont à côté d’une école. » Maxime Juillot s’interroge ainsi sur la nécessité de contrôles et de certificat réalisés par la Région pour de telles situations.

Contacté également, le CIVB nous confirme qu’aucune des vignes autour des écoles citées n’a de label bio. « Il s’agit en effet d’une déclaration sur l’honneur. Mais nous avons confiance en eux, affirme Christophe Château du CIVB. Dans le vignoble bordelais, 7 % des vignes sont labellisées bio, alors que 37 % du tonnage des pesticides utilisés sont homologués en bio. Cela veut bien dire que des exploitants non labellisés utilisent des produits bio. » Même s’ils n’ont pas accès aux documents de traitement privés, le CIVB a toute confiance dans les domaines interrogés.

Le cuivre et la bouillie bordelaise

Devenir bio est un investissement de temps, d’argent, mais aussi de techniques. Une vigne bio pour survivre aux maladies a elle aussi besoin de pesticides. Dans son communiqué, le CIVB regrette que Cash Impact n’ait pas mentionné son investissement dans la réhomologation du cuivre et de la bouillie bordelaise (un produit à base de cuivre). Maxime Juillot nous explique que l’ANSES

, normalement en charge de l’homologation des produits en France, a laissé le dossier à l’EFSA, un organisme européen. La décision n’appartient donc plus à la France, mais devient une conclusion collégiale des pays européens.

Le vignoble bordelais a devant lui une longue route pour sortir des produits phytosanitaires, mais aussi pour regagner la confiance des riverains et des militants.

Certains, comme l’Allemagne, la Suède ou les Pays-Bas y sont fermement opposés. Ou bien veulent imposer des limites de quantité utilisée qui mèneraient à leur perte les vignes bio. « Aujourd’hui, seules les exploitations bio sont contrôlées sur le cuivre, nous explique Maxime Juillot. Mais il est également utilisé chaque année par les exploitations conventionnelles, c’est un passage obligé dans la culture de sa vigne. » Le sujet du cuivre est aujourd’hui hautement polémique, un sujet politique brûlant. Les anti-cuivres refusent son utilisation sous peine de laisser aux générations futures des sols ravagés par le cuivre. Maxime Juillot le défend en nous apprenant qu’avant l’arrivée des pesticides, jusqu’aux années 1950, les agriculteurs utilisaient déjà le cuivre, en bien plus haute dose qu’aujourd’hui. Sans dommages irréversibles des sols arables.

Les équipes de Cash Investigations continuent de faire trembler le vignoble bordelais. Polémique et partial pour certains, salvateurs pour d’autres. Le CIVB se considère injustement attaqué, alors que Marie-Lys Bibeyran et Valérie Murat voient ici une nouvelle preuve de l’omerta et de l’immobilisme de la filière. Si les choses bougent doucement — trop pour certains —, Maxime Juillot reconnaît une certaine prise de conscience la part du CIVB en ce qui concerne les zones sensibles. Quant à Valérie Murat, elle a obtenu un rendez-vous avec Bernard Farges et Alain Sichel le 9 mars. Ils sont respectivement vice-président et président du CIVB. Nous espérons que cette réunion pourra très vite avoir lieu. Ni tout blanc, ni tout noir, le vignoble bordelais a devant lui une longue route pour sortir des produits phytosanitaires, mais aussi pour regagner la confiance des riverains et des militants.

Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.
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