Épisode 6
4 minutes de lecture
Mardi 27 février 2018
par Anne-Sophie NOVEL et Flo LAVAL
Anne-Sophie NOVEL
Journaliste spécialisée dans les alternatives économiques et sociétales, Anne-Sophie travaille pour Le Monde, Le 1, We Demain, France 2, Public Sénat et de nombreux autres supports. Elle est aussi auteur et conférencière.
Flo LAVAL
Flo Laval est co-fondateur de Revue Far Ouest. En tant que réalisateur documentaire il collabore avec des médias comme France Télévision, Médiapart, TV5 Monde... Il est aussi co-fondateur du studio transmédia The Rabbit Hole et fait partie des animateurs de la communauté Storycode Bordeaux.

En 2016, une enquête de Cash Investigation sur les produits phyto-sanitaires créé un raz-de-marée dans le vignoble bordelais. Deux ans après, ils reviennent dans une nouvelle émission baptisée « Cash Impact », pour voir si les lignes ont bougé. Nous avons pu interroger Elisabeth Drévillon, la réalisatrice de ce nouveau reportage. Et son optimisme est quelque peu mitigé.

Il y a deux ans, l’émission Cash Investigation diffusait une enquête sur l’usage des pesticides en France. En Gironde, la situation est jugée critique. À l’époque, les journalistes testent les cheveux d’enfants scolarisés à proximité de vignes : de multiples résidus de pesticides (jusqu’à une trentaine) y sont retrouvés, soulignant à quel point la santé des riverains des châteaux du Bordelais, tout comme celles des professionnels y travaillant, est menacée.

Extrait de Cash Impact

Cette investigation, à l’époque, a fait grand bruit dans la région. Entre juillet 2016 et septembre 2017, nous avons suivi de près l’onde de choc provoquée par ces révélations via notre feuilleton Cash sur Table. Si la prise de conscience est réelle dans le milieu, des acteurs se mobilisent de toute part pour trouver des solutions. Seul hic : les engagements reposent encore sur des démarches spontanées et volontaires, et aucune contrainte ne pèse pour accélérer le changement de pratiques. Résultat : la situation ne change que trop lentement.

Cette conclusion est aussi celle de Cash Impact, émission diffusée ce soir à 22 h 35 sur France 2 : deux ans après leur première enquête, les journalistes de Cash sont revenus sur le terrain. Élisabeth Drévillon, qui cette fois a mené l’enquête, nous a confié par téléphone avoir été marquée, durant son travail, par l’omerta qui règne encore sur le sujet : « même les propriétaires qui changent leurs pratiques refusent de parler » nous a-t-elle confié, « il y a comme une chape de plomb, surtout dans le Médoc, une féodalité, la crainte du regard des autres. ».

Un nouveau test met en avant la présence de résidus de deux pesticides interdits en France depuis une dizaine d’années.

Que révèle donc cette nouvelle émission ? Des chiffres, tout d’abord, concernant la production de pesticides en France. « D’après nos informations, la France produit encore chaque année 68 000 tonnes de pesticides » explique la journaliste avant de souligner que le ministère ne communique toujours pas publiquement sur ces chiffres, contrairement à la promesse faite il y a deux ans par Stéphane Le Foll. « On vend toujours autant de pesticides qu’il y a trois ans », ajoute-t-elle. Qui plus est, comme le révèle leur enquête, l’une des six multinationales productrices de pesticides, Syngenta, fabrique encore des cocktails chimiques interdits chez nous et à les exporter dans des pays moins regardants, telle l’Ukraine.

En plongeant dans les chiffres, les journalistes ont mis à jour le classement des zones les plus consommatrices de pesticides : « Le Bordelais est passé de la deuxième à la troisième place en 2016, donc ça veut dire que ça a un peu diminué, mais il reste dans le peloton de tête. »

Des incitations, mais aucune obligation

Deuxième élément marquant : un nouveau test, réalisé une fois encore dans le Bordelais, met en avant la présence de résidus de deux pesticides (Diuron et du Metalaxyl) interdits dans le pays depuis une dizaine d’années. « Ces poussières de CMR ont été trouvées dans des habitations et des écoles situées entre 5 et 500 mètres des vignes. Comment ont-ils pu se retrouver là, dans des lieux où le ménage est régulièrement fait ? » commente l’enquêtrice, assez surprise que le CIVB, interrogé à ce sujet, questionne la certitude que cela puisse venir des vignes voisines…

« Sans contrôle, comment certifier un usage réduit des pesticides ? Comment garantir que les viticulteurs abandonneront les CMR ? »

C’est d’ailleurs en la personne de son président Allan Sichel que le CIVB apprend l’existence de ces tests, lors de sa rencontre avec Élise Lucet, pour le reportage. Sa réaction ? Il s’engage à identifier le château qui pourrait être à l’origine de tels épandages et à engager des poursuites judiciaires en ce sens… Le CIVB a-t-il entamé des démarches depuis le tournage ? Nous leur avons posé la question aujourd’hui et attendons leur réponse.

Troisième fait à retenir de l’enquête diffusée ce mardi 27 février : l’inutilité des incitations. « Je ne mets pas en doute la volonté de certains viticulteurs de sortir des pesticides, mais le CIVB parle, lui, de recommandations et jamais de contrôles. Sans contrôle, comment certifier un usage réduit des pesticides ? Comment garantir que les viticulteurs abandonneront les CMR ? Conclusion : les viticulteurs peuvent — ou pas — mettre en pratique les “recommandations” du CIVB » remarque Élisabeth Drévillon pour qui « on tourne en rond »… Et c’est vrai : sans contrainte, comment s’assurer des efforts réellement engagés ? Dans notre enquête pour Cash sur Table, nous avons eu accès aux outils proposés par le CIVB aux viticulteurs : les fiches informatives proposées sont certes complètes, mais elles n’engagent qu’à la marge ceux qui seraient déjà convaincus de la nécessité de changer.

À noter : Cash Impact s’est aussi baladé dans les vignes de Bourgogne. Selon les journalistes, il semble plus aisé de filmer les viticulteurs de cette région que dans le Bordelais : « J’ai contacté une dizaine de châteaux à Bordeaux, personne n’a souhaité me répondre. La seule visite de château a été faite accompagnée du directeur de la communication du CIVB. En Bourgogne ce fut bien plus facile. »

Une comparaison que la réalisatrice tient à nuancer : « Le vignoble bordelais fait 117 000 hectares, alors que celui de la Bourgogne en fait 28 000. Il y a de nombreux petits exploitants en Gironde qui sont sous pression du fait des contraintes de productivité très fortes ». D’autre part, comme nous le faisait aussi remarquer le consultant en biodynamie Antoine Le Petit De La Bigne : le climat et le niveau d’humidité en Gironde sont davantage propices au développement de maladies, et donc à l’usage de produits phytosanitaires.

Pour réaliser son film, Elizabeth Devrillon a passé une année à discuter avec les acteurs du monde de la viticulture. Et nos conclusions sont les mêmes : sortir la vigne des pesticides est un processus bien trop long. Alors que l’urgence sanitaire et environnementale n’est plus à prouver, les ventes de produits phytosanitaires ne diminuent pas de manière conséquente. La journaliste s’interroge : « comment être optimiste quand on découvre qu’entre 2016 et 2017, l’ANSES a encore autorisé la mise sur le marché de plus cinquante nouveaux produits commerciaux CMR ».

Nous partageons tout de même avec elle une note d’espoir : la nouvelle génération de vignerons est consciente des enjeux. Les jeunes viticulteurs que nous avons rencontrés pour nos films respectifs ont tous un point commun : faire évoluer leurs pratiques et ne plus mettre en danger ceux qui côtoient les vignes. À nous, consommateurs, de les soutenir !

Anne-Sophie NOVEL
Journaliste spécialisée dans les alternatives économiques et sociétales, Anne-Sophie travaille pour Le Monde, Le 1, We Demain, France 2, Public Sénat et de nombreux autres supports. Elle est aussi auteur et conférencière.
Flo LAVAL
Flo Laval est co-fondateur de Revue Far Ouest. En tant que réalisateur documentaire il collabore avec des médias comme France Télévision, Médiapart, TV5 Monde... Il est aussi co-fondateur du studio transmédia The Rabbit Hole et fait partie des animateurs de la communauté Storycode Bordeaux.
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