Entre chute de la consommation, prix en berne et règles d’appellation rigides, les vignerons bordelais naviguent à vue. Arrachage massif, reconversions forcées, détresse humaine : portrait d’une filière au bord du gouffre.
La crise viticole à Bordeaux s’accélère. Entre prix en baisse, certificats d’appellation rigides, surproduction et chute de la consommation, le métier de vigneron tel qu’on l’a connu est en pleine transformation. « Les vignobles bordelais ne sont plus simplement en crise, ils sont à la veille de la banqueroute », avertit Dominique Techer, porte-parole de la Confédération Paysanne de Gironde.

Pendant des décennies, Bordeaux a fonctionné sur une mécanique bien huilée : produire en volume, alimenter le négoce, exporter massivement. Le vin en vrac (vendu en citerne) constituait l’un des piliers de cette organisation. Mais cette logique reposait sur une demande forte et relativement stable. Aujourd’hui elle s’est réduite. On ne parle pas d’un changement temporaire du vin bordelais, mais d’une véritable métamorphose.
Un modèle à bout de souffle : quand la demande s’effondre, Bordeaux trinque
En France, la consommation de vin par habitant a chuté d’environ 70 % depuis les années 1960. En 2024, la consommation totale s’est établie autour de 23 millions d’hectolitres, un niveau historiquement bas. Les nouvelles générations boivent moins d’alcool, privilégient d’autres boissons ou consomment de façon plus occasionnelle. « Aujourd’hui il faudrait rassembler la consommation de plusieurs jeunes pour égaler celle d’une personne de 60 ans. »
Bordeaux est particulièrement exposé à cette mutation. Son image, longtemps synonyme de prestige, est aujourd’hui figée face à des consommateurs en quête de nouveauté. Les jeunes générations ne se tournent pas seulement vers moins d’alcool, elles se tournent vers d’autres produits. La bière artisanale, le cidre, les vins nature de régions : l’offre s’est considérablement élargie, et Bordeaux n’est plus automatiquement le premier réflexe. « Avant, quand quelqu’un voulait offrir une bonne bouteille, c’était Bordeaux par défaut. Aujourd’hui il y a tellement d’autres options que ce réflexe-là se perd », résume Jules-Antoine.
La viticulture se meurt.
À l’export, ça ne va pas mieux. En 2024, les exportations françaises de vins et spiritueux ont reculé de 4 % en valeur. Pour les vins de Bordeaux, la baisse en valeur a atteint les 8,5 %. Les marchés chinois et américains, longtemps moteurs, sont devenus plus incertains dû aux tensions commerciales et géopolitiques.
Moins de débouchés, mais des volumes produits qui restent élevés : les chais débordent, les stocks s’accumulent. Et quand certaines exploitations en difficulté liquident leurs cuves à 30 centimes le litre, c’est tout le marché qui s’effondre.
Produire à perte : le piège du vrac et des appellations contraignantes
Dans ce contexte, vendre en vrac est devenu un piège. « Entre 80 centimes et 1,10 euro le litre, on ne couvre même pas nos charges », explique Jules-Antoine. Un tonneau de 900 litres vendu 700 euros ne permet ni de payer le travail, ni d’investir, ni d’encaisser les coups durs climatiques. « On vend une partie à perte pour faire du chiffre d’affaires. La seule marge qu’on fait, c’est sur les bouteilles. Et on reste dans le rouge. »
À ça s’ajoute une difficulté d’adaptation. L’AOC (L’Appellation d’Origine Contrôlée) impose un cahier des charges strict qui définit tout depuis les rendements jusqu’aux pratiques de culture. Et surtout, les cépages autorisés. En vin rouge, six variétés seulement sont admises : le merlot, le cabernet sauvignon, le cabernet franc, le malbec, le petit verdot et le carménère. Ces cépages ont été sélectionnés au fil des siècles parce qu’ils s’adaptaient bien aux terroirs girondins. C’est ce qui a construit la réputation de Bordeaux, mais c’est aussi ce qui l’empêche aujourd’hui de s’adapter et évoluer facilement face au changement climatique.

Car l’autre contrainte majeure, c’est l’eau. L’irrigation (le fait d’arroser artificiellement les vignes) est interdite pendant la période de croissance, d’avril à septembre. C’est le moment où la vigne bourgeonne, forme ses raisins et les fait mûrir. L’idée derrière cette règle est ancienne : une vigne qui « souffre » un peu cherche l’eau en profondeur, développe des racines plus longues, et produit un raisin plus concentré, plus complexe. Mais avec les sécheresses à répétition de ces dernières années, cette règle devient un vrai handicap. Pendant que d’autres régions viticoles, moins contraintes, peuvent arroser leurs vignes et sauver leurs récoltes, les vignerons bordelais regardent les leurs dépérir.
Certains producteurs choisissent alors de déclasser leur vin en « vin de France », catégorie plus souple qui autorise d’autres cépages ou pratiques. Un paradoxe : descendre dans la hiérarchie des appellations peut offrir davantage de débouchés commerciaux. Le modèle qui garantissait la qualité et la valeur devient désormais un frein à l’adaptation et donc à sa perpétuité.
Arracher pour survivre : 10 000 hectares disparus en deux ans
Face à l’excédent, l’État a mis en place des aides à l’arrachage. Détruire des vignes pour réduire l’offre et tenter de rééquilibrer les prix. Sur l’exploitation familiale de Jules-Antoine, c’est près d’un tiers des vignes qui seront arrachées dans les mois à venir. Un choix contraint : « On arrache pour supprimer le volume qui part en vrac, sinon on produit à perte. »
Pour certains, l’arrachage est une porte de sortie. Pour d’autres, un signal décourageant synonyme de déclin. En 2023 et 2024, près de 10 000 hectares de vignes ont été arrachés en Gironde, faisant passer la surface du vignoble bordelais sous les 100 000 hectares, un niveau inédit depuis quatre décennies. Environ un viticulteur sur cinq aurait déposé un dossier d’aide à l’arrachage.

La distillation des excédents permet aussi de désengorger les chais, en transformant les volumes invendus en alcool industriel. De quoi offrir aux vignerons un répit, mais pas de quoi résoudre la crise viticole à Bordeaux en profondeur.
Pour s’en sortir, il faut se diversifier. Au Château Lartigues Cèdres, Jules-Antoine a installé un alambic, un appareil qui permet de distiller le vin pour le transformer en eau-de-vie. C’est comme ça qu’il produit désormais du gin et de la Fine de Bordeaux, une eau-de-vie locale vieillie en fût. « C’est un peu grâce à ça qu’on est encore là. »
Ils se sont aussi tournés vers l’événementiel : mariages, guinguettes estivales, salons professionnels… Entre vigneron, commercial, animateur et entrepreneur, Jules-Antoine cumule les casquettes. « Aujourd’hui, on a entre cinq et dix métiers. Le vigneron comme on l’entendait il y a vingt ans, ça n’existe plus, le métier comme il a existé, disparaît petit à petit. »
Derrière la crise viticole de Bordeaux, une détresse humaine et territoriale
La crise viticole de Bordeaux ne se limite pas aux chiffres de production. Elle touche aussi un tissu humain et territorial dense. En Nouvelle-Aquitaine, la vigne structure des milliers d’emplois directs et indirects : saisonniers, coopératives, transporteurs, entreprises de travaux agricoles, tourisme œnologique… Chaque hectare arraché signifie moins d’activité.
Dans le monde agricole, l’exploitation est souvent indissociable du lieu de vie. « Quand on perd l’exploitation, on perd la maison. » En cas de redressement judiciaire, terres et matériel peuvent être saisis. Des viticulteurs de 40 ou 50 ans se retrouvent sans outil de travail, parfois sans logement, et sans expérience professionnelle hors du secteur viticole.

Selon la Mutualité sociale agricole (MSA), le risque de suicide est significativement plus élevé chez les agriculteurs avec un risque de mortalité par suicide environ 31 % plus élevé que le reste de la population. La pression économique, l’endettement et l’isolement renforcent cette vulnérabilité. Lorsque l’exploitation représente à la fois le revenu, la maison et l’identité sociale, la perte est totale.
La crise viticole de Bordeaux dépasse la seule question du vin. « Il y a peu de viticulteurs qui arrivent à dégager une marge aujourd’hui. C’est assez terrifiant que dans toute une production, l’exception soit celui qui gagne encore sa vie », explique le jeune vigneron. Elle interroge l’avenir d’un territoire dont l’économie, les paysages et la culture se sont construits autour de la vigne. « La viticulture se meurt. Il faut essayer quelque chose », conclut Jules-Antoine. Ce qui se joue à Bordeaux aujourd’hui, ce n’est pas juste l’avenir d’un vin emblématique. C’est l’équilibre économique et social d’un territoire entier.