Épisode 8
5 minutes de lecture
Vendredi 26 octobre 2018
par Flo LAVAL
Flo LAVAL
Flo Laval est co-fondateur de Revue Far Ouest. En tant que réalisateur documentaire il collabore avec des médias comme France Télévision, Médiapart, TV5 Monde... Il est aussi co-fondateur du studio transmédia The Rabbit Hole et fait partie des animateurs de la communauté Storycode Bordeaux.

« Dans les pays du vieux monde viticole, l’appellation passe avant le cépage. » ‪Alors qu’il existe près de 1000 cépages identifiés dans le monde entier, seule une vingtaine couvre la quasi-totalité du vignoble. Inaki Garcia de Cortazar-Atauri‬, spécialiste de l’agroclimatologie, revient sur le manque de diversité dans le cépage, qui permettrait pourtant de sauver des vignes face au réchauffement climatique. Quel est donc l’impact de ce dernier sur la viticulture ?

Existe-t-il un lien entre le changement climatique et l’évolution de certaines maladies sur les vignes ?

Les premiers travaux réalisés ne montrent pas de résultats définitifs. Le changement climatique ne se promène pas avec sa petite valise de maladies. Il n’en crée pas, mais il en encourage certaines. Aujourd’hui, les hivers sont plus doux et permettent à de nombreux pathogènes de survivre et de passer l’hiver.

La mondialisation joue un rôle également : elle facilite la propagation de maladies et d’insectes. Par exemple, le moustique-tigre est un fléau en France. Cet insecte est arrivé par l’autoroute, dans les voitures. Une équipe de chercheurs espagnols a demandé à la police catalane d’arrêter des voyageurs à la frontière afin de vérifier la présence de l’insecte. Après avoir aspiré chaque recoin des véhicules, ils se sont rendu compte que 5 voitures sur 1000 transportaient un moustique-tigre. Le réchauffement climatique leur permet de survivre une fois sur place, avec des températures qui conviennent parfaitement à ces insectes.

Cultiver plus de cépages différents permettrait d’avoir un meilleur équilibre face aux maladies.

Malgré tout, la hausse des températures pourrait engendrer une diminution de certaines maladies, comme le champignon : les changements de température diminueront le taux d’humidité. On peut donc s’attendre, dans le nord notamment, à une baisse de la pression de certaines maladies.

Comment se préparer à ce changement brutal de température ?

Cultiver plus de cépages différents permettrait d’avoir un meilleur équilibre face aux maladies. Aujourd’hui, il y a plus de 1000 cépages identifiés dans le monde entier. Les vignerons français ont à leur disposition un catalogue de plus de 300 cépages, certifiés par la France. Idem pour la plupart des pays européens, « le vieux monde viticole ».

Mais dans certains pays européens, seulement une vingtaine de cépages couvrent 80 % de la surface totale du vignoble. C’est fou ! Au niveau mondial, entre 40 % et 50 % du vignoble n’est constitués que d’une dizaine de cépages. Il y a même des pays où un seul cépage est cultivé sur plus de 80 %.

D’ici quinze ou vingt ans, les vignerons seront bloqués avec une production inadaptée à la météo.

Dans les années 1870-1880, la crise du phylloxéra a poussé les vignerons à changer leurs habitudes de production. Ils ont dû tout arracher. Ils utilisaient auparavant une plus grande variété de cépages, mais face à la maladie, ils ont commencé à trier et à sélectionner les cépages les plus résistants. Cette époque est le début d’une nouvelle ère viticole, mais ce changement n’est pas brutal. Il s’est étalé sur une longue période, et ce positionnement sur les cépages est donc assez récent.

On connaît la sensibilité de la plupart des cépages à telle ou telle maladie. Je pense qu’en augmentant la diversité de sa gamme, on se donne davantage les moyens de trouver l’équilibre économique, sans être trop sensibles aux maladies. Le vigneron doit trouver le juste milieu entre l’adaptation au réchauffement climatique et la variété.

Les consommateurs sont-ils sensibles aux cépages ?

Dans les pays du vieux monde viticole, l’appellation passe avant le cépage. Le consommateur va acheter un Médoc et non un Sauvignon. Les consommateurs ne savent pas que le blanc en Bourgogne est fait avec du chardonnay.

Alors que de l’autre côté de l’Atlantique, les gens vont parler de Merlot ou de Pinot noir et non de son appellation. S’il y a marqué Merlot sur l’étiquette, c’est tout ce qui importe. Le marché s’est construit autour des cépages, en voulant copier des vins qui existaient déjà. L’aspect économique est tout aussi important : les consommateurs du Nouveau Monde ont construit un marché autour des cépages.

Aujourd’hui, la température moyenne du 1er août au 15 septembre (le cycle de la plante) est de 25 °C. Demain on avoisinera les 30 °C.

Notre groupe de recherche défend le fait qu’il faut explorer la biodiversité. Il faut que les vignerons travaillent avec plus de cépages et le consommateur doit accepter de voir arriver une variété plus grande de cépages. L’un ne va pas sans l’autre.

Au début, avec un climat stable, ce choix de production ne posait pas de problèmes. Un marché non viable sur la durée a ainsi été construit. Maintenant, on se rend compte qu’avec seulement une quinzaine de cépages, la capacité d’adaptation à la hausse des températures est loin d’être optimale. D’ici quinze ou vingt ans, les vignerons seront bloqués avec une production inadaptée à la météo.

En quoi la variété de cépages change la donne ?

La précocité des plantes est un des critères d’adaptation au changement climatique : à quel moment de l’année se produit son cycle ? Les quelques cépages cultivés ont des cycles assez similaires qui commencent quasiment tous à la même période et se terminent en même temps. Avec une diversification des cépages, il serait possible d’utiliser des plantes avec un début de cycle beaucoup plus précoce.

Aujourd’hui, la température moyenne du 1er août au 15 septembre (le cycle de la plante) est de 25 °C. Demain on avoisinera les 30 °C. Face à ce changement de température, ces cépages vont tous agir de la même manière : prendre une claque. Il y aura des problèmes de sucre ou d’acidité. Par contre, si vous travaillez avec beaucoup de cépages, il sera possible de s’adapter aux périodes de fortes températures avec une maturation du cépage quand les fortes chaleurs seront passées.

Je suis optimiste même si cela va prendre du temps. Mais pour certains, il est peut-être déjà trop tard.

Les appellations ont des cahiers des charges avec des cépages bien précis. Comment fait-on pour convaincre les vignerons d’évoluer ?

Il existe des initiatives régionales, en lien avec les organisations territoriales, pour explorer les cépages. L’INRA de Bordeaux travaille sur la « parcelle VITADAPT » composée de 52 cépages. C’est un dispositif qui permet d’évaluer de nombreuses caractéristiques (précocité, notoriété, potentiel qualitatif et caractéristiques œnologiques).

La première pierre a été posée. Il faut maintenant ouvrir le débat. La situation mondiale n’est pas la même que celle de la France. Il faut parler avec les vignerons, leur montrer l’intérêt d’un autre cépage pour la production et les accompagner jusqu’à la commercialisation. Il est nécessaire de bien leur expliquer qu’il s’agit de l’évolution naturelle et nécessaire du vin de Bordeaux pour permettre une meilleure production sur le long terme.

Discuter de polyculture et de changements des pratiques n’est plus un tabou. Polyculture est un mot qui réapparait dans la discussion, dans le discours et dans la réflexion des viticulteurs face à l’avenir. Nous devons les accompagner. Un grand château bordelais a la capacité de maintenir toute sa production, mais les petites productions, avec seulement quelques hectares, n’ont pas la même capacité économique pour faire face à ces changements.

En discutant avec les viticulteurs, on voit un besoin d’accompagnement, de faire le lien entre eux, la recherche, le développement et les institutions. Je suis optimiste même si cela va prendre du temps. Mais pour certains, il est peut-être déjà trop tard.

Photo de couverture : Fancycrave via Unsplash

Flo LAVAL
Flo Laval est co-fondateur de Revue Far Ouest. En tant que réalisateur documentaire il collabore avec des médias comme France Télévision, Médiapart, TV5 Monde... Il est aussi co-fondateur du studio transmédia The Rabbit Hole et fait partie des animateurs de la communauté Storycode Bordeaux.
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