Alexia Cérénys est numéro 8 de l’équipe d’Elite 1 du rugby club de Lons, en Béarn. C’est la première femme trans à évoluer à un tel niveau, et à être soutenue par la Fédération française de rugby.
La transidentité est un des débats qui enflamme le plus le monde du sport aujourd’hui. Que ce soit en natation, en rugby ou en athlétisme, certains s’inquiètent de l’arrivée de femmes trans dans des compétitions de haut niveau, estimant que leurs capacités seraient supérieures à celles des autres femmes. Alors, faut-il ou non autoriser les femmes trans à concourir au niveau professionnel ?
La Section Paloise ne s’est pas posé autant de questions, et a recruté la toute première joueuse de rugby trans. PopEx nous emmène à la rencontre d’Alexia Cérénys, dans son club de Pau.
Un sujet tiré de l’émission PopEx (France 3 Nouvelle-Aquitaine), incarné par Laurent Target.
Pouvez-vous nous raconter comment est née votre passion pour le rugby ?
J’ai commencé à jouer au rugby il y a une vingtaine d’années. À la base, j’ai commencé par le foot. À 14 ans, je me suis mise au rugby, en intégrant le Stade montois, avant de rejoindre Périgueux. J’ai vite progressé, et en 2007, je suis rentrée en espoir à Mont-de-Marsan.
En 2008, je commence à enchaîner les blessures : fissure du ménisque, cheville… À tel point qu’à la fin de l’année, j’ai dit stop au rugby. Ce moment coïncide avec une grande remise en question : dans ma tête, ça commençait à devenir le bazar. Le fossé se creusait entre ce que je devais laisser paraître à la société et ce que j’étais à l’intérieur.
Vous faites donc un lien entre votre transition et le rugby ?
Tout est lié, entre le sport, l’école et mes relations amoureuses. Quand j’étais en espoir, j’étais au paroxysme du conflit interne qui régnait en moi.
En 2009, je retourne en Fédérale 3, et une énième blessure me fait quitter le terrain. Et là, pour moi, c’était définitif, il fallait que j’arrête. Au même moment, j’ai vécu une rupture amoureuse. Tout combiné, ça me met au fond du trou. À ce moment-là, je fais une grande introspection. C’est là que je fais mon coming out à ma meilleure amie et à ma cousine, avant d’en parler au reste de ma famille.
Vous décidez de transitionner en 2011. Quel a été votre lien avec le rugby pendant cette période ?
Pendant ma transition, qui a duré six ans, j’ai complètement stoppé le rugby. Au début, ça a été très dur. Je me forçais à ne regarder aucun match, que ce soit du XV de France ou du Top 14. Un peu comme un sevrage !
Mais le fait de me plonger dans ma transition et de m’accepter m’a fait oublier la nécessité de faire ce sport. Je me rends compte que le rugby m’a fait rester dans les rails de la société : c’est un sport masculin, viril, bourrin… Avec l’image péjorative que ça véhicule. Je n’en avais pas besoin pour ma nouvelle vie.
En 2016, quand j’obtiens enfin mes papiers, je reprends une licence en rugby loisirs, en fédérale 1 avec les filles de Mont-de-Marsan. La deuxième année, on est vice-championnes de France de Fédérale 1, et on accède donc à l’Élite 2. Arrive alors 2018, où je suis recrutée par Lons.
Comment votre transition a-t-elle été acceptée dans le milieu du rugby ?
Pour moi, ça a été plutôt facile, car quand j’ai repris le rugby, je n’étais pas en transition. Donc pour mes coéquipières, il n’y avait aucune différence. Pareil pour l’équipe d’encadrement de la Section : ils m’ont même dit qu’ils accueilleraient sans problème une personne en transition. J’ai la chance d’être dans un groupe extrêmement ouvert, et sans langue de bois.
Que ce soit à Mont-de-Marsan ou à Lons, tous et toutes m’ont dit qu’ils seraient derrière moi et qu’ils me défendraient quoiqu’il arrive.
Quels sont vos rapports avec la Fédération française de rugby (FFR) aujourd’hui ?
Extrêmement bons ! En septembre dernier, la Fédération m’a recontactée pour me proposer de devenir la porte-parole des personnes trans de la FFR concernant ce règlement pour l’inclusion des personnes trans. Entre-temps, à l’été 2021, j’ai aussi intégré la commission anti-discrimination de la FFR, la CADET (commission anti-discriminations et égalité de traitement). Au total, nous sommes une dizaine dans cette commission. Il y a notamment Sandra Forgues, championne olympique de Kayak, et Jérémie Clamy, pilier de Rouen qui a fait son coming out. Moi, je m’occupe de toutes les questions transidentitaires.
Estimez-vous que le rugby est en avance sur les questions de transidentité, par rapport aux autres sports ?
Je ne pense pas que ce soit le rugby qui soit en avance, c’est la société qui change, et le rugby qui est monté dans le train. Ce sont surtout les autres sports qui traînent la patte.
Essayez-vous de faire évoluer les mentalités concernant les personnes trans dans le rugby, à votre niveau ?
Je pense que c’est plus ma présence que mes propos qui fait bouger les choses. En me rencontrant, mes coéquipières ont pu voir que la transidentité, ça pouvait être autre chose que ce que véhiculaient les médias ces dernières années : à chaque fois qu’on parlait de transidentité, c’était pour parler prostitution ou shows dans des cabarets…
Moi, j’ai beaucoup d’autodérision sur ma transition. Je déconne énormément là-dessus, et je pense que naturellement, ça éduque les gens. Sans l’anticiper, j’ai aussi pris conscience de la force de mon témoignage auprès d’autres personnes, qui n’osaient pas forcément parler de leur transidentité, par exemple.