Des commotions cérébrales aux séquelles tues : dans le rugby de Nouvelle-Aquitaine, amateurs et anciens pros paient cash une blessure que personne ne veut vraiment voir.
Cameron Pierce avait 23 ans quand il s’est effondré sur le terrain après un plaquage. Un coup de coude, une commotion cérébrale mal prise en charge, et tout a basculé. L’ancien deuxième ligne de la Section paloise n’a jamais pu renfiler son maillot. Derrière son histoire, un angle mort du rugby français : entre pros de mieux en mieux protégés et amateurs souvent livrés à eux-mêmes, les commotions cérébrales restent une affaire de chance.
Cet article a été publié dans notre revue papier en 2021. C’est la première fois qu’il est publié en accès libre. Pour l’occasion, il a été mis à jour. Ces ajouts sont à chaque fois précisés.
Cameron Pierce : une carrière brisée par une commotion
À quoi pense un rugbyman avant de plaquer son adversaire ? Sûrement pas que sa carrière pourrait s’arrêter juste après. Cameron Pierce, lui, n’y pensait pas. Il nous reçoit dans son gîte, au bout d’un chemin dans les bois, près de Fronsac, en Gironde. Avec sa femme, ils ont retapé cette petite villa en pierre du xvıııe siècle, pour la reconvertir en chambres d’hôtes. Attablé devant sa cheminée, du haut de ses deux mètres et 105 kilos, Cameron Pierce raconte son 1 er octobre 2016.
Ce jour-là, il revient sur le terrain après une blessure à la cheville. L’international canadien, 23 ans, joue en deuxième ligne avec les espoirs de la Section paloise contre l’équipe d’Oyonnax. En face, 130 kilos dans un maillot rouge lui foncent dessus. Cameron Pierce le plaque : « C’est mon point fort. » Mais un coup de coude de l’adversaire le heurte à la tête. Sous le choc, son corps « se relâche », le Palois tombe, se fait « le coup du lapin ».

Au sol, il passe quelques secondes à quatre pattes avant de se relever. « Dans les nuages », Cameron Pierce peine à s’exprimer en français. Il aimerait sortir quelques minutes, mais le règlement l’en empêche : « Soit vous sortez et vous ne revenez pas, soit vous restez. » Le Canadien serre les dents : « Quand tu es un jeune pro, tu ne veux pas sortir, sauf sur une civière. » Au bout de dix minutes, il demande tout de même à quitter le terrain. Sa femme se souvient l’avoir vu rester sur le banc à manger des bonbons. Elle avait trouvé ça « bizarre ». Lui a tout oublié, la faute à une commotion cérébrale.
Ce que la médecine appelle une commotion
La médecine définit cette blessure comme « une lésion cérébrale traumatique induite par des forces biomécaniques ». Elle peut être causée par un coup direct à la tête, au visage, au cou ou de manière indirecte, par exemple dans le cas d’un accident de forte décélération en voiture. S’ensuit une altération fonctionnelle du cerveau, transitoire dans une majorité de cas. Les professionnels de santé identifient 17 critères de diagnostic dont les convulsions, les troubles de l’équilibre, de la mémoire, le mal de tête, la fatigue, la difficulté de concentration… Si l’un d’entre eux est observé dans les 24 à 48 heures suivant le choc, la commotion est confirmée.

En 2010, le neurologue Jean-François Chermann alerte le grand public avec son livre KO, le dossier qui dérange : l’athlète commotionné (éd. Stock). Pour la première fois, le sujet des commotions cérébrales dans le sport (et dans le rugby) est médiatisé. Le médecin appelle à appliquer des règles « déjà connues, mais peu respectées » et à en créer, dénonçant « l’énormité des enjeux financiers et de carrière […] des médecins de club subissant la pression des entraîneurs », ou encore « des sportifs qui refusent le repos préconisé ».
Chez les pros, la lente prise de conscience
Les premiers protocoles sont mis en place en 2012 chez les rugbymen professionnels, en Top 14 et en Pro D2, et les commotions sont mieux repérées. Pendant la saison 2016-2017, où Cameron Pierce se blesse, 103 commotions cérébrales sont enregistrées pendant les matchs de rugby. Le président de la Commission médicale de la Fédération française de rugby reconnaît alors auprès de l’AFP des difficultés « à faire appliquer systématiquement le protocole », et des « médecins de clubs qui regardent encore les matchs comme des supporters ».
Depuis, les protocoles professionnels ont été sensiblement renforcés. En 2022, World Rugby a révisé son processus de reprise, rebaptisé « rééducation individualisée », en l’adaptant aux antécédents de commotion de chaque joueur. La période minimale de repos est passée de 6 à 12 jours. Plus important encore, depuis la saison 2024-2025, l’utilisation d’un protège-dent connecté (iMG) est désormais obligatoire en Top 14, permettant de mesurer en temps réel l’exposition aux impacts à la tête et de déclencher automatiquement le protocole HIA (Head Injury Assessment). Par ailleurs, après une deuxième commotion en moins de douze mois, le certificat de reprise doit obligatoirement être délivré par un médecin spécialisé — médecin du sport ou neurologue. [Mise à jour d’avril 2026]
Quand tu es un jeune pro, tu ne veux pas sortir, sauf sur une civière.
Cette année-là, six mois après sa chute, Cameron Pierce annonce la fin de sa saison, et, sans le savoir à l’époque, la fin de sa carrière. Les symptômes d’après-match persistent : maux de têtes, troubles de l’attention, fatigue, perte de mémoire. Il n’est plus ce garçon « gentil avec tout le monde, patient, pas stressé ». Des sautes d’humeur et de l’agressivité parasitent son quotidien. Sa femme, Paris, ne le reconnaît plus : « On devait se marier. C’était comme si j’allais épouser quelqu’un que je ne connaissais pas. Nous avons dû découvrir un nouveau “nous”. »
Cameron Pierce estime avoir été mal pris en charge en 2016 et être revenu trop tôt sur le terrain. Le Canadien raconte avoir imprimé lui-même le protocole officiel de retour au jeu1, qu’il a effectué sans encadrement de son club. « Avec un protocole bien respecté, il n’y aurait pas eu de raison que je ne reprenne pas ma carrière », regrette-t-il.
Du terrain de rugby aux tribunaux
En décembre 2020, une centaine de joueurs gallois et anglais ont initié une plainte collective contre la Fédération internationale de rugby et certaines fédérations nationales concernant la prise en charge des commotions cérébrales, qu’ils jugent insuffisantes. Cameron Pierce songe à se joindre à eux. Avec son avocat, il travaille de son côté à faire reconnaître les séquelles des commotions comme maladie professionnelle.
Ce qui avait commencé en décembre 2020 avec une centaine de joueurs gallois et anglais s’est transformé en une vaste action collective : en 2025, plus de 1 100 anciens rugbymen — dont 784 issus du rugby à XV et 319 du rugby à XIII — ont rejoint la plainte menée par le cabinet Rylands Garth contre World Rugby, la fédération anglaise (RFU) et la fédération galloise (WRU). Parmi eux, des figures emblématiques comme Steve Thompson et Phil Vickery, champions du monde 2003, tous deux souffrant de démence précoce. Un procès est prévu en 2026. [Mise à jour d’avril 2026]

En France aussi, la judiciarisation s’est accélérée. En décembre 2022, l’ancien international Alexandre Lapandry, contraint d’arrêter après un AVC qu’il attribue aux suites d’une commotion, a déposé quatre plaintes contre X contre son club clermontois, notamment pour mise en danger de la vie d’autrui. Une vingtaine d’anciens joueurs ayant évolué en Top 14 et Pro D2 entre 2003 et 2022 ont par ailleurs annoncé un recours administratif contre la FFR et la LNR, estimant que leurs séquelles « auraient pu être évitées ». [Mise à jour d’avril 2026]
Entre-temps, en France, les lignes commencent à bouger. Deux saisons après l’accident de Cameron Pierce, de nouvelles règles sont instaurées : un carton bleu, testé d’abord chez les amateurs, permet à l’arbitre d’exclure un joueur commotionné et de bloquer sa licence pour au moins 10 jours.
Commotions cérébrales dans le rugby : « on ne rigole plus avec ça »
Six clubs de Nouvelle-Aquitaine évoluent en Top 14 et trois en deuxième division. Pour Lénaïg Corson, secrétaire générale du syndicat Provale, où Cameron Pierce fait partie du comité directeur, la prise de conscience a bien eu lieu « chez les pros » : « Aujourd’hui, on ne rigole plus avec ça. On a tous le souvenir de Cameron Pierce, on se dit qu’on a une vie après le rugby », continue cette joueuse de première division (Élite 1). Quand elle a commencé le rugby, en 2009, « on ne mettait pas trop de noms sur les commotions cérébrales ».
Quand on parle de blessures entre nous, on ne parle jamais de commotions. Plutôt les croisés, les entorses, qui peuvent te faire perdre la saison.
Quentin, 27 ans, aujourd’hui joueur à Saint-Jean-de-Luz, se rappelle un premier « gros KO ». Le soir, il avait tout oublié de l’après-midi. Une semaine plus tard, il rejouait sans précaution particulière. Mieux suivi en centre de formation, au début des années 2010, il admet avoir pris à la légère les premiers protocoles : « On connaissait par cœur les questions du premier test, même en ayant pris une commotion, sauf une grosse, on pouvait le réussir. » Aujourd’hui, Quentin n’essaie plus de tricher, marqué par le parcours de Cameron Pierce.
Le cas de Sébastien Chabal, révélé en avril 2025, illustre à quel point le tabou demeure vivace, même parmi les plus grands noms du rugby français. L’ancien international (62 sélections) a confié n’avoir « aucun souvenir d’une seule seconde d’un match de rugby qu’il a joué », ni même de la naissance de sa fille. Sans prononcer le mot « commotion », il évoque des « pets au casque » et renonce à consulter un neurologue : « Pour quoi faire, la mémoire ne reviendra pas. » Son témoignage a relancé le débat bien au-delà du rugby. [Mise à jour d’avril 2026]
Les commotions cérébrales chez les amateurs, l’angle mort du rugby français
« Je n’imagine même pas face à quels dégâts on peut arriver dans le monde amateur », déplore Cameron Pierce. Pour faire changer les choses, il entraîne les amateurs du Rugby club de Libourne, sans prendre aucun risque : « Tant pis si, pour son bien, je dois faire sortir mon meilleur joueur du terrain. La santé passe avant tout. »
En Nouvelle-Aquitaine, 66 000 licenciés pratiquent le rugby dans près de 370 clubs. Mais la prise en charge et la déclaration des commotions cérébrales varient d’un club de rugby à l’autre. Benjamin Guiraud a subi plusieurs commotions en 2017, à Floirac, en Fédérale 12 et peut encore jouer grâce au médecin de son club, qui suivait aussi Soyaux-Angoulême en Pro D23 : « Il nous faisait des rappels régulièrement, nous répétait le protocole. » Mais dans les clubs amateurs, il n’y a pasforcément de médecin. Les référents médicaux — des kinés, des infirmiers, des ostéopathes — ne reçoivent pas toujours la formation adéquate.

Il y a encore ces entraîneurs « bourrins » qui veulent « avant tout gagner les matchs », explique Guillaume Gerbaud, médecin du sport basé à Limoges. Il observe une vingtaine de commotions cérébrales par an. D’après lui, les joueurs connaissent de mieux en mieux la blessure, mais des rugbymen débarquent encore dans son cabinet en « ayant pris un coup sur la tête il y a trois mois », sans avoir ni consulté ni appliqué le protocole de retour au jeu.
Corentin, Zoé : les commotions ? Ça fait partie du jeu
Corentin fait partie de ceux-là. Troisième ligne dans le sud-Gironde, il a multiplié les commotions. Souvent, la faute à un plaquage supplément « genou dans la tempe ». « Aujourd’hui, c’est fin du match. De toute façon, tout le monde voit que je suis inerte, j’ai des spasmes. » Pour autant, il ne consulte pas de médecin après ses KO, et ne se souvient pas s’il y en avait un au bord du terrain lors de son dernier choc, en 2019.
Le protocole de reprise du jeu ? « Jamais suivi ». Le carton bleu ? « Jamais vu ». Sans carton bleu, le suivi médical n’est pas obligatoire. En Fédérale 2 et 3, puis au niveau régional, Corentin dit n’avoir jamais reçu d’information de la part de ses clubs. Il connaît le sujet des commotions, parce qu’« on le sait tous, on regarde les infos ». Mais il voit les commotions comme faisant « partie du jeu ».
Je ne sais pas si c’est lié aux KO, mais souvent je cherche des mots ou des prénoms de gars que je vois toutes les semaines au rugby.
« Les KO, c’est les joueurs qui vont un peu à la guerre et qui prennent de mauvais coups », explique-t-il. Il n’en tire pas de fierté. « Je ne sais pas si c’est lié aux KO, mais souvent je cherche des mots ou des prénoms de gars que je vois toutes les semaines au rugby », confie-t-il, avant de lâcher : « Mais je m’en fous un peu d’aller voir un médecin, j’irai pour un gros problème. » Quand il renouvelle sa licence, le sujet des commotions ne s’invite pas dans la discussion, ou « si on m’en a parlé, je ne m’en souviens pas. »
Pour Zoé, 22 ans et ex-troisième ligne du Stade bordelais (Élite 1), la commotion n’est « pas du tout la blessure qui inquiète le plus ». « Quand on parle de blessures entre nous, on ne parle jamais de commotions. Plutôt les croisés, les entorses, qui peuvent te faire perdre la saison. » Pour elle, les commotions n’engendrent « que » 10 jours d’arrêt. Même si une récidive dans l’année porte tout de même la durée de repos minimum à 21 jours, puis 90 jours pour une troisième commotion.

Ces témoignages individuels font écho à une réalité statistique : selon la FFR, sur la saison 2023-2024, on comptait une suspicion de commotion tous les 468 matchs en amateur — un chiffre qui illustre à la fois une meilleure déclaration et l’ampleur persistante du phénomène. Selon l’association Alerte Commotions, on recense chaque année plus de 150 000 commotions cérébrales dans l’ensemble du sport français. [Mise à jour d’avril 2026]
Des cerveaux sous surveillance, des certitudes encore rares
Les conséquences à long terme des commotions cérébrales ne sont pas encore bien connues. Aux États-Unis, les footballeurs américains sont trois fois plus susceptibles que le reste de la population de mourir d’une maladie neurodégénérative. Le même résultat a été trouvé pour des joueurs de football européens.
En France, une étude de l’Académie nationale de médecine publiée en février 2025 a mis en évidence un lien entre commotions cérébrales répétées et maladies neurodégénératives. Des travaux de recherche menés notamment à Toulouse (étude Rugby.com) montrent que des anomalies du réseau neuronal persistent même après la disparition des symptômes cliniques. La piste de l’encéphalopathie traumatique chronique (ECT) est désormais prise au sérieux au-delà du seul football américain. [Mise à jour d’avril 2026]

De son côté, Cameron Pierce a appris à vivre avec la commotion et ses séquelles. Encore aujourd’hui, il dresse des listes pour ne rien oublier et enregistre son calendrier en double dans le téléphone de sa femme. Malgré des progrès, il avoue n’être « toujours pas comme [il] était avant ». Les médicaments l’aident au quotidien : somnifères, cannabis sous forme de CBD pour la détente, paracétamol contre les migraines de passage. L’ancien pro rêve que les instances du rugby français financent la recherche sur les ECT, comme le fait la ligue de football américain aux États-Unis, où un centre basé à Boston analyse les cerveaux des joueurs décédés. Le Canadien aimerait d’ailleurs y léguer son cerveau pour faire avancer la recherche.
Un essai à transformer
La ligue Nouvelle-Aquitaine de rugby n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations. Son site met en ligne des fiches de diagnostic et le protocole de retour au jeu. La Fédération nationale, quant à elle peu diserte, estime que le sujet est « devenu un business pour certains », visiblement agacée de voir certains joueurs et médecins en parler régulièrement dans les médias. Sa posture a semblé évoluer depuis, sous la pression des plaintes judiciaires et de l’attention médiatique croissante.
Quand vous prenez la voiture, vous ne pensez pas à l’accident. C’est pareil au rugby.
Côté joueurs, certains expriment aussi leur regret de voir le rugby pointé du doigt au sujet des commotions, quand d’autres sports de contact ou de vitesse sont aussi concernés. « Le rugby reste un sport de contact », sourit Cameron Pierce, même s’il a encore du mal à regarder et apprécier les matchs aujourd’hui. La plupart des joueurs et joueuses disent aimer cette dimension du jeu. « Quand vous prenez la voiture, vous ne pensez pas à l’accident. C’est pareil au rugby », commente Quentin.
Que fait la Fédération Française de Rugby face aux commotions cérébrales ?
Pour améliorer la prise en charge, le neurochirurgien David Brauge aimerait trouver un moyen de diagnostic plus précis. Les commotions cérébrales causent une altération fonctionnelle du cerveau, sans pour autant créer des lésions visibles à l’imagerie médicale. Les tests à disposition ne sont donc pas « fiables à 100 % ». Des traitements sont à l’étude, mais aucun n’a fait ses preuves pour l’instant.

Comme d’autres médecins, il estime que la formation doit être plus large chez les joueurs, les entraîneurs, les soigneurs des clubs : « J’ai bon espoir que cette courbe se stabilise quand on aura affiné prévention et tests. Je m’appuie sur ce qui s’est passé il y a quelques années avec les cas de tétraplégie. Aujourd’hui, on a presque réduit ces accidents à zéro. »
Le syndicat Provale planche de son côté sur une cellule psychologique pour aider les joueurs touchés. Au sein du syndicat, Cameron Pierce fait sa part, en conseillant ceux qui en ont besoin. Malgré des avancées notables, le rugby français a, selon lui, « cinq ans de retard sur l’Angleterre », elle-même à la traîne par rapport aux États-Unis et à la ligue de football américain. Convaincu qu’il faut encore informer sur le danger de cette blessure, Cameron relaie sur les réseaux sociaux des témoignages d’autres joueurs touchés par les commotions cérébrales, suit les actualités de son sport et encourage ceux qui ont besoin d’aide à venir lui parler. Dans son gîte de Fronsac, le téléphone a d’ailleurs sonné la veille : une maman cherchait de l’aide. Son fils commotionné n’était plus le même.